Aube de printemps de Meng Haoran

chun xiao
    Le sommeil de printemps ignore l’aube.
Partout, j’entends chanter les oiseaux.
La nuit dernière, bruit de vent et de pluie.
Combien de fleurs, je me demande, sont tombées ?

Poème chinois

「春晓」
春眠不觉晓,处处闻啼鸟。
夜来风雨声,花落知多少。

孟浩然

Explication du poème

Ce poème célèbre est composé après que Mèng Hàorán se soit complètement retiré à Xiāngyáng, la date exacte est inconnue. À en juger par l’atmosphère poétique, il se situe entre 729 et 740, soit la dernière période de sa vie, après avoir échoué aux examens à Cháng'ān, voyagé dans le Wú-Yuè, et finalement regagné le mont Lùmén.

C’est une période où il n’a plus de pensées pour le « seuil nord », ne soupire plus sur « vouloir traverser ». Il n’est plus le chercheur de charges qui « solitaire, qu’attendre encore ? », plus le voyageur déraciné qui « enverra encore deux lignes de larmes », plus l’homme aux abois dont « l’or brûle, le cannelier s’épuise ». Il est simplement un homme du commun, en dehors de Xiāngyáng, dans le mont Lùmén, qui se lève le matin en entendant les oiseaux, s’endort le soir au son du vent, se réveille un jour de printemps ordinaire et écrit ce poème ordinaire. Et pourtant, ce poème « ordinaire » est devenu l’une des œuvres les plus extraordinaires de l’histoire de la poésie chinoise. Depuis mille ans, les enfants de trois ans peuvent le réciter, les centenaires le comprendre ; les colporteurs aiment sa simplicité, les érudits savourent sa profondeur. En vingt caractères, il contient l’état d’esprit que Mèng Hàorán n’a atteint qu’au prix d’une vie : ne plus avoir d’interrogation pour le monde, plus de ressentiment envers le destin, simplement percevoir calmement, chérir avec tendresse.

Ce poème n’a pas été écrit, il a poussé naturellement du souffle quotidien d’un retiré du monde.

Premier distique : « 春眠不觉晓,处处闻啼鸟。 »
Chūn mián bù jué xiǎo, chùchù wén tí niǎo.
Sommeil de printemps, sans sentir l’aube ; / De partout, j’entends chanter les oiseaux.

Le début est un instant d’éveil, mais ce n’est pas un réveil brutal, c’est un éveil naturel. « Sans sentir l’aube » exprime à merveille la profondeur et la plénitude d’un sommeil printanier. Ce n’est pas un amarrrage nocturne en voyage, pas un sommeil léger dans une auberge, pas cet état de demi-sommeil, le cœur suspendu, de « Je déplace ma barque, l’amarre à l’îlot brumeux ; / Le jour décline, renouvelle le chagrin de l’étranger ». C’est un relâchement total, celui qu’on n’a que chez soi, dans son propre lit, sans rien dont s’inquiéter. « De partout, j’entends chanter les oiseaux » est la première information du monde reçue au réveil. Le poète n’écrit pas « voir », il écrit « entendre » – il n’a pas encore ouvert les yeux, que le chant des oiseaux afflue déjà de toutes parts à ses oreilles. « De partout » pousse à l’extrême le sentiment de présence du printemps : ce n’est pas un oiseau qui chante, ce n’est pas une direction d’où vient le chant, c’est tout l’espace empli de voix d’oiseaux. Ce son n’est pas une perturbation, c’est un accueil ; ce n’est pas un vacarme, c’est le printemps qui s’annonce à lui-même.

Second distique : « 夜来风雨声,花落知多少。 »
Yè lái fēngyǔ shēng, huā luò zhī duōshao.
Cette nuit, le bruit du vent et de la pluie ; / Combien de fleurs, je me demande, sont tombées ?

Du matin, on passe à la nuit, du réel à l’immatériel, de l’ouïe à la remémoration. « Le bruit du vent et de la pluie » de la nuit est un son du souvenir – le poète n’a pas écrit ce vers pendant la nuit de vent et de pluie, mais au matin suivant, ramenant à la surface, depuis le calme présent, le tumulte de la nuit déjà emporté par le temps. La structure temporelle de ce vers est extrêmement subtile : le poète se tient dans « l’instant présent », regarde vers « la nuit dernière », à peine quelques heures le séparent, et pourtant c’est comme si tout un printemps s’était écoulé. « Je me demande, combien » est une question, mais elle n’attend pas de réponse. Ce n’est pas une quête de savoir le nombre de fleurs tombées, c’est une contemplation de l’écoulement lui-même. Le poète ne regrette pas, n’interroge pas, ne monte pas observer, ne compte pas. Il reste simplement au lit, écoute le chant actuel des oiseaux, pense au vent et à la pluie de la nuit, et demande doucement, presque en se parlant à lui-même.

Cette question est l’endroit le plus émouvant du poème, et la manifestation la plus concentrée de l’état d’esprit de Mèng Hàorán dans ses dernières années. Il n’est plus l’homme impatient qui « voudrait traverser, mais n’a ni barque ni rame », plus l’homme qui ne veut pas accepter son sort, « sans talent, délaissé par un sage souverain », plus même l’homme qui « enverra encore deux lignes de larmes » vers un lointain. Il est simplement allongé tranquillement, laissant le vent et la pluie de la nuit couler sur son cœur, laissant ces pétales invisibles tomber un à un dans son imagination.

Il sait que les fleurs sont tombées. Il sait que le printemps est en train de passer. Mais il ne tente plus d’en saisir une seule.

Lecture globale

C’est le plus court poème de Mèng Hàorán, mais c’est l’aboutissement de son voyage spirituel d’une vie. Ce poème décrit un matin de retour. Les trente longues années qui ont précédé, il est sorti de la montagne, a recherché une charge, a échoué aux examens, a voyagé, a connu la détresse, le vieillissement, a marché vers Cháng'ān, puis est revenu à Xiāngyáng. Toute la fermeté de « Cessons de présenter nos requêtes au seuil nord », la tristesse de « enverra encore deux lignes de larmes », l’embarras de « l’or brûle, le cannelier s’épuise », l’amertume de « l’ardent désir décline avec les ans », tout cela s’estompe doucement en ce matin de printemps. Il n’est plus un « étranger » en aucun sens – plus l’étranger de Cháng'ān, plus celui du Wú-Yuè, plus celui du fleuve Tónglú. Il est le maître de sa propre demeure, l’homme retiré de la lune du mont Lùmén, l’habitant paisible d’un profond sommeil printanier.

Pourtant, la profondeur de ce poème réside dans le fait qu’il ne s’arrête pas à la satisfaction de « l’habitation paisible ». Le second distique « Cette nuit, le bruit du vent et de la pluie ; / Combien de fleurs, je me demande, sont tombées ? », dans une quiétude extrême, entrouvre légèrement une mélancolie existentielle. Ce n’est pas de la tristesse, pas du regret, pas une plainte ou une accusation envers le destin. C’est une douce conscience : il sait que le printemps passera, que les fleurs tomberont, tout comme il sait qu’il avance vers le soir de sa vie. Il le sait, et l’accepte.

Ce poème devient ainsi la réponse ultime de Mèng Hàorán à sa propre vie. Ce que Cháng'ān ne lui a pas donné, la gloire ne lui a pas donné, les requêtes ne lui ont pas donné, la poésie ne lui a pas donné – le printemps le lui a donné. Non pas un printemps particulier, mais ce matin où il s’est enfin réveillé au printemps, cet instant où le chant des oiseaux s’élève de partout, où le vent et la pluie sont passés.

Spécificités stylistiques

  • Structure temporelle en boucle imbriquée : Vingt caractères construisent trois niveaux de temps. « Sommeil de printemps, sans sentir l’aube » est l’éveil présent, « De partout, j’entends chanter les oiseaux » est la perception de l’instant, « Cette nuit, le bruit du vent et de la pluie » est l’écho de la nuit dernière, « Combien de fleurs, je me demande, sont tombées ? » est la question suspendue vers l’avenir. Du présent remontant à la veille, de la veille revenant au présent, et du présent regardant vers un lendemain inconnu. Cette structure temporelle en boucle imbriquée donne aux quatre vers une profondeur longitudinale étirée.
  • La suprématie absolue de l’ouïe : Sur les quatre vers du poème, trois parlent de sons – le chant des oiseaux, le vent et la pluie, la chute des fleurs (son imaginé). Mèng Hàorán supprime volontairement la vue, ne décrit pas la luxuriance des branches fleuries, la lumière éclatante du soleil, n’écrit même pas s’il a ouvert les yeux. Ce monopole de l’ouïe donne au poème une pureté unique : ce n’est pas un monde filtré par les yeux, c’est un monde qui afflue directement dans l’âme.
  • L’occultation totale du sujet : Aucun « je » dans tout le poème, pourtant il n’est écrit nulle part ailleurs que sur le « je ». Celui qui dort est « je », celui qui perçoit est « je », celui qui entend est « je », celui qui se souvient est « je », celui qui interroge est « je ». Cette subjectivité occultée est plus englobante qu’un « je » écrit directement – chaque lecteur peut s’insérer dans ce matin de printemps, devenir celui qui, au lit, écoute les oiseaux et s’interroge sur les fleurs.
  • L’esthétique de la question suspendue de « je me demande, combien » : Le poème se conclut par une question, mais qui n’attend pas de réponse. C’est la forme d’expression émotionnelle la plus aboutie de la poésie classique chinoise – la question qui ne cherche pas de réponse est en soi la réponse. Le poète ne cherche pas à savoir, il salue ; il n’interroge pas le monde, il s’incline devant l’écoulement.
  • L’unité paradoxale de l’extrême simplicité et de l’extrême profondeur : Vingt caractères, pas un mot rare, pas une allusion, pas une phrase complexe. Un enfant de trois ans peut le lire, un centenaire le comprendre. Et pourtant, ces vingt caractères contiennent toute la vie de Mèng Hàorán – son idéal, sa détresse, son errance, son retour, son renoncement, sa tendresse. Le langage le plus simple porte la vie la plus profonde.

Éclairages

Cette œuvre nous apprend que : l’homme, après avoir tout traversé, peut encore conserver une perception tendre du monde.

Mèng Hàorán a vu la prospérité de Cháng'ān, et aussi l’amertume de l’échec aux examens ; il a connu l’embarras de « l’or brûle, le cannelier s’épuise », et l’errance de « enverra encore deux lignes de larmes ». Il sait que le printemps passera, que les fleurs tomberont, que l’homme vieillira. Il sait que le destin ne lui a pas donné ce qu’il voulait. Pourtant, en se réveillant ce matin de printemps, il n’a pas de ressentiment, pas de lamentation, pas d’apitoiement. Il écoute simplement le chant des oiseaux, pense au vent et à la pluie de la nuit, et demande doucement, presque tendrement : Je me demande, combien sont tombées ? Ce n’est pas un regret pour le printemps, c’est un hommage à la vie – hommage à sa brièveté, hommage à sa beauté, hommage au fait qu’elle va et vient, perpétuellement, toujours à sa manière.

La vie contemporaine est saturée de quête de certitude : nous voulons connaître la réponse, maîtriser le résultat, anticiper l’avenir, tenir le destin en main. Mèng Hàorán, dans ce petit poème, offre une posture vitale totalement différente : ne pas maîtriser, mais être présent quand même ; ne pas être certain, mais se soucier quand même. Il ne sait pas combien de fleurs sont tombées. Cela ne l’empêche pas, ce matin de printemps, de penser à ces fleurs. Depuis mille ans, d’innombrables personnes se sont réveillées un tel matin de printemps, ont entendu chanter les oiseaux, ont pensé au vent et à la pluie de la nuit. Elles ne savent pas qui est Mèng Hàorán, ignorent où se trouve le mont Lùmén, ne connaissent pas ce poème écrit par un poète vêtu de simple toile sous les années Kāiyuán. Mais dans leur cœur, flottera doucement cette question.

Ce n’est plus Mèng Hàorán qui interroge. C’est le printemps lui-même.

Combien de fleurs, je me demande, sont tombées ?

À propos du poète

Meng Hao-ran

Meng Haoran (孟浩然), 689 - 740 après J.-C., originaire de Xiangyang, Hubei, était un célèbre poète de la dynastie Sheng Tang. Meng Haoran, poète exceptionnel sous le règne de l'empereur Kaiyuan, a composé un grand nombre de paysages et de poèmes idylliques afin d'enrichir le sujet de sa poésie.

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