Le Saule de Liu Yuxi

liu zhi ci liu yu xi
    Un coude du fleuve clair, mille rameaux de saules.
Le vieux pont de planches, il y a vingt ans.
J’y ai dit adieu à la belle.
Pas de nouvelles jusqu’à ce matin – quel regret.

Poème chinois

「柳枝词」
清江一曲柳千条,二十年前旧板桥。
曾与美人桥上别,恨无消息到今朝。

刘禹锡

Explication du poème

L'année exacte de composition de ce poème n'est pas clairement établie. D'après son contenu, il semble s'agir d'une œuvre de la vieillesse de Liú Yǔxī, évoquant le passé. Le poète, passant près d'un vieux pont de planches, aperçut les rameaux de saule au bord de la rivière et se souvint soudain d'avoir dit adieu en ce lieu, vingt ans plus tôt, à une femme. Depuis, il n'avait plus jamais eu de ses nouvelles. Le poème ne précise pas qui était cette femme, n'explique pas pourquoi ils s'étaient séparés à l'époque, ne raconte pas comment ces vingt années s'étaient écoulées. Liú Yǔxī se contente d'exposer le temps (il y a vingt ans), le lieu (le pont de planches), la personne (la beauté) et le résultat (aucune nouvelle), laissant le lecteur ressentir le reste. Cette utilisation du vide est précisément ce qui fait la grandeur de la poésie des Táng.

Les « vingt ans plus tôt » dans le poème ne sont pas une approximation. La vie de Liú Yǔxī fut une existence d'errance, avec plus de vingt ans d'exil, pendant lesquels combien d'êtres et d'événements avaient déjà été balayés par les vicissitudes. Quand il se tint à nouveau sur ce pont de planches, l'eau de la rivière était toujours la même, les rameaux de saule toujours les mêmes, le pont toujours le même. Seulement, la personne à qui il avait dit adieu sur ce pont vingt ans plus tôt, il n'en avait plus jamais eu de nouvelles.

Le méandre limpide de la rivière, les mille rameaux de saule, tout cela est le paysage réel sous ses yeux. Dans la poésie ancienne, le « saule » (柳 liǔ) partage une homophonie avec « rester » (留 liú), il est depuis toujours le symbole des adieux. Aujourd'hui, les rameaux de saule sont toujours là, mais la personne qui jadis en cassa une branche pour l'offrir en souvenir, nul ne sait où elle se trouve. Le mot « vieux » (旧 jiù) dans « vieux pont de planches » évoque à la fois l'ancienneté du pont, l'ancienne relation du poète avec ce pont, et suggère plus encore la vaste étendue du temps qui s'est écoulé.

Premier distique : « 清江一曲柳千条,二十年前旧板桥。 »
Qīng jiāng yī qǔ liǔ qiān tiáo, èrshí nián qián jiù bǎn qiáo.
La limpide rivière décrit un méandre, mille rameaux de saule ; / Il y a vingt ans déjà, sur ce vieux pont de planches.

Le début décrit simplement le paysage, mais chaque vers est chargé de sentiment. « La limpide rivière décrit un méandre » est la forme de l'eau, mais aussi la sinuosité de la mémoire ; « mille rameaux de saule » est le paysage réel sous les yeux, mais aussi le symbole immuable des adieux dans la poésie ancienne – casser un rameau de saule en souvenir, le rameau de saule est le sentiment de séparation. « Il y a vingt ans déjà » tire soudainement le temps vers l'arrière. Les deux premiers vers ne contiennent aucun mot exprimant directement l'émotion, seulement la rivière, le saule, le pont, vingt ans. Mais placer ces quatre mots ensemble suffit déjà à faire ressentir le poids du temps. Le poète ne dit pas « Je me souviens du passé », il dit seulement que le pont est vieux, et qu'il y est venu il y a vingt ans. Cela suffit.

Second distique : « 曾与美人桥上别,恨无消息到今朝。 »
Céng yǔ měirén qiáo shàng bié, hèn wú xiāoxī dào jīn zhāo.
Jadis, sur ce pont, je fis mes adieux à une beauté ; / Hélas, jusqu'à ce matin, toujours sans nouvelles.

Ce distique est l'expression de l'émotion dans tout le poème. « Jadis » évoque légèrement le passé, sans enjoliver, sans délayer, c'est simplement l'énoncé d'un fait. Le mot « hélas » (恨 hèn) dans « hélas, toujours sans nouvelles » exprime le regret, l'attachement, ce petit relent d'obstination qui n'a pas été abandonné depuis vingt ans. « Jusqu'à ce matin » fait écho aux « vingt ans déjà » du distique précédent, complétant la boucle temporelle. L'adieu fut il y a vingt ans, vingt ans plus tard il se tient seul sur le même pont. L'eau de la rivière est toujours la même, les rameaux de saule toujours les mêmes, le pont toujours le même. Seulement, sur le pont, il manque une personne.

Lecture globale

Ce poème est l'une des œuvres les plus touchantes et les plus simples de Liú Yǔxī. Le poème entier compte quatre vers, la structure est extrêmement épurée : les deux premiers vers décrivent le paysage tout en situant le temps, les deux derniers racontent tout en exprimant des sentiments. Pas d'allusions, pas de commentaires, aucune ornementation. Mais c'est précisément cette simplicité qui donne à ce poème le pouvoir de traverser le temps.

Ce qui est le plus touchant dans ce poème, c'est le mot « vieux » et le mot « hélas ». Le « vieux » de « vieux pont de planches » est la marque du temps, mais aussi le point d'ancrage de la mémoire. Vingt ans ont passé, le pont est toujours là, mais les gens ont changé. Le « hélas » de « hélas, sans nouvelles » n'est pas de la rancœur, c'est un profond regret – ce n'est pas envers cette personne, c'est envers ce long vide de vingt ans. Liú Yǔxī n'écrit pas où est allée cette femme, n'écrit pas comment il a vécu ces vingt ans. Il se tient simplement sur le pont, juxtaposant deux points dans le temps : l'adieu d'il y a vingt ans, et aujourd'hui, vingt ans plus tard. Le vide entre les deux, il le laisse à l'imagination du lecteur.

Spécificités stylistiques

  • La tension de la structure temporelle : « Il y a vingt ans déjà » et « jusqu'à ce matin » forment les deux extrémités du temps, les vingt années intermédiaires sont laissées en blanc. Cette omission est plus puissante que tout développement.
  • Le contraste entre les choses inchangées et les gens différents : La rivière est toujours cette rivière, le saule toujours ce saule, le pont toujours ce pont – seuls les gens sont différents. Le poète n'écrit pas « les gens sont différents », il écrit seulement « les choses sont identiques », laissant le lecteur ressentir par lui-même l'écart.
  • La retenue du mot « hélas » : Ce mot est le seul du poème à exprimer directement une émotion. Mais ce qui est « hélas » n'est pas cette personne, c'est « sans nouvelles » ; ce n'est pas du ressentiment, c'est de l'attachement. La mesure est extrêmement précise.
  • L'utilisation symbolique des rameaux de saule : Dans la poésie ancienne, le saule (柳) partage une homophonie avec « rester » (留), c'est l'image emblématique des adieux. Liú Yǔxī ne le souligne pas de manière appuyée, il laisse simplement les rameaux de saule pendre là, permettant au lecteur familier de la tradition de le comprendre par lui-même.
  • La suspension de la conclusion : Le poème se termine sur « jusqu'à ce matin », sans suite, sans perspective. Ce « hélas » reste suspendu là, devenant un état éternel. C'est précisément la forme la plus réelle de la nostalgie – pas de conclusion, seulement une perpétuation.

Éclairages

Ce qui émeut le plus dans ce poème, c'est qu'il écrit la force du temps. Un adieu vingt ans plus tôt, un retour sur les lieux vingt ans plus tard. Que s'est-il passé entre-temps ? Où est allée cette femme ? Liú Yǔxī l'a-t-il recherchée plus tard ? Le poème n'en dit pas un mot. Mais c'est précisément ces vides qui font de ce poème une histoire dans laquelle chacun peut se projeter.

Dans le cœur de chacun d'entre nous, il y a probablement un « vieux pont de planches », une personne à qui nous avons dit adieu « il y a vingt ans ». Cette personne a peut-être depuis longtemps disparu de notre vie, mais chaque fois que vous passez par un endroit, voyez quelque chose, vous vous en souvenez. Pas nécessaire de se revoir, pas besoin d'une conclusion, juste ce « souvenir ».

Avec vingt-huit caractères, Liú Yǔxī a figé ce moment de « souvenir ». Il ne dit pas comment traiter ce souvenir, il ne dit pas si vous devriez lâcher prise ou chercher. Il vous laisse simplement voir : quelqu'un est comme ça, vingt ans ont passé, et il y pense encore. Cela suffit.

À propos du poète

liu yuxi

Liu Yuxi (刘禹锡), 772 - 842 A.D., was a native of Hebei. His poems are characterized by bright and lively language, loud and harmonious rhythms, and an eloquent and refreshing style, which was highly regarded by the people of the time, and he was known as the “诗豪”.

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