Nuit pluvieuse, message pour le Nord de Li Shangyin

ye yu ji bei
                Vous me demandez la date du retour : je n’en ai point encore ;
Sur les monts Ba, la pluie nocturne emplit les étangs d’automne.
Quand donc, ensemble, pourrons-nous tailler la chandelle à la fenêtre ouest,
Et évoquer, alors, ce temps de pluie nocturne sur les monts Ba ?

Poème chinois

「夜雨寄北」
君问归期未有期,巴山夜雨涨秋池。
何当共剪西窗烛,却话巴山夜雨时。

李商隐

Explication du poème

Ce poème fut composé à l’automne 848 (2ᵉ année de l’ère Dazhong de l’empereur Xuanzong des Tang), alors que Li Shangyin, répondant à l’invitation de Liu Zhongying, gouverneur militaire (jiedushi) du Dongchuan, entrait au Shu pour y occuper le poste de secrétaire de commandement (jiedu shuji). L’une des œuvres les plus connues et les plus citées de Li Shangyin, ce poème construit avec une langue extrêmement sobre un tableau universel de la nostalgie amoureuse. Il est à noter qu’à cette époque, la famille du poète demeurait à Chang’an, tandis que la région du Ba-Shu est connue pour son climat de « pluie nocturne sur le mont Ba », ce qui fournit au poème une base géographique et météorologique authentique. Les commentateurs ont longtemps estimé que ce poème était adressé à son épouse, née Wang. Cependant, en considérant la chronologie — celle-ci étant décédée l’année précédente (847) —, le destinataire de cet « envoi vers le Nord » pourrait être une référence virtuelle, ou un souvenir, rendant le poème plus complexe et profond dans la superposition d’ombre entre la réalité et la mémoire.

À ce moment, Li Shangyin se trouve à un nouveau tournant de sa carrière politique. Avec l’ascendant de la faction Niu et le déclin de la faction Li, le poète, jadis apprécié par Li Deyu, doit s’éloigner de Chang’an et chercher un nouvel appui politique parmi les monts et rivières du Ba-Shu. Ce déplacement spatial n’apporte pas seulement une séparation géographique, mais aussi une redéfinition du « centre » et de la « périphérie » dans le monde spirituel du lettré. Message sous la pluie nocturne, vers le Nord semble décrire un amour privé, mais contient en réalité la solitude existentielle et l’anxiété temporelle universellement éprouvées par les lettrés des Tang durant leur vie d’« errances officielles » (huanyou). Son charme éternel réside précisément dans ceci : élever la souffrance individuelle de l’errance officielle en une pensée universelle de la séparation spatio-temporelle.

Premier distique : « 君问归期未有期,巴山夜雨涨秋池。 »
Jūn wèn guī qī wèi yǒu qī, Bā shān yè yǔ zhǎng qiū chí.
Vous me demandez la date du retour, point de date fixée ;
Sur le mont Ba, pluie nocturne, fait gonfler l’étang d’automne.

L’ouverture construit une tension spatio-temporelle par un dialogue virtuel. Entre « Vous me demandez » et « point de date fixée » se dresse le destin inéluctable du lettré sous le système bureaucratique des Tang — l’indétermination de la date de retour ne vient pas d’une réticence, mais d’une impossibilité. La répétition phonétique des deux « date » () renforce l’écho psychologique entre l’attente et la déception. Le vers suivant, « Sur le mont Ba, pluie nocturne, fait gonfler l’étang d’automne », est exemplaire de la poétique de Li Shangyin : sept caractères contenant région (mont Ba), temps (nuit), climat (pluie), saison (automne), espace (étang), mouvement (gonfler), sans aucune impression d’accumulation. Le mot « gonfler » (zhǎng) est particulièrement ingénieux : il décrit à la fois le processus physique de l’accumulation de l’eau de pluie, et suggère métaphoriquement le débordement insidieux de la tristesse nostalgique avec l’écoulement du temps. L’étang d’automne devient le miroir de l’âme ; chaque goutte de pluie nocturne qui tomde fait monter d’un pouce la nostalgie.

Dernier distique : « 何当共剪西窗烛,却话巴山夜雨时。 »
Hé dāng gòng jiǎn xī chuāng zhú, què huà Bā shān yè yǔ shí.
Quand donc, ensemble, couper la mèche à la fenêtre ouest,
Et reprendre, pour en parler, l’heure de pluie nocturne sur le mont Ba.

Ce distique crée un prodige poétique par un procédé de pliage temporel. « Quand donc » introduit une imagination future, mais le contenu de cette imagination est de « parler » du présent (l’heure de pluie nocturne sur le mont Ba). Le poète accomplit ici une structure cyclique du temps : la solitude présente (écouter la pluie) deviendra le sujet de conversation de la chaleur future (parler ensemble), et la chaleur future éclaire à son tour la solitude présente. L’image de « couper la mèche à la fenêtre ouest » est empruntée au détail de la vie ancienne où l’on coupait la mèche de la bougie lors de longues conversations nocturnes ; sa texture chaleureuse et intime contraste vivement avec la froideur solitaire de la pluie nocturne sur le mont Ba. Il est à noter le mot « reprendre » (què) dans « reprendre, pour en parler » — il suggère que dans les retrouvailles futures, la souffrance de cet instant aura été esthétisée, narrativisée, devenant une matière nourrissant l’intimité. Ce mécanisme psychologique transformant la souffrance présente en ressource narrative future est l’une des sagesses fondamentales de l’homme pour résister à la solitude.

Lecture globale

C’est une architecture lyrique où le son de la pluie est la trame et la chaîne, le temps la profondeur. Vingt-huit caractères seulement construisent trois espaces-temps : la pluie nocturne sur le mont Ba réelle (ici et maintenant), la question-réponse virtuelle sur la date de retour (là et alors), la conversation partagée à la fenêtre ouest imaginée (à un moment futur). Ces trois espaces-temps sont reliés par l’image de la « pluie nocturne », formant un cycle poétique où les anneaux s’enchaînent.

L’endroit le plus subtil du poème réside dans son approfondissement philosophique de l’expérience d’« écouter la pluie ». Dans le premier distique, la pluie est un phénomène naturel objectif (gonfler l’étang) ; dans le dernier distique, la pluie est devenue un signe mémoriel dont on parle (parler de la pluie nocturne). Ce processus de transformation révèle le mode fondamental de l’expérience humaine : nous ne comprenons pas vraiment le sens de ce que nous vivons au moment où nous le vivons ; ce n’est que dans le souvenir et la parole que l’expérience acquiert sa forme complète. En plaçant par avance la solitude de cet instant dans le cadre d’un dialogue futur, Li Shangyin oppose en réalité la sagesse poétique à la désolation de la réalité — puisqu’il faut affronter seul la pluie nocturne en cet instant, faisons de cette pluie nocturne une matière précieuse pour la conversation future.

La conscience du temps manifestée dans le poème est particulièrement profonde. Dans une vision linéaire du temps, la souffrance du « présent » et les réunions joyeuses du « futur » sont disjointes. Mais par le vers « reprendre, pour en parler, l’heure de pluie nocturne sur le mont Ba », Li Shangyin fait que le futur nourrit rétroactivement le présent, que l’espoir éclaire la difficulté. Cette construction d’intertextualité temporelle élève le poème au-delà de la tristesse ordinaire des œuvres évoquant l’être cher, le sublimant en une intégration poétique de l’expérience humaine du temps. Lorsque le poète dit « reprendre, pour en parler », il utilise déjà la voix du futur pour parler du présent ; ce chevauchement des temps est précisément le cœur du charme poétique.

Spécificités stylistiques

  • Profondeur psychologique de la structure question-réponse : « Vous me demandez la date du retour, point de date fixée » est en surface un dialogue quotidien, mais c’est en réalité un dialogue multiple entre le soi et l’autre, entre l’espérance et la réalité. Celui qui interroge est au loin, celui qui répond est au mont Ba, et la réponse « point de date fixée » sera à son tour l’objet d’une nouvelle question-réponse dans le futur (« reprendre, pour en parler »), formant une résonance affective telle un écho.
  • Mise en forme affective des images météorologiques : La pluie nocturne sur le mont Ba n’est pas seulement un arrière-plan, elle est le sujet lyrique. La longueur du son de la pluie correspond à la distance de la nostalgie, la montée des eaux de l’étang correspond à l’accumulation du chagrin, la désolation de l’air automnal correspond à la mélancolie de l’état d’esprit. Li Shangyin fait assumer aux phénomènes météorologiques naturels une fonction narrative du développement de l’émotion, donnant une forme sensible au sentiment invisible.
  • Orchestration subtile des mots de temps et d’espace : « date » (promesse temporelle), « nuit » (segment temporel), « automne » (saison temporelle), « quand donc » (interrogation temporelle), « reprendre, pour en parler » (retour temporel) — ces mots de temps s’entrelacent avec des mots d’espace comme « mont Ba », « fenêtre ouest », « étang », construisant un système de coordonnées spatio-temporelles affectif en trois dimensions.

Éclairages

Cette œuvre révèle une sagesse de survie dans l’émotion humaine qui transcende le temps et l’espace : transformer la solitude de l’instant présent en matière pour une conversation future ; élever la séparation de la réalité en occasion de retrouvailles spirituelles. Au moment le plus solitaire de la pluie nocturne sur le mont Ba, Li Shangyin ne sombre pas dans le désespoir, mais imagine une scène future de « couper ensemble la mèche à la fenêtre ouest », et fait que la lumière de cette scène future éclaire rétroactivement les ténèbres de l’instant présent. L’enseignement pour tout individu, en toute époque, est le suivant : une des manières de supporter la souffrance est de la narrativiser par avance — imaginer comment, dans le futur, on racontera l’épreuve de l’instant présent.

Le traitement du temps dans « reprendre, pour en parler, l’heure de pluie nocturne sur le mont Ba » montre le pouvoir unique de la littérature contre la tyrannie du temps. Dans la réalité, le temps s’écoule linéairement, le son de la pluie de cet instant finira par disparaître, le niveau de l’étang d’automne finira par baisser ; mais la poésie, par le langage, fige cet instant, lui donnant l’éternité dans l’imagination du « reprendre, pour en parler ». Cela nous rappelle : bien que l’homme ne puisse arrêter l’écoulement du temps, il peut, par la mémoire et la parole, donner à certains moments un poids transcendant le temps dans le monde spirituel.

Finalement, ce poème ne nous donne pas seulement l’émotion de l’amour, mais un paradigme pour maintenir la résilience de l’âme dans l’adversité. Lorsque le « point de date fixée » du retour dans la réalité ne peut être changé, le poète se tourne vers la construction spirituelle du « couper ensemble la mèche à la fenêtre ouest ». Ce transfert de l’espace réel vers l’espace spirituel est précisément la réponse typique du lettré classique face à la difficulté : puisque le corps ne peut franchir le mont Ba, que l’âme vole par-dessus monts et passes ; puisque l’on ne peut se réunir à cet instant, que cet instant devienne le sujet le plus touchant des retrouvailles futures. En ce sens, ce poème n’est pas seulement une lettre d’amour, c’est une carte mentale sur la manière d’ouvrir des possibles infinis dans les limites.

À propos du poète

li shang yin

Li Shangyin (李商隐), oriundo de la ciudad de Jiaozuo, provincia de Henan, 813 - 858 d. C., fue un joven en circunstancias extremadamente difíciles. En literatura, Li Shangyin fue un gran poeta de la Dinastía Tang Tardía, cuyos poemas estaban a la altura de los de Du Mu. Sus poemas estaban escritos en forma de canciones y poemas, atacando los males de la época, recitando historia y enviando despedidas a los amigos.

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