Chez un vieil ami de Meng Haoran

guo gu ren zhuang
    Mon vieil ami a préparé poulet et mil.
Il m’a invité à sa maison aux champs.
Les arbres verts enclosent le village.
Les monts bleus s’inclinent au-delà des murs.

La fenêtre ouvre sur le jardin et l’aire.
Le vin en main, nous parlons des mûriers et du chanvre.
Attends seulement le jour de la Double-Neuf :
Je reviendrai, alors, pour les chrysanthèmes.

Poème chinois

「过故人庄」
故人具鸡黍,邀我至田家。
绿树村边合,青山郭外斜。
开轩面场圃,把酒话桑麻。
待到重阳日,还来就菊花。

孟浩然

Explication du poème

Ce poème est composé après que Mèng Hàorán se soit complètement retiré à Xiāngyáng, la date exacte est inconnue. À en juger par l’atmosphère poétique, il doit dater d’après 730, c’est-à-dire la dernière période de sa vie, après avoir échoué aux examens à Cháng'ān, voyagé dans le Wú-Yuè, et finalement regagné le mont Lùmén.

C’est un Mèng Hàorán qui n’a plus de pensées pour le « seuil nord », ne soupire plus sur « vouloir traverser ». Il n’est plus le chercheur de charges qui « Solitaire, solitaire, qu’attendre encore ? », plus le voyageur déraciné qui « enverra encore deux lignes de larmes », plus l’homme aux abois dont « l’or brûle, le cannelier s’épuise ». Il est simplement un homme du commun, en dehors de Xiāngyáng, dans le mont Lùmén, un vieil ami habite le village voisin, a préparé poulet et millet, et l’a invité à lui rendre visite. L’identité de ce « vieil ami » n’est pas connue. D’après l’allusion « a préparé poulet et millet » dans le poème, on sait que Mèng Hàorán compare cette amitié à celle des Han orientaux entre Fàn Shì et Zhāng Shào – Fàn Shì et Zhāng Shào convinrent de se rendre visite deux ans plus tard, Zhāng Shào demanda à sa mère de « tuer un poulet, préparer du millet » pour l’attendre, le jour dit, Fàn Shì vint effectivement. C’est le pacte d’amitié le plus ancien de l’histoire littéraire chinoise, prenant le « poulet et millet » pour gage, la « confiance » pour fondement. Mèng Hàorán insuffle cette lourde mémoire culturelle dans une invitation ordinaire de paysan.

Il répond à l’invitation, lève sa coupe joyeusement, et en prenant congé, ils conviennent déjà de la prochaine fois – le Double Neuf, pour admirer les chrysanthèmes. Le poème terminé, le rendez-vous est pris. Ce n’est pas un poème de séparation, pas un poème de souvenir, pas une requête pour une charge, pas un poème historique. C’est simplement le récit d’une visite, le témoignage d’un repas. Et pourtant, c’est précisément ce poème qui est devenu le sommet de la poésie pastorale chinoise, le point d’aboutissement du voyage spirituel d’une vie de Mèng Hàorán.

Premier distique : « 故人具鸡黍,邀我至田家。 »
Gùrén jù jī shǔ, yāo wǒ zhì tiánjiā.
Un vieil ami a préparé poulet et millet, / M’a invité chez lui, à la campagne.

Le début est simple, comme une conversation ordinaire. « Poulet et millet » (鸡黍) sont le meilleur festin pour recevoir un hôte à la campagne, peu coûteux, mais solennel. Ce ne sont pas des mets rares, pas un banquet somptueux, c’est prendre les céréales qu’on a cultivées, le poulet qu’on a élevé, en faire un repas, et le présenter à l’invité. Cette solennité n’est pas dans l’apparat, elle est dans la sincérité du cœur. « M’a invité chez lui, à la campagne » – cinq mots expliquent l’origine de cette visite. Le poète est l’invité, l’hôte ; mais une fois entré dans le poème, il n’a aucune gêne d’invité, pas de formules de politesse du type « déranger », « avoir honte ». Il est simplement venu sur invitation, comme à un rendez-vous qu’il était inévitable d’honorer.

Ce distique utilise une allusion sans la montrer. Le « pacte du poulet et du millet » de Fàn Shì et Zhāng Shào est le serment d’amitié le plus sacré de l’histoire chinoise ; et Mèng Hàorán écrit comme s’il s’agissait simplement d’une visite ordinaire entre voisins de campagne. C’est précisément l’état poétique suprême de ses dernières années : transformer une allusion millénaire en un repas, en des aliments.

Second distique : « 绿树村边合,青山郭外斜。 »
Lǜ shù cūn biān hé, qīngshān guō wài xié.
Les arbres verts entourent le village, se rejoignent au bord ; / Une montagne bleue, au-delà de l’enceinte, s’incline.

Ce distique décrit la situation géographique de la maison de campagne, mais ce sont les deux vers les moins « réalistes » du poème. « Se rejoignent » (合) est la posture des arbres verts encerclant le village, ce n’est pas un alignement droit, pas une distribution éparse, c’est une convergence de toutes parts, protégeant le village dans leurs bras. C’est un resserrement de l’espace – le regard va du lointain au proche, se pose sur cette terre habitée délimitée par les arbres verts. « S’incline » (斜) est la posture de la montagne bleue, ce n’est pas un pic majestueux dressé, pas une falaise abrupte de mille toises, c’est une ligne couchée calmement, avec aisance, à l’horizon. C’est une expansion de l’espace – le regard part du village vers l’extérieur, jusqu’à la lointaine montagne couleur de fumée, comme un trait d’encre pâle posé sur le ciel.

Un « se rejoignent », un « s’incline », un resserrement, un déploiement, forment l’atmosphère complète de ce paysage pastoral : à la fois un sentiment de sécurité dû à la protection, et un sentiment d’ouverture en regardant vers l’horizon. Le poète n’a pas encore parlé des sentiments humains, mais cette terre inspire déjà la tranquillité.

Troisième distique : « 开轩面场圃,把酒话桑麻。 »
Kāi xuān miàn cháng pǔ, bǎ jiǔ huà sāng má.
Ouvrir la fenêtre, face à l’aire et au potager ; / Lever la coupe, parler des mûriers et du chanvre.

Ce distique est l’écriture de la scène de vie la plus classique de la poésie pastorale. « Ouvrir la fenêtre » (开轩) est une action, celle de l’hôte ou de l’invité poussant le volet, c’est aussi le tournant du paysage poétique de l’extérieur vers l’intérieur – le distique précédent est une vue lointaine du bord du village, au-delà de l’enceinte, celui-ci est une vue proche devant la fenêtre, face à l’aire et au potager ; le premier est la contemplation tranquille des montagnes et des rivières du monde, celui-ci est l’émotion de la vie humaine, de la fumée du foyer. « Face à » (面) dans « face à l’aire et au potager » n’est pas regarder au loin par la fenêtre, c’est être face à, tourné vers. La fenêtre ouverte, l’aire et le potager semblent à portée de main. Ce n’est pas une réalité architecturale, c’est une réalité psychologique – quand l’homme s’intègre vraiment à la vie pastorale, il n’y a plus de distance entre lui et la terre.

« Parler des mûriers et du chanvre » (话桑麻) est le véritable point d’ancrage émotionnel de tout le poème. Ils ne parlent pas de carrière officielle, de poésie, d’anecdotes de Cháng'ān. Ils discutent simplement de la croissance des feuilles de mûrier cette année, de la récolte du chanvre, de l’équilibre de la pluie. Ces sujets peuvent sembler triviaux aux oreilles de ceux qui cherchent la gloire, mais sous la plume de Mèng Hàorán, ils deviennent le dialogue spirituel le plus élevé. Car la condition pour « parler des mûriers et du chanvre », c’est d’avoir complètement laissé Cháng'ān derrière soi. Seul celui qui n’attend plus de bateau pour traverser peut parler tranquillement des récoltes sur la rive.

Quatrième distique : « 待到重阳日,还来就菊花。 »
Dài dào Chóngyáng rì, huán lái jiù júhuā.
Attendre jusqu’au jour du Double Neuf, / Je reviendrai encore pour m’approcher des chrysanthèmes.

La conclusion est un rendez-vous. Ce n’est pas une formule de politesse au moment de se quitter à regret, ce n’est pas un vague « à bientôt » pour se débarrasser. Le poète dit sérieusement : Attendre jusqu’au jour du Double Neuf, je reviendrai encore pour m’approcher des chrysanthèmes. « Reviendrai encore » (还来) est une promesse active, pas une invitation passive. Il n’est plus l’invité convié, il est déjà le revenant de ce pays pastoral. « S’approcher » (就) est le cœur poétique du poème. Ce n’est pas « regarder », pas « admirer », pas « contempler ». C’est « s’approcher » – se rapprocher, tendre vers, aller activement vers. Les chrysanthèmes sont là, le poète veut aller vers eux, s’asseoir à leur côté, leur faire face, lever sa coupe avec le vieil ami. Dans ce verbe, il y a tout le choix actif de Mèng Hàorán pour la vie pastorale. Il n’est pas venu parce qu’il n’avait nulle part où aller, il est venu parce qu’il le voulait, voulait venir, et reviendra encore.

Le Double Neuf est la fête de l’ascension, la fête du souvenir, la fête où l’on porte le cornouiller, où l’on boit le vin de chrysanthème. Mais dans ce rendez-vous de Mèng Hàorán, pas d’ascension, pas de regard au loin, pas de souvenir – car il est déjà assis sur la même natte que l’objet de son souvenir. Ce qu’il doit faire, c’est simplement, au prochain jour de fête, honorer encore un rendez-vous, rouvrir cette fenêtre, faire encore face à cette aire, lever encore cette coupe.

Lecture globale

C’est le plus long des poèmes courts de Mèng Hàorán, et le plus haut sommet de la poésie pastorale chinoise. Ce qui est frappant dans ce poème, c’est qu’il ne comporte aucune contradiction. Pas de conflit entre carrière et retraite, pas de tension entre idéal et réalité, pas d’indignation du talent méconnu, pas de tristesse de ne pas obtenir ce qu’on désire, pas de douleur d’un départ définitif. C’est simplement une visite, un repas, une conversation, un rendez-vous.

En quarante caractères, Mèng Hàorán achève la transcendance ultime de l’impasse spirituelle de toute sa vie. Il n’a plus besoin de choisir, car il est déjà arrivé ; il n’a plus besoin de lutter, car il a déjà lâché prise ; il n’a plus besoin de prouver, car il est déjà établi.

Ce poème n’a pas été écrit sur la route de Cháng'ān à Xiāngyáng, pas dans un bateau errant dans le Wú-Yuè, pas dans une nuit d’insomnie attendant l’aube. Il a été écrit un jour après sa retraite, invité à un repas chez un paysan, assis près de la fenêtre du vieil ami, face au potager, levant sa coupe, parlant des mûriers et du chanvre. Les arbres verts et la montagne bleue dehors n’ont besoin d’aucune explication, le poulet, le millet et le vin simple à l’intérieur n’ont besoin d’aucun commentaire, le rendez-vous des chrysanthèmes au Double Neuf n’a besoin d’aucune raison. Il vit déjà dedans.

Spécificités stylistiques

  • Le degré ultime de « n’avoir rien à écrire » : Le poème n’a pas de conflit dramatique, pas de point culminant émotionnel, pas d’élévation philosophique. Il se contente de raconter une visite extrêmement ordinaire chez un paysan. Et pourtant, c’est précisément ce « n’avoir rien à écrire » qui constitue l’accomplissement suprême de l’art poétique de Mèng Hàorán – quand la vie elle-même est déjà assez parfaite, la poésie n’a qu’à se contenter de la présenter telle quelle.
  • Le système de valorisation émotionnelle des verbes : « Préparer » (具), « inviter » (邀), « arriver » (至), « se rejoindre » (合), « s’incliner » (斜), « ouvrir » (开), « faire face » (面), « parler » (话), « attendre » (待), « revenir » (来), « s’approcher » (就) – les douze verbes du poème entier, aucun n’est exalté, aucun n’est pathétique, tous sont des actions calmes, quotidiennes, dirigées vers la vie concrète. Ces verbes forment un filet serré, tissant fermement le poète avec le vieil ami, avec la campagne, avec les chrysanthèmes.
  • Le resserrement en couches de l’espace : Le premier distique est l’action d’« arriver », le second est la vue lointaine des « bords du village, au-delà de l’enceinte », le troisième est la vue proche de « l’aire et de la fenêtre », le quatrième est le rendez-vous de « revenir au Double Neuf ». L’espace va du lointain au proche, de l’extérieur à l’intérieur, de la géographie à la psychologie, pour finalement se resserrer sur l’action infime de « s’approcher des chrysanthèmes ». C’est la composition spatiale la plus classique de la poésie chinoise ancienne.
  • La promesse circulaire du temps : Le poème commence par « m’a invité à venir », se termine par « revenir encore pour s’approcher », le temps ne s’écoule pas linéairement, c’est un cercle où le début rejoint la fin. Ce repas est terminé, mais le prochain est déjà convenu. Mèng Hàorán n’est pas venu une fois, il va désormais revenir souvent.
  • L’utilisation invisible des allusions : « Poulet et millet » est le symbole millénaire de l’amitié entre Fàn Shì et Zhāng Shào, « Double Neuf » est le rituel saisonnier de l’ascension et de la pensée des proches, « chrysanthèmes » est le totem spirituel de Táo Yuānmíng « cueillant des chrysanthèmes sous la haie de l’est ». Mèng Hàorán fond toutes ces lourdes allusions culturelles dans un simple rendez-vous paysan, donnant au quotidien le poids du classique, et au classique la chaleur du quotidien.
  • Le renversement subtil de la relation hôte-invité : Le titre est « Chez un vieil ami, à la campagne », le poète est l’invité ; mais le quatrième distique « revenir encore pour s’approcher des chrysanthèmes » fait du poète celui qui prend rendez-vous activement. De « inviter » à « s’approcher », de passif à actif, d’invité à revenant – ce changement d’identité n’est pas dit, mais est entièrement écrit entre les quarante caractères.

Éclairages

Cette œuvre nous apprend que : la poésie la plus haute n’est pas au loin, mais là où l’on est déjà arrivé. Mèng Hàorán a mis toute une vie à chercher une demeure. Il a attendu dans la solitude de Cháng'ān, a erré sur les brumes et les vagues du Wú-Yuè, s’est lamenté dans la brise fraîche du Qínzhōng, s’est assis seul sous la lune de Xiāngyáng. Il croyait chercher une réponse ultime appelée « gloire officielle » ou « retraite érémitique ». Mais quand il s’est assis chez le vieil ami à la campagne, face au potager, parlant des mûriers et du chanvre, convenant du Double Neuf – il a soudain découvert que ce qu’il cherchait l’attendait ici depuis longtemps.

Ce repas n’a rien de spécial. Le poulet et le millet sont des plats ordinaires, les arbres verts et la montagne bleue sont un paysage ordinaire, l’aire, le potager, les mûriers et le chanvre sont des sujets ordinaires, les chrysanthèmes du Double Neuf sont un rendez-vous ordinaire. Mais c’est précisément cette banalité qui constitue l’accomplissement que Mèng Hàorán n’a jamais osé espérer de toute sa vie. La vie contemporaine est saturée d’imagination du « lointain ». Nous voulons voyager plus loin, changer de travail pour un meilleur, rencontrer des gens plus intéressants, vivre une vie meilleure qu’aujourd’hui. Nous hypothéquons notre bonheur sur l’avenir, projetons la poésie vers le lointain, mais restons aveugles aux personnes et aux choses qui nous entourent à l’instant présent. Mèng Hàorán nous rappelle avec ce poème : si l’on ne peut sentir le bonheur dans le repas ordinaire, la fenêtre ordinaire, le paysage ordinaire, alors atteindre n’importe quel lointain ne satisfera jamais vraiment.

« Attends seulement le jour de la Double-Neuf : Je reviendrai, alors, pour les chrysanthèmes. » – Ce rendez-vous est si simple, et pourtant si solennel. Ce n’est pas un grand projet pour l’avenir, c’est simplement une confirmation tendre de la prochaine rencontre. La vie n’a pas besoin de trop de lointain, elle a besoin de quelques rendez-vous comme celui-là. Il y a mille ans, ce soir-là, Mèng Hàorán sortit de chez le vieil ami à la campagne, s’engagea sur le petit chemin qui menait au mont Lùmén. Il n’emporta rien, seulement un rendez-vous. Il savait que dans une vingtaine de jours, il suivrait le même chemin, rentrerait par cette porte, rouvrirait cette fenêtre, s’assoirait à la même place, lèverait la même coupe.

Ce n’était pas une répétition. C’était qu’il avait enfin trouvé l’endroit où il devait être. Les arbres verts entourent encore le village, se rejoignent au bord ; la montagne bleue s’incline encore au-delà de l’enceinte. Le poulet et le millet du vieil ami sont préparés chaque année, les chrysanthèmes du Double Neuf s’épanouissent chaque automne. Il se contente d’arriver à l’heure au rendez-vous.

À propos du poète

Meng Hao-ran

Meng Haoran (孟浩然), 689 - 740 après J.-C., originaire de Xiangyang, Hubei, était un célèbre poète de la dynastie Sheng Tang. Meng Haoran, poète exceptionnel sous le règne de l'empereur Kaiyuan, a composé un grand nombre de paysages et de poèmes idylliques afin d'enrichir le sujet de sa poésie.

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