Sur la montagne, couche sur couche, fleurs de pêcher et de prunier.
Dans les nuages, fumée et feu, c’est là qu’habitent les gens.
Bracelets d’argent, épingles d’or, viennent puiser l’eau.
Grands couteaux, petits chapeaux de pluie, s’en vont brûler les champs.
Poème chinois
「竹枝词 · 山上层层桃李花」
刘禹锡
山上层层桃李花,云间烟火是人家。
银钏金钗来负水,长刀短笠去烧畲。
Explication du poème
Ce poème fut composé en 822, sous le règne de l'empereur Mùzōng de la dynastie Táng, alors que Liú Yǔxī était exilé dans la région du Bāshǔ, et assumait le poste de préfet de Kuízhōu. C'était une nouvelle étape de son périple à travers des préfectures reculées, après son implication dans l'échec de la « Réforme de Yǒngzhēn ». De Lǎngzhōu à Liánzhōu, puis à Kuízhōu, si cette longue période d'exil l'éloignait du centre politique, elle lui permit aussi de s'imprégner profondément de la vie populaire et de la culture de chaque région. C'est dans ce contexte qu'il fut séduit par la rudesse simple et la beauté étrange des paysages de Kuízhōu, et commença à étudier et imiter délibérément les chants populaires de l'est du Sìchuān, les « Chants de la branche de bambou » (Zhúzhī cí).
À l'origine, ces chants populaires étaient des airs rustiques, improvisés et dansés par la population locale, évoquant souvent l'amour et la nature. Avec l'acuité du poète, Liú Yǔxī y découvrit une beauté authentique et sans artifice. Il en choisit les airs, les transforma en vers, et composa neuf Zhúzhī cí, devenant un modèle de fusion parfaite entre la poésie lettrée et la littérature populaire. Il est important de noter qu'avant lui, les lettrés s'aventuraient rarement dans ce genre de composition ; son essai fut novateur, insufflant un sang nouveau au corpus poétique des Táng.
Ce poème, neuvième de la série, peut être vu comme une condensation artistique par le poète de la vie panoramique des montagnards de Kuízhōu. À l'image d'un rouleau peint vivant des coutumes de la vie montagnarde, il dépeint avec force les scènes de labeur quotidien des villages de la région de Bādōng, imprégnées d'une forte atmosphère de vie et d'une couleur locale marquée.
Premier distique : « 山上层层桃李花,云间烟火是人家。 »
Shān shàng céng céng táo lǐ huā, yún jiān yān huǒ shì rén jiā.
Sur la montagne, fleurs de pêcher et de prunier par étages ; / Parmi les nuages, la fumée d'un foyer révèle une maison.
Le poète commence par le mot « montagne », plongeant d'emblée le lecteur dans le relief unique des rivières et monts du Bāshǔ. Au printemps dans la montagne, fleurs de pêcher et de prunier s'épanouissent en strates, spectacle magnifique. Le terme « par étages » (层层) n'évoque pas seulement la stratification verticale de la végétation montagnarde, mais suggère aussi la floraison échelonnée due au climat – en bas, les fleurs sont déjà fanées, en haut, elles s'épanouissent, créant un spectacle naturel contrasté. Les mots « parmi les nuages, la fumée » (云间烟火) déplacent le regard de la flore vers l'habitat humain : parmi les brumes enroulées, une traînée de fumée s'élève, comme à la frontière mouvante entre le royaume des immortels et la réalité. Par « révèle une maison », le poète dévoile doucement, ramenant l'éther des immortels au monde des hommes, révélant qu'au-delà de la beauté du paysage se trouve l'univers de vie façonné par les mains des montagnards. Cette approche, allant du paysage aux hommes, du lointain au proche, traduit la compréhension profonde du poète de l'harmonie entre l'homme et la nature.
Second distique : « 银钏金钗来负水,长刀短笠去烧畲。 »
Yín chuàn jīn chāi lái fù shuǐ, cháng dāo duǎn lì qù shāo shē.
Parures d'argent, épingles d'or, viennent puiser l'eau ; / Longs couteaux, chapeaux courts, partent défricher par le feu.
Ce distique rapproche l'objectif, se focalisant sur le labeur quotidien des montagnards, insufflant une vitalité dynamique à la beauté statique des deux premiers vers. Le poète use avec habileté de la métonymie, employant « parures d'argent, épingles d'or » pour désigner les femmes parées, et « longs couteaux, chapeaux courts » pour les hommes équipés. En huit caractères seulement, des silhouettes distinctes se dessinent : les bracelets d'argent aux poignets des femmes, les épingles d'or dans leurs cheveux scintillent près de la source ; les longs couteaux à la ceinture des hommes, les chapeaux courts sur leur tête se reflètent dans la lueur du feu. Cette technique, représentant les personnes par leurs objets et leur apparence, confère aux vers concision et raffinement, et aux personnages une couleur locale et une texture de vie saisissantes. Ces deux vers forment aussi un parallélisme interne rigoureux – « parures d'argent » répond à « épingles d'or », « longs couteaux » à « chapeaux courts » – révélant le travail d'orfèvre du poète sur la langue, sans sacrifier la fluidité naturelle.
Analyse globale
Bien que ce court poème ne compte que quatre vers et vingt-huit caractères, il est comme une peinture de paysage et de personnages soigneusement composée. Les deux premiers vers offrent une vue d'ensemble : montagnes de printemps comme une mer, massifs fleuris, au fond des brumes, la fumée d'un foyer, introduisant le lecteur dans un monde pittoresque. Les deux derniers offrent un examen rapproché : les femmes puisent l'eau, les hommes défrichent par le feu, labeur ordinaire qui rayonne pourtant de la ferveur et de la plénitude de la vie. Le poète ne vante pas directement la beauté de la vie ; c'est à travers l'harmonie entre nature et travail qu'il laisse le lecteur percevoir que c'est ce labeur quotidien, en apparence banal, qui arrose la vitalité et la beauté de cette terre. Les détails des « parures d'argent, épingles d'or » et des « longs couteaux, chapeaux courts » font non seulement vivre les personnages, mais portent une profonde connotation folklorique, faisant de tout le poème un tableau de mœurs ethniques riche en couleur locale.
Spécificités stylistiques
- Le sentiment guidé par le paysage, fusion de la scène et de l'émotion : Le poète excelle à partir du paysage naturel, à approfondir couche après couche, pour finalement en venir à l'activité humaine, rendant la scène vivante par la présence des hommes.
- Métonymie vivante, portraits expressifs : Utiliser parures et outils pour désigner les personnes évite une narration trop directe et rend les images plus vives et saillantes, incarnant le charme artistique de « dire beaucoup avec peu ».
- Composition spatiale, alliance du lointain et du proche : Les quatre vers créent une progression spatiale du lointain au proche, de l'ensemble au détail, avec un sens de la profondeur et de la tridimensionnalité picturales.
- Langage frais, saveur de chanson populaire : Les vers sont simples et fluides, empruntant le rythme et l'expression orale des chants populaires, mais ciselés par le poète, atteignant l'effet artistique du « plus remarquable en semblant ordinaire ».
Éclairages
Ce poème nous invite d'abord à reconsidérer la relation de l'homme avec la nature. La juxtaposition de « Sur la montagne, fleurs de pêcher et de prunier par étages » et de « Parmi les nuages, la fumée d'un foyer révèle une maison » dévoile un précieux sentiment du foyer – le foyer n'est pas une forteresse artificielle opposée à la nature, mais une habitation de vie intégrée au paysage. Ces fleurs étagées sont à la fois une création naturelle et le fruit des soins des montagnards ; cette fumée parmi les nuages est à la fois la fumée d'un foyer humain et se fond avec les brumes montagnardes. Cet état de vie, d'union entre le Ciel et l'Homme, apparaît particulièrement précieux face à l'urbanisation galopante d'aujourd'hui – nous avons gagné une vie plus pratique, mais peut-être perdu la chaleur de la proximité avec la terre.
Ensuite, le poème recèle une compréhension poétique du travail. Les vers « Parures d'argent, épingles d'or, viennent puiser l'eau ; / Longs couteaux, chapeaux courts, partent défricher par le feu » semblent décrire sobrement des scènes de labeur, mais ont un sens profond : le choix délibéré d'objets ornementaux comme « parures d'argent, épingles d'or » et « longs couteaux, chapeaux courts » suggère que ces montagnards ne sont pas des travailleurs misérables, mais des personnes conservant dignité et beauté dans leur labeur. Ce regard associant travail et beauté reste stimulant aujourd'hui – lorsque nous considérons le travail comme un simple moyen de subsistance, pouvons-nous encore découvrir dans la tâche ordinaire cette sérénité et cette dignité ?
En définitive, quand Liú Yǔxī écrivit ce poème, il était en exil, éloigné de sa terre natale et politiquement désillusionné. Pourtant, le poème ne comporte aucune amertume, seulement une appréciation sincère de la vie sous ses yeux. Cette capacité à découvrir la beauté dans l'adversité, à trouver la poésie dans le quotidien, est peut-être le plus grand héritage spirituel que ce poème nous lègue. La vie a ses hauts et ses bas, mais tant que l'on peut encore voir le printemps dans les fleurs étagées et apercevoir le foyer dans la fumée parmi les nuages, la vie ne perdra jamais son éclat.
À propos du poète

Liu Yuxi (刘禹锡), 772 - 842 A.D., was a native of Hebei. His poems are characterized by bright and lively language, loud and harmonious rhythms, and an eloquent and refreshing style, which was highly regarded by the people of the time, and he was known as the “诗豪”.