Deuxième Poème de la Rivière Courbe de Du Fu

qu jiang er shou ii
Chaque jour, de la cour je reviens, engageant mes habits de printemps ;
Chaque jour, au bord de l’eau, je rentre ivre à fond.
Partout où je vais, des dettes de vin — rien d’extraordinaire ;
Mais vivre jusqu’à soixante-dix ans est rare depuis l’antiquité.

Les papillons, parmi les fleurs, apparaissent et disparaissent ;
Les libellules, effleurant l’eau, volent posément.
Dis à la lumière et au paysage de circuler avec nous :
Apprécions-les un moment, ne les fuyons pas.

Poème chinois

「曲江二首 · 其二」
朝回日日典春衣,每日江头尽醉归。
酒债寻常行处有,人生七十古来稀。
穿花蛱蝶深深见,点水蜻蜓款款飞。
传语风光共流转,暂时相赏莫相违。

杜甫

Explication du poème

Ce poème fut composé au printemps 758, alors que Du Fu occupait le poste de Censeur de gauche. Bien que Chang’an eût été reprise, la révolte d’An Lushan n’était pas encore matée, la cour était traversée de complexités, et Du Fu, pour avoir défendu le ministre Fang Guan, s’était attiré la colère de l’empereur Suzong. Bien que non destitué, il était tombé en disgrâce, son idéal politique au bord de l’effondrement. Ce poème ne décrit pas un simple chagrin printanier ou une mélancolie ordinaire, mais l’état d’esprit complexe d’un censeur soucieux de l’empire qui, après l’échec de ses idéaux, cherche réconfort et évasion dans l’abandon personnel et la beauté naturelle, incarnant une fois de plus son style poétique « grave, retenu, heurté ».

Premier couplet :« 朝回日日典春衣,每日江头尽醉归。 »
Cháo huí rì rì diǎn chūn yī, měi rì jiāng tóu jìn zuì guī.
De retour de la cour, chaque jour, j’engage mes habits de printemps ;
Chaque jour au bord du fleuve, ivre mort, je reviens.
L’ouverture, par la répétition de « chaque jour », souligne un mode de vie cyclique, presque autodestructeur. La juxtaposition de « retour de la cour » et « engager mes habits de printemps » est ironique au plus haut point : censeur impérial, sa première action en quittant la cour est d’engager ses vêtements de saison, montrant l’exiguïté de son traitement et la détresse de sa situation. « Ivre mort, je reviens » est le choix actif face à cette détresse — non un verre, mais « ivre mort », une tentative de noyer dans l’alcool sa déception envers la cour et son sentiment d’impuissance. Ce comportement en apparence décadent est en réalité l’expression d’une amertume extrême.

Deuxième couplet : « 酒债寻常行处有,人生七十古来稀。 »
Jiǔ zhài xúncháng xíng chù yǒu, rénshēng qīshí gǔ lái xī.
Des dettes de vin, partout où je vais, c’est ordinaire ;
Soixante-dix ans de vie, de tout temps, sont rares.
Ce couplet fait jaillir, sur un ton d’autodérision, une prise de conscience douloureuse de la vie. « Dettes de vin ordinaires » est la conséquence inévitable de « ivre mort » ; le poète les qualifie avec légèreté d’« ordinaires », révélant d’autant plus la profondeur de sa douleur. Et « Soixante-dix ans de vie, de tout temps, sont rares », cette évidence en apparence triviale devient, dans ce contexte, un éclat foudroyant : elle suggère qu’en des temps troublés, la longévité est un luxe, alors pourquoi s’inquiéter de demain ? C’est à la fois une excuse pour l’ivresse et une manière véhémente de percer à jour la vanité de la vie et l’échec de l’œuvre. Entre ces deux vers, on passe de la pénurie matérielle (dettes de vin) aux limites de la vie, accomplissant une sublimation émotionnelle.

Troisième couplet : « 穿花蛱蝶深深见,点水蜻蜓款款飞。 »
Chuān huā jiádié shēn shēn jiàn, diǎn shuǐ qīngtíng kuǎn kuǎn fēi.
À travers fleurs, les papillons, au profond, paraissent et disparaissent ;
Sur l’eau, les libellules, avec lenteur, volent.
Le troisième couplet opère un brusque changement, laissant les soucis terrestres pour une description minutieuse de la beauté vivante de la Rivière sinueuse à la fin du printemps. « À travers fleurs » et « sur l’eau » peignent la légèreté des insectes ; « au profond, paraissent et disparaissent » et « avec lenteur, volent » donnent à l’image profondeur et rythme paisible. Cela forme un contraste extrême avec l’ivresse forcenée et la détresse des dettes du poète. Plus cette beauté est paisible et belle, plus elle fait ressortir l’agitation et la douleur intérieures du poète ; plus il s’enivre de cette contemplation, plus apparaît son impuissance à se distancer de la réalité.

Quatrième couplet : « 传语风光共流转,暂时相赏莫相违。 »
Chuán yǔ fēngguāng gòng liúzhuǎn, zànshí xiāng shǎng mò xiāng wéi.
Dis à la lumière et aux souffles de tourner avec moi ;
Pour un moment, qu’on s’admire, ne me fuis pas.
Le couplet final, par la personnification, porte l’émotion à son comble. « Dis » est un dialogue direct du poète avec la nature, presque une supplique. « Tourner avec moi » exprime l’espoir que le printemps demeure, et plus profondément, le désir que sa propre vie en détresse puisse connaître un changement, un flux. « Pour un moment, qu’on s’admire » dit toute l’amertume de son cœur : ce que le poète demande, c’est simplement le modeste droit de partager un moment avec la beauté. Pourtant, derrière la prière « ne me fuis pas », se cache la conscience lucide et désespérée que le printemps doit passer, le destin est inéluctable. C’est à la fois l’amour du printemps et une interminable tentative de retenir le printemps politique personnel, désormais révolu.

Analyse globale

Ce poème commence par l’« ivresse » et s’achève sur l’« admiration », présentant complètement l’état spirituel de Du Fu à une étape spécifique de sa vie : résister à l’amertume spirituelle par l’abandon matériel (engager ses vêtements, s’endetter, s’enivrer), pour finalement chercher un apaisement et une transcendance temporaires dans la beauté naturelle. La structure est ingénieuse : les deux premiers couplets décrivent la « détresse » humaine (économique et vitale), les deux derniers la « beauté » naturelle (papillons, libellules, lumière printanière), avec le soupir de « Soixante-dix ans de vie, de tout temps, sont rares » comme pivot, élevant la détresse personnelle au niveau d’une philosophie de la vie.

La profondeur de Du Fu réside dans le fait qu’il ne s’arrête pas à l’apitoiement sur soi. Le lettré pauvre qui « engage ses habits de printemps » et le charme insouciant des « papillons à travers fleurs », l’insensibilité des « dettes de vin ordinaires » et la sincérité de « tourner avec moi » créent de multiples tensions, révélant la complexité d’un lettré ambitieux après l’échec de son idéal : vulnérabilité, laisser-aller, sensibilité et obstination coexistent. Sous l’apparence décadente bat un cœur qui n’a pas entièrement renoncé à servir le monde.

Caractéristiques stylistiques

  • Usage extrême de l’art du contraste : La vie misérable (vêtements engagés, dettes de vin) contraste violemment avec la beauté naturelle vive (papillons, libellules) ; le comportement décadent (ivre mort) coexiste avec l’esthétique délicate (au profond, paraissent et disparaissent / avec lenteur, volent), façonnant une image du poète tridimensionnelle et vraie.
  • Combinaison de langage simple et ouvragé : « Soixante-dix ans de vie, de tout temps, sont rares » est d’une simplicité proverbiale, tandis que « À travers fleurs, les papillons, au profond, paraissent et disparaissent ; Sur l’eau, les libellules, avec lenteur, volent » est d’un parallélisme rigoureux et d’une description raffinée, illustrant la maîtrise linguistique de Du Fu, alliant dans son style « grave, retenu, heurté » la fraîcheur et la maturité.
  • Approfondissement en spirale de l’émotion : Du comportement (engager ses vêtements, s’enivrer) à la situation (dettes nombreuses, vie brève), puis à la contemplation (admirer papillons et libellules), pour aboutir à la supplique (retenir la lumière), l’émotion progresse par strates, de l’extérieur à l’intérieur, de l’indignation à la profondeur sincère, avec une longue résonance.
  • Écriture personnalisée du contexte historique : Aucune discussion directe de la politique, mais les mots « retour de la cour » et l’humeur générale d’abandon révèlent entièrement le contexte de son échec politique, illustrant la manière typique de Du Fu de « refléter son époque à travers son destin personnel ».

Éclairages

Cette œuvre nous montre que même un grand homme comme Du Fu peut, dans l’adversité, avoir des moments où il noie son chagrin dans l’alcool, frôlant l’abandon. Mais ce n’est pas une simple décadence ; c’est l’état spirituel douloureux et réel d’un homme lucide face à une réalité qu’il ne peut changer. Le passage de l’« ivresse » à l’« admiration » est particulièrement précieux : il nous enseigne qu’au plus profond de la souffrance et du découragement, l’homme peut encore conserver la perception et l’attachement à la beauté naturelle et aux plaisirs de la vie, cet attachement étant en soi une force de résistance au néant.

Parallèlement, ce poème nous invite à réfléchir sur la relation entre l’individu et son époque. Les « dettes de vin » et l’« amour du printemps » de Du Fu sont au fond les tourments spirituels d’un homme au talent pour gouverner le monde, dans une époque qui n’est pas la sienne. Il nous rappelle que pour comprendre les choix d’une personne (même s’ils semblent négatifs), il faut pénétrer le contexte historique et la détresse spirituelle sous-jacents. Et cette faible supplique, au sein du désespoir, de « dire à la lumière de tourner avec moi », scintille de l’aspiration instinctive, inextinguible, de l’humanité pour la beauté et l’espoir.

À propos du poète

Du Fu

Du Fu (杜甫), 712 - 770 après J.-C., originaire de Xiangfan, dans la province de Hubei, est un grand poète réaliste de l'histoire chinoise. Du Fu a eu une vie difficile, et sa vie de troubles et de déplacements lui a fait ressentir les difficultés des masses, de sorte que ses poèmes étaient toujours étroitement liés aux événements actuels, reflétant la vie sociale de l'époque d'une manière plus complète, avec des pensées profondes et un horizon élargi.

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