Aube, au nord de l’Étang du Fou de Liu Zongyuan

yu hou xiao xing du zhi yu xi bei chi
    Les nuages de la nuit se dissipent au-dessus des îlots.
Le soleil du matin éclaire le hameau.
Les hauts arbres se penchent sur l’étang clair.
Le vent, dans les hautes branches, secoue la pluie de la nuit.
Mon cœur, pour l’heure, est libre de tout souci.
Hasard ou hôte, entre nous, plus de frontière.

Poème chinois

「雨后晓行独至愚溪北池」
宿云散洲渚,晓日明村坞​。
高树临清池,风惊夜来雨。
予心适无事,偶此成宾主。

柳宗元

Explication du poème

Ce poème fut composé durant la période d'exil de Liǔ Zōngyuán à Yǒngzhōu et fait partie de son cycle de poèmes sur la « Rivière de la Bêtise ». Après la 5e année de l'ère Yuanhe (810), il acheta des terres sur la rive ouest de la Rivière Xiao, renomma la Rivière Rǎn en « Rivière de la Bêtise » (Yúxī), et y aménagea progressivement huit sites pittoresques dits « des Huit Bêtises », tels que la Colline de la Bêtise, la Source de la Bêtise, le Pavillon de la Bêtise ou encore le Bassin de la Bêtise. Ce paysage de montagnes et d'eaux devint l'habitat spirituel le plus important de sa vie d'exil. Le « bassin nord de la Rivière de la Bêtise » mentionné dans le titre est l'un de ces « Huit Bêtises ». Par une matinée pluvieuse, le poète se rendit seul au bord du bassin. Voyant le ciel s'éclaircir après la pluie nocturne, les nuages résiduels se dissiper peu à peu, le soleil matinal briller, les grands arbres se pencher sur l'eau claire et le vent agiter la pluie de la nuit, son cœur fut soudain envahi par une tranquillité et une quiétude rares. Il écrivit alors ce petit poème pour saisir cet instant fugace de « l'hôte et l'invité en harmonie ».

Contrairement aux poèmes douloureux et indignés de Liǔ Zōngyuán, celui-ci a un ton frais et vif, une humeur paisible et sereine. La vivacité de fēng jīng yè lái yǔ (le vent effarouche la pluie de la nuit) et la satisfaction de ǒu cǐ chéng bīn zhǔ (par hasard, ici, nous formons hôte et invité) révèlent tous deux la paix fugace que le poète a trouvée dans sa vie d'exil. Cependant, le mot ǒu (par hasard) nous rappelle que cette sérénité n'est pas l'état normal, ce n'est qu'un don offert occasionnellement. C'est précisément ce caractère de « trouvaille fortuite » qui rend la tranquillité éphémère si précieuse.

Premier vers : « 宿云散洲渚,晓日明村坞。 »
Sù yún sàn zhōu zhǔ, xiǎo rì míng cūn wù.
Les nuages de la nuit se dispersent sur les îlots et grèves ; / Le soleil matinal illumine hameaux et villages.

Dès l'ouverture, une vision large décrit le paysage matinal après la pluie. Sù yún (nuages de la nuit) sont les nuages résiduels de la veille ; le matin après la pluie, ils se dissipent progressivement ; sàn zhōu zhǔ (se dispersent sur les îlots et grèves) décrit le processus dynamique de l'écoulement et de la dispersion de la vapeur nuageuse entre les îles et les bancs de sable. Xiǎo rì míng cūn wù (Le soleil matinal illumine hameaux et villages) : les premiers rayons du soleil éclairent les chaumières des villages de montagne ; le mot míng (illuminer) exprime à la fois la clarté du soleil, la luminosité de la scène et la sérénité de l'état d'esprit.

Ce vers a des tons vifs, une atmosphère ouverte. Les nuages se dissipent, le soleil se lève, le ciel et la terre sont clairs, c'est la fraîcheur et la limpidité propres au temps après la pluie. Debout au bord du Bassin de la Bêtise, contemplant ce spectacle, le cœur du poète semble lui aussi lavé par cette lumière matinale.

Deuxième vers : « 高树临清池,风惊夜来雨。 »
Gāo shù lín qīng chí, fēng jīng yè lái yǔ.
Les grands arbres se penchent sur le bassin clair ; / Le vent effarouche la pluie tombée cette nuit.

Ce vers est l'œil poétique de tout le poème, d'une grande force visuelle et pleinement dynamique. Gāo shù lín qīng chí (Les grands arbres se penchent sur le bassin clair) décrit un état statique – les arbres sont grands, le bassin est clair, les arbres et le bassin se font face en silence, formant un tableau paisible et élégant. Mais immédiatement après, fēng jīng yè lái yǔ (Le vent effarouche la pluie tombée cette nuit) – une rafale de vent survient, effarouchant les gouttes de pluie encore accrochées aux branches et aux feuilles, qui tombent dru, plongeant dans le bassin. Ce mot jīng (effaroucher) personnifie le vent, comme si le vent le faisait exprès, pour déranger délibérément ces gouttes de pluie endormies ; les mots yè lái yǔ (pluie tombée cette nuit) rappellent au lecteur la pluie de la nuit précédente, qui est venue, a laissé ses traces, et maintenant, dans le vent matinal, fait ses derniers adieux.

Ce vers utilise le mouvement pour décrire le calme, la vivacité des gouttes de pluie effarouchées par le vent souligne en contrepoint la tranquillité de l'environnement. Sans cette rafale de vent, sans ces gouttes de pluie effarouchées, que ce bassin clair, que ces grands arbres seraient silencieux. Et c'est précisément ce mouvement qui rend le silence plus sensible et remplit le tableau de vie.

Troisième vers : « 予心适无事,偶此成宾主。 »
Yǔ xīn shì wú shì, ǒu cǐ chéng bīn zhǔ.
Mon cœur, par hasard, n'a nul souci ; / Ici, par hasard, nous formons hôte et invité.

Le dernier vers passe du paysage à l'homme, décrivant l'état d'esprit et l'épiphanie du poète à ce moment. Yǔ xīn shì wú shì (Mon cœur, par hasard, n'a nul souci) – le mot shì (par hasard, opportunément) indique que cette insouciance n'est pas recherchée délibérément, mais qu'elle advient précisément en ce moment, en ce lieu, le cœur sans souci. Ŏu cǐ chéng bīn zhǔ (Ici, par hasard, nous formons hôte et invité) – le mot ǒu (par hasard) exprime le caractère fortuit de la rencontre ; l'expression chéng bīn zhǔ (former hôte et invité) élève la relation entre l'homme et le paysage au niveau d'une rencontre égale et mutuellement bénéfique.

Habituellement, on dit « prendre le paysage pour invité, et soi-même pour hôte », mais Liǔ Zōngyuán dit chéng bīn zhǔ (former hôte et invité) – l'homme et le paysage sont mutuellement hôte et invité, se reflètent l'un l'autre, s'accomplissent mutuellement. Ces grands arbres, ce bassin clair, ces gouttes de pluie effarouchées ne sont pas des objets d'admiration passive, mais des existences rencontrant le poète sur un pied d'égalité. Cette conception de « l'hôte et l'invité en harmonie » est précisément l'expression poétique de l'idée philosophique chinoise d'« union entre le Ciel et l'Homme ». Et les mots shì (par hasard/opportunément) et ǒu (par hasard) révèlent aussi une information subtile : cette insouciance, cette harmonie, ne sont pas l'état normal, ce n'est qu'une rencontre fortuite. Le poète sait bien que le plus souvent, son cœur n'est pas wú shì (sans souci), et la plupart des matins, il n'a pas cette humeur oisive. C'est précisément pour cela que ce moment de paix est si précieux, qu'il mérite d'être enregistré par la poésie.

Lecture globale

Ce poème ancien en vers de cinq caractères, prenant la « promenade matinale après la pluie » comme fil conducteur, déploie dans le temps un tableau complet du paysage matinal au Bassin de la Bêtise. Le premier vers décrit une vue lointaine : nuages se dissipant sur îlots et grèves, soleil illuminant hameaux et villages, la vision est ouverte ; le deuxième vers décrit une vue rapprochée : grands arbres penchés sur le bassin, vent effarouchant la pluie tombée, mouvement et calme s'engendrent ; le dernier vers décrit l'état d'esprit : le cœur par hasard sans souci, hôte et invité en harmonie, sentiment et paysage fusionnent.

Le poème entier a un langage simple et élégant, une atmosphère claire et vive, ce qui lui donne un caractère unique dans l'œuvre de Liǔ Zōngyuán. Pas d'accusation douloureuse, pas de cri indigné, seulement l'appréciation de la beauté naturelle, le chérissement d'un moment de paix. Mais c'est précisément ce « caractère unique » qui nous révèle un autre aspect de la personnalité de Liǔ Zōngyuán – cet homme qui, au milieu de wàn sǐ tóu huāng (mille morts, jeté dans les confins), pouvait encore apprécier fēng jīng yè lái yǔ (le vent effarouche la pluie tombée cette nuit) ; cet homme qui, avec une âme líng luò cán hún (brisée, vestige épars), pouvait encore ressentir ǒu cǐ chéng bīn zhǔ (ici, par hasard, nous formons hôte et invité). Cette sensibilité à la beauté maintenue dans l'adversité, cette passion pour la vie, est plus émouvante que n'importe quelle révolte directe.

Spécificités stylistiques

  • Combinaison du mouvement et du calme, se complétant mutuellement : Le premier vers décrit une scène calme, le deuxième une scène animée, utilisant le mouvement des gouttes de pluie effarouchées par le vent pour souligner en contrepoint la tranquillité de l'environnement, une technique habile.
  • Mots évocateurs, imagerie vivante : Le mot jīng (effaroucher) dans fēng jīng yè lái yǔ (le vent effarouche la pluie tombée cette nuit) personnifie le vent, donnant vie à la nature, avec une grande force visuelle.
  • Fusion du sentiment et du paysage, union de l'objet et du moi : Le dernier vers, avec l'expression chéng bīn zhǔ (former hôte et invité), décrit la rencontre égale et l'accomplissement mutuel de l'homme et du paysage, incarnant la conception philosophique de l'union entre le Ciel et l'Homme.
  • Langage simple et élégant, sens profond : Le poème entier ne comporte pas un seul mot difficile ou une phrase obscure, mais contient une compréhension profonde de la vie, de la nature, révélant une vérité authentique dans la simplicité.

Éclairages

Ce poème nous enseigne d'abord à préserver notre sensibilité à la beauté dans l'adversité. Liǔ Zōngyuán, exilé à Yǒngzhōu, se trouvant dans la situation de wàn sǐ tóu huāng (mille morts, jeté dans les confins), pouvait encore, par une matinée après la pluie, se rendre seul au Bassin de la Bêtise, pouvait encore apprécier l'ouverture de sù yún sàn zhōu zhǔ (les nuages de la nuit se dispersent sur les îlots et grèves), pouvait encore être touché par la vivacité de fēng jīng yè lái yǔ (le vent effarouche la pluie tombée cette nuit). Cette ouverture des sens maintenue dans la souffrance est l'arme la plus puissante contre le désespoir. Cela nous rappelle : quelle que soit la difficulté de la situation, il ne faut pas fermer les yeux ni les oreilles, il ne faut pas cesser de ressentir le monde. La beauté est toujours là, attendant d'être découverte.

Ensuite, le mot shì (par hasard, opportunément) dans yǔ xīn shì wú shì (予心适无事) nous invite aussi à réfléchir au caractère fortuit et précieux de l'état d'esprit. Liǔ Zōngyuán ne dit pas « Je suis souvent sans souci », mais shì wú shì (par hasard, pas de souci). Cette lucidité le rend encore plus conscient de la valeur de ce moment de paix. Cela nous éclaire : la paix intérieure n'est pas une évidence, ce n'est souvent qu'un don occasionnel. C'est précisément pour cela que, lorsqu'elle survient, nous devons apprendre à faire une pause, à bien la ressentir, à la chérir.

Plus profondément, la conception de ǒu cǐ chéng bīn zhǔ (偶此成宾主) nous invite aussi à réfléchir à la relation entre l'homme et la nature. Liǔ Zōngyuán ne se prend pas pour le « maître », ne considère pas la nature comme un objet à admirer, mais chéng bīn zhǔ (forme hôte et invité) avec elle – se traite mutuellement d'égal à égal, s'accomplit mutuellement. Ce respect et cette humilité envers la nature sont particulièrement dignes d'être appris à notre époque où l'anthropocentrisme prévaut. Cela nous rappelle : nous ne sommes pas les maîtres de la nature, seulement ses invités ; et lorsque nous traitons la nature avec le cœur d'un invité, la nature nous traitera aussi avec les égards dus à un invité.

Enfin, la silhouette qui dú zhì yú xī běi chí (独至愚溪北池) est particulièrement émouvante. Il est seul, mais ne ressent pas la solitude ; il est un exilé, mais sans colère ni ressentiment. Il se tient simplement là, silencieusement, regardant les nuages se dissiper et le soleil se lever, regardant le vent effaroucher la pluie tombée, puis dit doucement : en ce moment, mon cœur, par hasard, n'a nul souci, et par hasard, il rencontre ce paysage, c'est vraiment bien. Cette capacité à trouver de la joie dans la solitude, cette sensibilité capable de se tourner avec douceur vers le monde même dans l'adversité, est le legs spirituel le plus précieux que Liǔ Zōngyuán nous ait laissé. Cela nous enseigne : la vraie liberté ne réside pas dans l'endroit où l'on se trouve, mais dans ce que le cœur rencontre.

À propos du poète

liu zong yuan

Liu Zongyuan (柳宗元 773 - 819), originaire de Hedong (aujourd'hui Yuncheng, dans la province du Shanxi), il fut un éminent promoteur du Mouvement pour la prose ancienne sous la dynastie des Tang. Il obtint le titre de jinshi (docteur) la neuvième année de l'ère Zhenyuan. Sa prose se distingue par un style vigoureux et épuré, tandis que sa poésie est marquée par une sobriété et une mélancolie singulière. Avec Han Yu, il forme le duo célèbre "Han-Liu" et figure parmi les "Huit grands maîtres des dynasties Tang et Song". La postérité loue en lui l'adage : "Son écriture reflète sa personnalité : sobre, raffinée et profonde."

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