Mille monts. Plus un oiseau.
Dix mille sentiers. Plus trace d’homme.
Une barque solitaire. Un vieillard en cape de paille.
Seul, il pêche. Neige sur le fleuve glacial.
Poème chinois
「江雪」
柳宗元
千山鸟飞绝,万径人踪灭。
孤舟蓑笠翁,独钓寒江雪。
Explication du poème
Ce poème a été composé par Liǔ Zōngyuán durant son exil à Yǒngzhōu, probablement entre la 2e (807) et la 5e année (810) de l'ère Yuanhe. Après l'échec de la réforme de Yongzhen, il fut rétrogradé du poste de Secrétaire adjoint du ministère des Rites à celui de Préposé militaire (司马) de Yǒngzhōu, et passa dix longues années d'exil dans cette région sauvage et reculée du sud du Húnán.
Yǒngzhōu se trouve dans le sud du Húnán ; l'hiver y est froid, la neige tombe, la rivière est glaciale. Un jour de neige, le poète se promène seul le long de la rive et aperçoit sur le fleuve une barque solitaire. Dans cette barque, un vieil homme vêtu d'une cape de paille et d'un chapeau de bambou pêche seul au milieu de la neige et du vent. Cette image le touche profondément – la solitude du vieil homme est sa propre solitude ; la persévérance du vieil homme dans la neige et le froid de la rivière est précisément l'aspiration qu'il veut exprimer. Il compose alors ce petit poème de vingt caractères. Le poème ne comporte pas un seul mot décrivant directement son état d'âme, mais chaque caractère en est la projection ; aucun mot n'exprime directement un sentiment, mais le lecteur ressente une solitude qui va jusqu'à la moelle et une résistance indestructible.
Premier distique : « 千山鸟飞绝,万径人踪灭。 »
Qiān shān niǎo fēi jué, wàn jìng rén zōng miè.
Sur mille monts, envols d'oiseaux disparus ; / Sur dix mille sentiers, traces d'hommes abolies.
L'ouverture utilise une hyperbole extrême pour créer un monde d'une quiétude absolue. « Mille monts » (千山) et « dix mille sentiers » (万径) expriment l'immensité de l'espace ; « envols d'oiseaux disparus » (鸟飞绝) et « traces d'hommes abolies » (人踪灭) expriment l'absence totale de vie. Dans cet espace infini, pas un oiseau en vol, pas un passant – seulement la neige, seulement le silence, seulement le froid.
Ces deux vers décrivent le paysage enneigé, mais aussi l'état d'âme. Le poète, exilé à Yǒngzhōu, loin de la capitale, loin de ses proches, est isolé politiquement, coupé de la vie sociale. Ce « envols d'oiseaux disparus sur mille monts » est la solitude d'être incompris à ses yeux ; ce « traces d'hommes abolies sur dix mille sentiers » est le désespoir de n'avoir nulle part où aller sous ses pieds. Ce monde d'un vide extrême est l'extériorisation de la désolation intérieure du poète.
Second distique : « 孤舟蓑笠翁,独钓寒江雪。 »
Gū zhōu suō lì wēng, dú diào hán jiāng xuě.
Une barque solitaire, un vieillard en cape de paille et chapeau de bambou, / Pêche seul la neige sur la rivière froide.
Ce distique passe d'un vaste paysage à un gros plan, du statique au dynamique. « Barque solitaire » (孤舟) – la barque est solitaire ; « vieillard en cape de paille et chapeau de bambou » (蓑笠翁) – l'homme est solitaire ; « pêche seul » (独钓) – l'action est solitaire. La superposition de ces trois images de « solitude/isolement » (孤/独) porte la solitude à son paroxysme. Pourtant, dans cette solitude réside autre chose : le vieil homme est en train de « pêcher » – il pêche, il agit, il persiste. Il ne pêche pas du poisson – par ce temps de neige où « envols d'oiseaux sont disparus », où pourrait-il y avoir du poisson ? Alors, que pêche-t-il ? La solitude elle-même ? Le temps ? Lui-même ? Peut-être utilise-t-il simplement l'action de « pêcher » pour prouver qu'il existe encore, pour maintenir un lien avec le monde.
Les trois mots « 寒江雪 » (neige sur la rivière froide) sont l'œil du poème. Froid, rivière, neige, trois images juxtaposées : la rivière est froide, la neige est glaciale, le monde est silencieux. Et le vieil homme, au milieu de cette neige sur la rivière froide, pêche seul. Il n'ignore pas le froid, il n'ignore pas la solitude, mais il est toujours là. Cette simple posture d'« être là » est en soi une force.
Lecture globale
Ce chef-d'œuvre est le poème de la solitude le plus célèbre de l'histoire littéraire chinoise, et aussi le plus court des rouleaux de paysage. Les deux premiers vers, avec « mille monts » et « dix mille sentiers », décrivent l'immensité du monde et la profondeur du silence ; les deux derniers, avec « barque solitaire » et « pêche seul », décrivent la petitesse de l'homme et la ténacité de la persévérance. Vingt caractères accomplissent une transformation spatiale du grandiose au minuscule, et aussi une projection émotionnelle du monde extérieur vers le for intérieur.
Le poème ne comporte pas un seul mot lyrique, mais chaque vers est sentiment. L'absolue radicalité de « disparus » (绝) et « abolies » (灭) est le désespoir intime du poète ; la superposition de « solitaire » (孤) et « seul » (独) est la posture d'affirmation de soi du poète ; l'action de « pêcher » (钓) est le dernier lien que le poète maintient avec le monde. Le poète ne dit pas « je suis seul », mais chaque mot le dit ; il ne dit pas « je persiste », mais chaque image le dit.
Comparé aux longs poèmes lyriques de Liǔ Zōngyuán, celui-ci est plus concis, plus pur. Il n'a besoin d'aucune explication, d'aucun contexte ; chaque personne qui le lit peut y ressentir cette solitude qui va jusqu'à la moelle et cette résistance indestructible. C'est la puissance de la poésie, et c'est la puissance du poète.
Spécificités stylistiques
- Extrême simplicité, profondeur extrême, richesse dans la brièveté : Vingt caractères contiennent l'immensité du monde, la petitesse de l'homme, la profondeur de la solitude, la ténacité de la persévérance, chaque mot pèse d'un poids immense.
- Contraste saisissant, tension extrême : L'immensité de « mille monts » et « dix mille sentiers » contraste violemment avec la petitesse de « barque solitaire » et « pêche seul », accentuant encore la profondeur de la solitude et la difficulté de la persévérance.
- Imagerie pure, ambiance éthérée : Montagnes, oiseaux, sentiers, hommes, barque, vieillard, rivière, neige – huit images constituent un monde d'une pureté presque abstraite, éthéré et profond.
- Pas un mot lyrique, mais chaque vers est sentiment : Le poème ne comporte pas de mots comme « tristesse », « souffrance », « douleur », mais il fait ressentir au lecteur la plus profonde solitude et la plus tenace persévérance.
Éclairages
Ce poème nous enseigne d'abord comment s'affirmer soi-même dans la solitude. Le vieillard qui « pêche seul la neige sur la rivière froide » n'ignore pas la solitude, n'ignore pas le froid, mais il est toujours là, il « pêche » toujours. Cette action de « pêcher » est la preuve de son existence, c'est la seule manière dont il maintient un lien avec le monde. Cela nous dit : Dans la solitude extrême, l'action la plus infime est la résistance la plus puissante. Tant que vous « pêchez » encore, vous n'êtes pas totalement vaincu ; tant que vous faites encore quelque chose, vous êtes encore en vie.
Le vide absolu de « 千山鸟飞绝,万径人踪灭 » nous invite aussi à réfléchir à l'universalité de la solitude. Le monde est parfois ainsi – pas un oiseau en vol, pas un passant, il n'y a que vous. Ce n'est pas une illusion, c'est la vérité. Le poème de Liǔ Zōngyuán nous rappelle : La solitude n'est pas l'exception, c'est la norme. Accepter cette solitude, la reconnaître, permet de coexister avec elle, de trouver sa place en elle.
Le vieillard du poème ne pêche pas du poisson, mais une posture d'échange avec l'esprit du ciel et de la terre. Il ne pêche pas pour la prise, pas pour le résultat, il « pêche » simplement – avec cette action, il maintient une relation avec la neige et la rivière froide, avec lui-même. Cela nous révèle : La valeur de la vie ne réside pas dans ce qu'on « pêche », mais dans l'action de « pêcher » elle-même. Vous agissez, vous persistez, vous maintenez un lien avec le monde – cela suffit.
Enfin, la silhouette de celui qui « 独钓寒江雪 » est particulièrement émouvante. Ce n'est pas un héros, ce n'est pas un sage, c'est juste un vieillard ordinaire, sur une barque solitaire, au milieu de la neige et du vent qui tourbillonnent, qui pêche seul. Cette persévérance de l'homme ordinaire est plus touchante que n'importe quel exploit héroïque. Elle nous apprend : la vraie force n'est pas dans le fracas et l'éclat, mais dans le fait d'être comme ce vieillard, à un endroit où personne ne vous voit, à un moment où personne ne le sait, de faire encore ce que vous avez à faire, de garder le cœur que vous devez garder.
À propos du poète

Liu Zongyuan (柳宗元), 773 - 819 après J.-C., originaire de Yongji, dans le Shanxi, était un penseur progressiste, un brillant écrivain et un homme politique révolutionnaire de la dynastie Tang.