Sur le Qinhuai de Du Mu

bo qin huai
    Brume voile l’eau froide, lune enveloppe le sable.
La nuit, j’amarre près des tavernes de Qinhuai.
Les chanteuses ignorent la haine du pays défunt.
De l’autre rive, elles chantent encore « La Cour du Derrière ».

Poème chinois

「泊秦淮」
烟笼寒水月笼沙,夜泊秦淮近酒家。
商女不知亡国恨,隔江犹唱后庭花。

杜牧

Explication du poème

Ce poème fut composé durant l’ère Dazhong de l’empereur Xuanzong des Tang (vers 850), à une époque où l’empereur, surnommé le « Petit Taizong », s’efforçait de restaurer la dynastie. Cependant, les maux enracinés de l’empire — séparatisme des gouverneurs militaires, pouvoir exclusif des eunuques, âpres luttes de factions — demeuraient profonds, et une stabilité apparente ne pouvait masquer le déclin interne. Pour Du Mu, ce nuit d’ancrage sur le fleuve Qinhuai — ce cours d’eau ayant été témoin de la splendeur des Six Dynasties, et notamment des faits somptueux et de la chute liés à la chanson Les fleurs de l’arrière-cour du dernier souverain des Chen du Sud — toucha sans aucun doute le nerf historique et la conscience des périls profondément ancrés en lui.

Sous les Tang, le fleuve Qinhuai restait un centre commercial et de divertissement prospère, avec une multitude de maisons de chants et de tavernes, où chants et musiques résonnaient toute la nuit. En ancrant son bateau à ce carrefour de l’histoire et de la réalité, l’oreille sensible de Du Mu n’entendit pas seulement les sons langoureux du présent, mais aussi l’écho de la chute d’un royaume traversant un siècle. La force de choc de ce poème réside précisément dans l’accomplissement par le poète d’une « double superposition spatio-temporelle » ingénieuse : il intègre parfaitement la scène réaliste de la fin des Tang dans le cadre historique de la chute des Dynasties du Sud, élevant ainsi une banale nuit d’ancrage en un avertissement sévère sur la crise contemporaine. Ce poème est salué comme l’œuvre ultime de la poésie de satire politique de Du Mu ; la pointe de sa critique et l’harmonie de son atmosphère en font l’une des œuvres de la poésie de la fin des Tang à la plus grande force de pénétration historique.

Premier distique : « 烟笼寒水月笼沙,夜泊秦淮近酒家。 »
Yān lǒng hán shuǐ yuè lǒng shā, yè bó Qínhuái jìn jiǔjiā.
Brume enveloppe l’eau froide, lune enveloppe le sable ;
Nuit d’ancrage sur le Qinhuai, près d’une taverne à vin.

L’ouverture relie quatre images avec deux « enveloppe » (lǒng), construisant un tableau de la nuit sur le Qinhuai, brumeux, indistinct, froid et solitaire. La « brume » et la « lune » sont la diffusion de la lumière et de l’atmosphère ; l’« eau froide » et le « sable » sont l’entité et le fond ; ils sont ensemble enveloppés dans une ambiance vaporeuse à la fois calme et mélancolique. C’est à la fois une description du paysage réel et l’établissement du ton émotionnel mélancolique et vigilant de tout le poème. Le second vers pose le sujet : « nuit d’ancrage sur le Qinhuai » indique l’action, « près d’une taverne à vin » est comme un habile changement de plan, dirigeant le regard et l’ouïe vers l’animation prospère sur la rive, préparant l’apparition des « chants » dans ce qui suit, créant un contraste potentiel entre le calme (sur le fleuve) et le mouvement (taverne).

Dernier distique : « 商女不知亡国恨,隔江犹唱《后庭花》。 »
Shāngnǚ bù zhī wáng guó hèn, gé jiāng yóu chàng “Hòutínghuā”.
La chanteuse ignore la haine de la perte du royaume ;
Par-delà le fleuve, chante encore Les fleurs de l’arrière-cour.

Ce distique est comme une pierre jetée dans l’eau, soulevant la grande vague de pensée de tout le poème. Le poète utilise une habile combinaison de métonymie et d’allusion. La « chanteuse » (shāngnǚ) est l’actrice de surface, mais la pointe du poète ne vise en rien ces femmes de basse condition, agissant malgré elles. La chanson qu’elles interprètent, Les fleurs de l’arrière-cour (Hòutínghuā), est une composition lascive du dernier souverain des Chen du Sud, étroitement liée à sa vie dissolue ayant conduit à la perte du royaume, considérée par la postérité comme le symbole d’une « musique de la chute d’un royaume ». Ceux qui « ignorent la haine de la perte du royaume » sont en réalité les hauts fonctionnaires, lettrés, marchands, ivres dans les tavernes, qui commandent cette chanson, c’est toute la classe dirigeante et l’élite sociale enivrées par une prospérité illusoire. Le mot « encore » (yóu) dans « chante encore » pèse mille livres : il révèle la réapparition stupéfiante, dans le présent, des éléments clés de la tragédie historique (luxe, insensibilité, vue courte). Le chant venant par-delà le fleuve, aux oreilles du poète, n’est plus un son de divertissement, mais le prélude, glaçant, de la cloche funèbre qu’on sonne pour cette époque.

Lecture globale

Ce quatrain en sept syllabes est un modèle de fusion parfaite entre description lyrique de paysage et satire politique. Il suit la logique rigoureuse de « partir du paysage pour aller au son, du son à l’histoire, de l’histoire au présent », accomplissant en seulement quatre vers l’étonnant bond d’une image calme à la profondeur historique, puis à la critique de la réalité.

Le paysage des deux premiers vers n’est pas une simple introduction ; son sentiment de flou, « brume enveloppe », « lune enveloppe », ressemble justement à une confusion spirituelle et une perception vague collective de la société de la fin des Tang ; l’image de l’« eau froide » suggère le froid intérieur et la crise sous la prospérité. La narration et la discussion des deux derniers vers créent, par « ignore » et « chante encore », une forte tension ironique. Avec l’apparent « ignorance » (de la chanteuse), le poète interroge l’essentiel « devraient savoir mais feignent de ne pas savoir » ou « ont oublié » (la classe dirigeante). L’émotion de tout le poème atteint son point culminant dans le dernier vers ; le chant de Les fleurs de l’arrière-cour est comme une bombe poétique lancée dans la nuit calme, déchirant le mince rideau entre l’histoire et la réalité, laissant tous ceux qui sont lucides entendre le prélude indistinct de l’élégie d’un âge prospère.

Spécificités stylistiques

  • Système métaphorique de la juxtaposition d’images : Le paysage brumeux et froid créé ensemble par la « brume », la « lune », l’« eau froide », le « sable », et l’animation luxueuse représentée par la « taverne », la « chanteuse », Les fleurs de l’arrière-cour, forment le contraste métaphorique central traversant tout le poème. Les premières symbolisent l’examen froid de l’histoire et l’inquiétude du poète, les dernières symbolisent l’enivrement et l’oubli de la réalité. Cette juxtaposition constitue en elle-même une critique forte.
  • Suture spatio-temporelle par synesthésie audio-visuelle : Le poème suture habilement le visuel (brume, lune, eau, sable), l’auditif (chants) et la synesthésie (eau « froide »). Surtout, il relie **la distance spatiale du *« par-delà le fleuve »* et la distance temporelle du « par-delà les générations » (distance historique) par la chanson Les fleurs de l’arrière-cour, créant l’effet artistique unique d’un « paysage sonore traversant le temps », faisant apparaître le fantôme de l’histoire dans le son du présent.
  • Innovation subversive dans l’usage de l’allusion : L’usage de l’allusion de Les fleurs de l’arrière-cour n’est pas une simple évocation historique, mais son utilisation comme une « sonde historique » pour diagnostiquer les maux présents. Par l’acte de « chante encore », le poète fait revivre l’ancienne « musique de la chute d’un royaume » dans le contexte de la nouvelle époque, lui donnant un pouvoir de critique aigu, réalisant l’actualisation et l’approfondissement de la signification de l’allusion.
  • Détour et précision de la perspective critique : La critique de tout le poème n’est pas directe, mais utilise la classique « tactique de détour ». La pointe de la critique passe habilement de la « chanteuse » (objet apparent) aux consommateurs derrière elle et à l’ambiance sociale dans son ensemble (objet réel). Cette méthode de « critiquer implicitement, évoquer le passé pour critiquer le présent » répond à l’exigence esthétique d’implicite de la poésie, tout en rendant la satire plus mordante, plus profonde, et donne matière à réflexion.

Éclairages

Cette œuvre est comme un phare poétique construit sur le fleuve du temps, dont la lumière traverse le brouillard de l’histoire pour continuer d’éclairer les points de fragilité du pouvoir et de la civilisation.

La révélation la plus centrale qu’elle nous apporte concerne la « mémoire historique » et la « responsabilité présente ». Ce qui « ignore la haine de la perte du royaume » dans le poème, plus que des individus, est une amnésie historique systémique et une paralysie collective. Lorsqu’une société, et surtout son élite, s’enivre de la prospérité et de l’animation présentes, et choisit d’oublier ou d’ignorer sélectivement les leçons payées au prix fort par l’histoire, la graine de la crise est déjà semée. Le chant de Les fleurs de l’arrière-cour devient ici un test : une époque peut-elle identifier ces « doux poisons » dans sa propre culture ?

Plus avant, ce poème pose une question profonde sur la « complicité » et la « lucidité ». Dans l’écosystème formé par la « chanteuse » et les « auditeurs », qui est plus responsable de l’oubli de la « haine de la perte du royaume » ? Le poète implique la critique dans « ignore » et « chante encore », nous rappelant qu’en période de déclin historique, la plupart peuvent devenir, d’une certaine manière, des « complices », participant activement ou passivement à une ivresse et un oubli collectifs. Le rôle du poète est précisément celui du rare « ancreur de bateau » lucide, qui, dans la nuit où tous sont ivres, avec l’oreille de la poésie, écoute et reconnaît la dissonance cachée dans le chant de fête de l’âge prospère — ce son clair de la cloche d’alarme venant des profondeurs de l’histoire.

Finalement, la valeur de ce poème ne réside pas seulement dans son diagnostic précis de la fin des Tang, mais dans le fait qu’il offre à toutes les époques un mode de perception critique : en jouissant de la prospérité, peut-on garder un regard froid de « l’autre rive du fleuve » ? Dans les chants populaires, peut-on entendre la « musique de la chute d’un royaume » du passé, peut-être cachée dans la mélodie ? Du Mu, de sa plume poétique, avertit la postérité : la résilience d’une civilisation ne réside pas seulement dans sa capacité à créer la prospérité, mais dans le maintien, au sein de cette prospérité, d’une mémoire profonde des leçons de l’histoire et d’une vigilance aiguë envers ses propres crises.

À propos du poète

Du Mu

Du Mu (杜牧), 803 - 853 après J.-C., était originaire de Xi'an, dans la province de Shaanxi. Parmi les poètes Tang, il était l'un de ceux qui présentaient des caractéristiques propres, et les générations suivantes ont aimé le classer aux côtés de Li Shangyin. Les poèmes de Du Mu sont lumineux et fluides, riches en couleurs.

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