Le Vieil Homme et son vin de Cen Can

xi wen hua men jiu jia weng
    Le vieil homme a soixante-dix ans, il vend toujours son vin.
Mille pots, cent jarres, à la porte de l’auberge Fleurie.
Au bord du chemin, les graines de l’orme ont l’air de sapèques.
Si je les cueille pour acheter ton vin, tu veux bien ?

Poème chinois

「戏问花门酒家翁」
老人七十仍沽酒,千壶百瓮花门口。
道傍榆荚仍似钱,摘来沽酒君肯否?

岑参

Explication du poème

Ce poème fut composé au printemps de la dixième année de l'ère Tianbao (751) sous l'empereur Xuanzong des Tang, alors que Cén Cān servait dans l'état-major de Gao Xianzhi, gouverneur militaire d'Anxi, et faisait une halte à Liangzhou (actuelle Wuwei dans le Gansu) au milieu des aléas de la vie militaire. La maison Hua Men était le nom d'une auberge-relais de Liangzhou à l'époque, un lieu d'étape pour les fonctionnaires et les commerçants voyageant vers l'Ouest. Contrairement à la plupart de ses poèmes frontaliers dépeignant les tempêtes de sable des confins et les rigueurs de la guerre, cette œuvre saisit un instant rare de paix, plein de chaleur humaine, dans l'interstice des conflits, montrant une certaine prospérité de la vie courante et une normalité dans le corridor du Hexi, garanties par la présence militaire pendant l'âge d'or des Tang.

Les deux caractères « demande enjouée » (戏问) dans le titre établissent le ton léger et humoristique de tout le poème. Cette « plaisanterie » n'est pas de la frivolité, mais l'expression de la vivacité d'esprit et d'une certaine aisance que le poète préserve au cœur de la dure vie de garnisonfrontalière. Elle est comme une fenêtre singulière, nous permettant de voir Cén Cān – ce poète qui a esquissé la rigueur des confins avec des vers comme « Au mont de Feu, en mai, les voyageurs sont rares » – chérir et savoir également découvrir la chaleur et l'humour de la vie ordinaire. Ce poème constitue ainsi un complément important à la diversité des visages de la poésie frontalière de Cén Cān, et c'est aussi une vignette de mœurs, très rare dans la poésie frontalière des Tang florissants, ayant pour thème l'humour de la vie citadine.

Premier distique : « 老人七十仍沽酒,千壶百瓮花门口。 »
Lǎorén qīshí réng gū jiǔ, qiān hú bǎi wèng huāmén kǒu.
Un vieil homme de soixante-dix ans vend toujours du vin ;
Mille cruches, cent jarres, devant l'entrée de la maison Hua Men.

L'ouverture, avec une technique de dessin au trait dépouillée, esquisse rapidement une image vivante d'une taverne de ville frontalière. « Soixante-dix ans vend toujours du vin », le mot « toujours » (仍) contient à la fois une légère surprise admirative devant la vigueur du vieil homme, et laisse transparaître l'atmosphère stable et coutumière des affaires en ce lieu. « Mille cruches, cent jarres » est une hyperbole typique des Tang, exagérant le nombre pour signifier l'abondance ; ce n'est pas un chiffre exact, mais cette accumulation visuelle rend palpable avec force la prospérité de la taverne et l'abondance relative des biens, suggérant la vitalité commerciale de cet endroit sur la Route de la Soie et un moment de paix.

Second distique : « 道傍榆荚仍似钱,摘来沽酒君肯否? »
Dào páng yújiá réng sì qián, zhāi lái gū jiǔ jūn kěn fǒu?
Le long du chemin, les samares d'orme ressemblent toujours à des pièces ;
Si j'en cueille pour acheter du vin, vieil homme, le voudriez-vous ?

Ce distique est l'âme du poème, où le poète, touché par le paysage réel, donne libre cours à une imagination fantaisiste. À la fin du printemps, les ormes portent des samares, dont la forme ronde évoque des pièces de monnaie, d'où leur nom populaire « argent d'orme » (榆钱). Saisi par le paysage, le poète, reliant par une métaphore l'objet devant ses yeux (les samares) et son désir du moment (de quoi payer le vin), adresse au vieil homme une « demande enjouée » naïve et charmante. Le « ressemblent toujours » (仍似) de « ressemblent toujours à des pièces » fait écho au « vend toujours » (仍沽酒) du vers précédent, porteur d'une joie de découvrir une coïncidence de la vie. Le ton interrogatif de « le voudriez-vous ? » (君肯否) est spirituel et espiègle, élevant instantanément un échange commercial ordinaire au rang d'une improvisation lyrique pleine de poésie et d'humour. Derrière cette plaisanterie transparaissent à la fois la sensibilité et l'appréciation du poète pour la lumière printanière, ainsi que sa nature libre et détendue, proche et sans façon avec les gens du peuple des confins.

Appréciation globale

Ce quatrain en heptasyllabes est une esquisse pleine de charme et d'humour de la vie citadine aux frontières, et aussi l'expression naturelle de l'optimisme et du goût de la vie des poètes de l'âge d'or des Tang. Il renonce à toute intention profonde ou récit grandiose, se concentrant sur la capture d'un instant léger et humoristique, mais contient dans son bref espace une riche saveur.

Le poème adopte une structure simple de « description de la scène, suivi d'une idée soudaine » : les deux premiers vers narrent solidement, les deux derniers posent une question pleine de vivacité. Le « réel » des premiers fournit une scène crédible pour le « fictif » des seconds ; le « fictif » des seconds insuffle à son tour au « réel » des premiers une poésie et une vitalité débordantes. L'association entre les samares d'orme et les pièces de monnaie est une métaphore, une plaisanterie, et surtout l'expression d'une pensée créative qui « poétise » et « emotionalise » instantanément les phénomènes naturels, montrant que le poète, même en voyage, garde une perception vive de la vie et l'instinct de la transformer en art.

Le langage du poème est simple comme une conversation, comme si le poète plaisantait avec le vieil homme ou avec le lecteur, mais il est plein de saveur et de sens, donnant à réfléchir. Il prouve que la poésie frontalière peut avoir non seulement la grandeur héroïque de « Le désert immense, poussiéreux, obscurcit le soleil », mais aussi la légèreté de « Si j'en cueille pour acheter du vin, vieil homme, le voudriez-vous ? ». Cette diversité est précisément l'expression de la puissante vitalité de la poésie des Tang florissants.

Caractéristiques d'écriture

  • Tendresse et humour dans le dessin au trait : Le poète utilise le pinceau le plus sobre pour esquisser le personnage (vendre du vin à soixante-dix ans) et la scène (mille cruches, cent jarres), sans ornement, mais le choix de détails pleins d'humanité et de potentiel dramatique rend l'image naturellement imprégnée d'une chaleureuse atmosphère de vie et d'une légère touche d'humour.
  • Association poétique improvisée : De « samares d'orme » à « pièces de monnaie », puis à « acheter du vin », cette chaîne associative est rapide et naturelle, reflétant l'acuité d'observation du poète et son agilité mentale. Ce mode de création, né du paysage et inspiré par les choses, donne au poème une vivacité de l'instant et un charme d'improvisation.
  • Combinaison de langage parlé et de goût lettré : Le langage de tout le poème est presque conversationnel, surtout la demande « le voudriez-vous ? », aussi familière qu'un échange en face à face. Cependant, la métaphore des « samares semblables à des pièces » contient aussi l'élégance et l'ingéniosité du lettré, formant un ton unique, populaire sans être vulgaire, spirituel sans être frivole, correspondant parfaitement au thème de la « demande enjouée ».
  • Le touche magistrale des mots fonctionnels : L'usage des deux « toujours » (仍) est ingénieux. « Un vieil homme de soixante-dix ans vend toujours du vin » exprime l'admiration pour une vie résistante ; « ressemblent toujours à des pièces » montre la joie de découvrir une merveille de la nature. Ces mots fonctionnels ne sont pas « vides », créant un rythme par la répétition et approfondissant le sens par l'écho, ils sont la clé de la concision du langage et de la richesse de sens de ce poème.

Éclairages

Ce petit poème frais et humoristique est comme un rayon de soleil chaud traversant les tempêtes de sable des frontières, nous révélant une autre possibilité de la poésie et de la vie.

Il nous éclaire sur le fait que la poésie n'est pas toujours liée au « sublime », au « profond » ou au « mélancolique » ; elle peut aussi résider dans la chaleur humaine la plus ordinaire et les plaisanteries les plus spontanées. En voyage militaire, Cén Cān pouvait encore prêter attention à un vieux marchand de vin et, inspiré par une grappe de samares, donner libre cours à une imagination fantastique. Cet amour de la vie quotidienne et cette perspicacité sont l'une des qualités les plus précieuses d'un poète. Cela nous rappelle que, tout en nous efforçant d'atteindre de grands objectifs, il ne faut pas perdre la capacité de percevoir et de savourer les beaux moments subtils qui nous entourent.

Plus encore, ce poème montre une aisance d'esprit et une inclusivité rares dans la culture des Tang florissants. Dans le contexte sérieux de la mission militaire nationale, le poète gardait encore l'humeur pour plaisanter avec un simple citoyen. Cette coexistence du « sérieux » et du « léger » reflète une certaine santé de l'état d'esprit social et une confiance culturelle de cette époque – capable de digérer les difficultés, mais aussi d'apprécier la beauté des choses simples.

Finalement, cette œuvre nous dit que la véritable ouverture d'esprit et la force résident parfois précisément dans la capacité à découvrir, au milieu de la réalité laborieuse des « mille cruches, cent jarres », la vivacité d'esprit des « samares semblables à des pièces ». Cette capacité à créer de la joie dans l'ordinaire, à découvrir la poésie dans les détails, est une sagesse de vie précieuse à travers toutes les époques.

À propos du poète

Cen Can

Cén Cān (岑参), 715 – 770 après J.-C., était originaire de Jingzhou, dans la province de Hubei. Dans sa jeunesse, il a étudié au mont Songshan, puis s’est rendu à Pékin, Luoyang et Shuohe. Cén Cān était célèbre pour ses poèmes frontaliers, dans lesquels il décrivait les paysages frontaliers et la vie des généraux d’une manière majestueuse et pleine d’entrain. Avec Gao Shi, il était un représentant exceptionnel de l’école de poésie frontalière de la dynastie Sheng Tang. Il a servi dans le bureau de Feng Changqing et a acquis une profonde expérience de la vie à la frontière.

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