Sur mille lieues, chants d'oiseaux, vert éclaboussé de rouge.
Villages d'eau, remparts de monts, bannières au vent des tavernes.
Quatre cent quatre-vingts temples des dynasties du Sud,
Combien de pavillons restent, dans la bruine et la pluie ?
Poème chinois
「江南春」
杜牧
千里莺啼绿映红,水村山郭酒旗风。
南朝四百八十寺,多少楼台烟雨中。
Explication du poème
Ce poème fut composé durant l'ère Dazhong de l'empereur Xuanzong des Tang (vers 850), alors que Du Mu occupait à plusieurs reprises des postes et voyageait dans la région du Jiangnan. Bien que la puissance de l'empire Tang semble alors temporairement stable, les contradictions profondes du pouvoir exclusif des eunuques et du séparatisme des gouverneurs militaires persistent, et toute l'époque est enveloppée d'une prémonition collective de déclin après l'apogée. Le Jiangnan, en tant qu'ancien territoire des Six Dynasties, avec ses paysages lumineux et ses vestiges historiques dans la brume et la pluie, constitue une superposition spatio-temporelle unique qui touche profondément Du Mu, à la fois poète sensible et historien perspicace.
La raison pour laquelle ce poème est devenu un chant éternel et absolu réside précisément dans le fait qu'il transcende la simple description de paysage. Il naît à un moment de l'époque où il faut reconsidérer la « prospérité » et l'« éternité ». Du Mu place dans un même tableau roulant la prospérité sensorielle, écrasante, du printemps au Jiangnan (chant des loriot sur mille lis, vert éclairant le rouge, bannières de tavernes flottant), et la prospérité historique, estompée dans le temps depuis les Dynasties du Sud (quatre cent quatre-vingts temples, pavillons dans la brume et la pluie). Cette juxtaposition n'est pas un simple contraste, mais crée une atmosphère pleine de tension : plus la vitalité présente est vive, plus l'ombre de l'histoire est vaste ; plus les couleurs sous les yeux sont vives, plus le brouillard du temps est profond. Elle répond à la perplexité générale dans le cœur des hommes de la fin des Tang : comment placer, dans une réalité qui semble encore prospère, la conscience lucide des vicissitudes de l'histoire ? Ce poème apporte une réponse poétique — dominer les vicissitudes par l'esthétique, voir l'écoulement éternel dans l'éclat instantané.
Premier distique : « 千里莺啼绿映红,水村山郭酒旗风。 »
Qiān lǐ yīng tí lǜ yìng hóng, shuǐ cūn shān guō jiǔ qí fēng.
Sur mille lis, loriot chante, vert éclaire rouge ;
Villages d'eaux, bourgs de monts, bannière de taverne au vent.
L'ouverture déploie d'emblée un long rouleau panoramique du paysage printanier au Jiangnan, débordant de vitalité. « Sur mille lis » n'est pas une mesure réelle, mais une exagération poétique, exprimant à l'extrême l'étendue de la diffusion du printemps, montrant l'écho ultime de l'atmosphère des Tang florissants dans l'art de la fin des Tang. « Loriot chante » fait appel à l'ouïe, c'est un concert plein de vitalité ; « vert éclaire rouge » fait appel à la vue, c'est un contraste de masses colorées intenses et harmonieuses. Ces sept caractères esquissent déjà le festin sensoriel du printemps au Jiangnan. Les sept caractères suivants enrichissent davantage sa connotation humaine : « villages d'eaux, bourgs de monts » indiquent la diversité des paysages géographiques du Jiangnan ; « bannière de taverne au vent », par un détail vif, anime l'image immobile, comme si l'on pouvait entendre le claquement de l'étoffe au vent, sentir le léger parfum du vin, l'haleine chaude de la vie humaine vous frappant au visage.
Dernier distique : « 南朝四百八十寺,多少楼台烟雨中。 »
Nán cháo sì bǎi bā shí sì, duōshǎo lóutái yān yǔ zhōng.
Dynasties du Sud, quatre cent quatre-vingts temples ;
Combien de pavillons-terrasses dans la pluie fine et la brume ?
Le regard et la pensée du poète se tournent soudain vers la profondeur historique. Les deux mots « Dynasties du Sud » tirent instantanément l'axe du temps de plusieurs siècles en arrière, formant une jonction spatio-temporelle avec le vaste espace du distique précédent. « Quatre cent quatre-vingts temples » est un nombre virtuel, exprimant à l'extrême leur multitude ; c'est à la fois le reflet historique de la prospérité sans précédent du bouddhisme sous les Dynasties du Sud, et une critique voilée de l'épuisement des forces nationales par une vénération excessive du bouddhisme. « Combien de pavillons-terrasses dans la pluie fine et la brume ? » est un chant éternel et absolu. C'est à la fois le paysage réel sous les yeux — le voile particulier de la pluie de printemps au Jiangnan, enveloppant les pavillons-terrasses dans un semblant d'existence ; et une image historique — la brume et la pluie du temps ont depuis longtemps submergé la prospérité passée, ces imposants ensembles architecturaux ne sont plus que des traces, à la fois réels et illusoires dans la mémoire historique. L'interrogation d'un « combien » est pleine de l'émotion face à l'incertitude de la survie des vestiges historiques, et de la compréhension profonde que la prospérité finit par retourner au vide brumeux.
Lecture globale
Ce quatrain en sept syllabes est salué comme le modèle du « paysage de mille lis dans l'espace d'un pied ». En seulement vingt-huit caractères, il accomnit de multiples franchissements, de l'étalement spatial à la pénétration temporelle, du plaisir sensoriel à la méditation philosophique.
Les deux premiers vers s'attachent à l'ampleur et à la densité du « printemps ». « Mille lis » décrit l'ampleur spatiale, « loriot chante », « vert éclaire rouge », « villages d'eaux, bourgs de monts » décrivent la densité des images, tissant ensemble un tableau de la lumière printanière d'un âge prospère, plein, joyeux, éblouissant. C'est à la fois le printemps de la nature, et semble être aussi le « printemps » de l'apparence sociale. Les deux derniers vers s'attachent quant à eux à l'épaisseur historique et à la texture du destin du « Jiangnan ». Le poète transforme habilement la « pluie fine et brume » du climat naturel en « brume et pluie » de la cognition historique ; ces pavillons-terrasses des temples des Dynasties du Sud, enveloppés d'une double brume et pluie, présentent une beauté complexe à la fois réelle et illusoire, présente et absente. Leur existence rappelle la splendeur passée ; leur flou annonce la fugacité de la splendeur.
L'intelligence de Du Mu réside dans le fait qu'il fond complètement la mélancolie historique profonde dans une description de paysage d'une beauté incomparable. Le ton émotionnel du poème n'est pas douloureux, mais une clarté et une immensité après avoir embrassé toute la prospérité. Ces pavillons-terrasses dans la brume et la pluie sont à la fois le support de la critique (pointant vers le travers de la vénération bouddhique des Dynasties du Sud), l'objet esthétique, et une expression imagée de la philosophie de l'histoire : toute prospérité suprême finira par se fondre dans cet espace-temps sans limites, semblable à la brume et à la pluie.
Spécificités stylistiques
- Récit spatial entrelaçant ampleur et finesse : La structure du poème présente une combinaison ingénieuse de « balayage panoramique » et de « focalisation historique ». Le premier vers, « mille lis », est une vue panoramique en plongée ; le second vers, « villages d'eaux, bourgs de monts », est un tracé en plan moyen ; « bannière de taverne » est un gros plan de détail ; le dernier distique, « pavillons-terrasses », est une focalisation profonde sur les vestiges historiques. Cette transition de perspective, du lointain au proche, puis du réel au virtuel, donne à ce petit poème la capacité et la profondeur d'un grand rouleau pictural.
- Juxtaposition et sublimation de multiples sens : Le poème mobilise densément l'ouïe (chant du loriot), la vue (vert éclairant le rouge, villages d'eaux et bourgs de monts, pavillons-terrasses dans la brume et la pluie), l'imagination tactile (vent) et même la synesthésie historique. Ces sensations ne sont pas empilées pêle-mêle, mais s'ouvrent sur la lumière printanière éclatante comme un prélude, pour finalement s'unir et se sublimer dans l'image ultime de la « pluie fine et brume », qui fusionne sensation visuelle, tactile et immensité historique, accomplissant un voyage du plaisir sensoriel à la méditation spirituelle.
- Dialectique poétique des nombres et du réel-virtuel : Les exagérations de nombres comme « mille lis », « quatre cent quatre-vingts », en apparence précis, forment une tension avec l'interrogation incertaine de « combien » ; l'éclat tangible de « vert éclaire rouge » contraste avec le flou illusoire de « dans la pluie fine et la brume ». Par la désignation virtuelle des nombres et l'entrelacement du réel et du virtuel des images, le poète exprime habilement le thème profond de « la prospérité a un nombre mais le temps est infini, l'objet tangible est périssable mais l'émotion est éternelle ».
- Présentation esthétique du sens historique : Du Mu ne discute pas directement de l'essor et de la chute des Dynasties du Sud, mais dissout complètement la critique et la réflexion historiques dans l'image d'une grande beauté qu'est « pavillons-terrasses dans la pluie fine et la brume ». Cela permet à la lourdeur de l'histoire d'être présentée d'une manière poétique légère mais pleine, implicite et riche, produisant l'effet artistique où « les mots ont une fin mais le sens est infini », et permettant aussi au sentiment d'évocation historique de transcender la dynastie spécifique pour acquérir une valeur esthétique et philosophique universelle.
Éclairages
Ce quatrain perpétuel décrivant le printemps au Jiangnan a un sens profond bien au-delà du paysage. Il nous révèle un paradoxe historique éternel : la prospérité la plus florissante n'est souvent séparée du vide le plus profond que par une feuille de papier. Dans le poème, la vitalité florissante de « sur mille lis, loriot chante, vert éclaire rouge » est le réel tangible, plein, du présent ; tandis que l'évocation floue de « combien de pavillons-terrasses dans la pluie fine et la brume » est la trace déjà illusoire après le filtre de l'histoire. En les juxtaposant, Du Mu nous montre comment le temps dissout tranquillement toute splendeur solide dans la brume et la pluie. C'est un avertissement pour toute époque : lorsque nous nous enivrons du « vert éclaire rouge » sous les yeux, nous devrions peut-être réfléchir davantage à quels « pavillons-terrasses » en apparence éternels sont en train de s'immerger tranquillement dans leur propre « brume et pluie ».
L'image de « quatre cent quatre-vingts temples des Dynasties du Sud » mérite particulièrement réflexion. Ce ne sont pas seulement des édifices bouddhiques, mais l'immense investissement collectif d'une époque en croyance, richesse et énergie. Lorsqu'une nation mobilise toutes ses forces pour ériger des « pavillons-terrasses » dorés et étincelants, cela peut déjà présager une certaine dissipation vide, détachée des fondations. Du Mu ne critique pas directement, mais la légère question de « combien de pavillons-terrasses dans la pluie fine et la brume » dit tout sur l'issue inévitable, dans le long cours de l'histoire, de tout grand récit détaché de la réalité de la vie du peuple — passer du réel au virtuel, de la clarté au flou. L'illumination pour toute civilisation est la suivante : la véritable prospérité devrait s'enraciner dans ce « vent de bannière de taverne » qui anime les « villages d'eaux, bourgs de monts », et non construire trop de châteaux en l'air qui ne peuvent finalement exister que dans le souvenir et la brume.
Finalement, ce poème ne nous donne pas seulement un rouleau de peinture esthétique, mais une perspective unique pour comprendre l'essor et le déclin des civilisations. Du Mu nous enseigne : pour observer la vitalité d'une époque, il ne faut pas regarder seulement combien de « pavillons-terrasses » étourdissants elle a construits, mais voir si son printemps atteint véritablement l'ampleur de « mille lis » et la profondeur des « villages d'eaux, bourgs de monts » ; pour juger de la valeur d'une prospérité, il ne faut pas regarder seulement son éclat sous le soleil, mais voir si elle peut encore, dans la « brume et pluie » de l'histoire, maintenir un contour et un sens clairement discernables. En ce sens, ce poème de paysage est une clé ouvrant la philosophie de l'histoire — en tout temps et lieu, lorsque nous voyons le spectacle imposant de quelque chose comme « quatre cent quatre-vingts temples », nous devrions faire naître en notre cœur l'interrogation lucide de « combien de pavillons-terrasses dans la pluie fine et la brume », et écouter la cloche éternelle sur le réel et le vide que Du Mu a fait retentir pour nous il y a mille ans.
À propos du poète

Du Mu (杜牧), 803 - 853 après J.-C., était originaire de Xi'an, dans la province de Shaanxi. Parmi les poètes Tang, il était l'un de ceux qui présentaient des caractéristiques propres, et les générations suivantes ont aimé le classer aux côtés de Li Shangyin. Les poèmes de Du Mu sont lumineux et fluides, riches en couleurs.