Retour de nuit au mont Lumen de Meng Haoran

ye gui lu men ge
    La cloche du temple dans la montagne : le jour s’éteint.
Au bac de Yuliang, bruit de la foule qui passe.
Les gens suivent la route de sable vers le village du fleuve.
Moi aussi, je prends la barque, je rentre à Lumen.

La lune sur Lumen écarte les arbres enfumés.
Soudain, me voici à la demeure de Pang Gong le caché.
Porte de roche, sentier sous les pins : longue solitude.
Seul, l’homme recueilli vient et s’en va de lui-même.

Poème chinois

「夜归鹿门歌」
山寺钟鸣昼已昏, 渔梁渡头争渡喧。
人随沙路向江村, 余亦乘舟归鹿门。
鹿门月照开烟树, 忽到庞公栖隐处。
岩扉松径长寂寥, 惟有幽人自来去。

孟浩然

Explication du poème

Retour de nuit au mont Lumen fut composé après 733, pendant la période où Mèng Hàorán, de retour de Cháng'ān, vivait en retraite à Xiāngyáng. Ses années d'errance et de quête d'une charge officielle avant quarante ans n'avaient abouti qu'à la solitude exprimée dans ces vers : « En silence, qu'attendre encore ? / Matin après matin, je rentre seul, vide. » Lorsqu'il renonça finalement à son attachement aux honneurs officiels et retourna dans sa région natale, le Mont Lumen (Lùmén Shān) cessa d'être un simple lieu géographique de retraite pour se transformer en un symbole de renaissance spirituelle.

Situé au sud-est de Xiāngyáng, le Mont Lumen est lié à l'histoire de Páng Dégōng, un lettré renommé de la fin des Han, qui refusa l'invitation de Liú Biǎo et, emmenant sa femme, gravit le Mont Lumen pour y cueillir des herbes médicinales sans jamais revenir, créant ainsi une belle légende d'ermite. Mèng Hàorán, en y « construisant une demeure pour y séjourner temporairement », accomplissait en réalité, par ses actes, une imitation spirituelle de Páng Dégōng – un changement de vie, de « recherche d'utilité pour le monde » à « satisfaction intérieure personnelle ». Le « retour nocturne » du titre n'est pas le compte-rendu fortuit d'un déplacement, mais un rituel spirituel soigneusement écrit : il dit adieu au jour dans la nuit, au monde profane sur le chemin du retour, et, dans l'ombre lunaire et le vent dans les pins du Mont Lumen, reclame à nouveau son âme.

Le poème présente deux groupes de « retournants » : la foule au bac « se presse vers les hameaux riverains », tandis que le poète seul « revient au Mont Lumen ». La direction est la même, la destination diffère radicalement. Les hameaux riverains sont le foyer du monde profane, le Mont Lumen est la terre natale de l'âme. Cette opposition, en apparence légère, intègre en réalité toute la tension entre retraite et visibilité, foule et solitude, poussière du monde et détachement.

Premier distique : « 山寺钟鸣昼已昏,渔梁渡头争渡喧。 »
Shān sì zhōng míng zhòu yǐ hūn, Yúliáng dù tóu zhēng dù xuān.
Cloches du temple de montagne, le jour déjà sombre ; / Au bac de la Pêcherie, foule pressée, vacarme.

L'ouverture déploie le crépuscule par l'ouïe : le son des cloches vient de la montagne, lointain et paisible ; le vacarme s'élève du bac, pressé et confus. Un calme, un mouvement ; un lointain, un proche coexistent dans le même espace-temps crépusculaire, sans se gêner mutuellement. C'est la touche unique de Mèng Hàorán – il ne critique jamais délibérément le monde profane, il présente simplement avec sérénité deux états d'existence, laissant au lecteur le soin de discerner la direction de son propre cœur. Les trois mots « foule pressée, vacarme » (争渡喧, zhēng dù xuān) sont particulièrement habiles. Le mot « pressée » (争, zhēng) dépeint à lui seul l'empressement des gens à rentrer chez eux au crépuscule, et suggère en filigrane l'état d'esprit déjà détaché du poète face à cet empressement. Il entend le vacarme, voit la précipitation, mais s'en tient déjà à l'écart. Corps au bac, cœur déjà embarqué – voguant vers une autre direction.

Second distique : « 人随沙路向江村,余亦乘舟归鹿门。 »
Rén suí shā lù xiàng jiāng cūn, yú yì chéng zhōu guī Lùmén.
Les gens suivent la rive sablonneuse vers les hameaux du fleuve ; / Moi aussi, embarquant, je reviens au Mont Lumen.

Ce distique est le pivot de la transition, et la première apparition du « moi » dans tout le poème. Les deux premiers vers étaient une esquisse panoramique du crépuscule ; ici, l'objectif se rapproche soudain, le poète se place au centre de la scène. La structure forme un parallélisme contrasté : les gens rentrent aux hameaux, moi je rentre au Mont Lumen ; les chemins diffèrent, les destinations sont autres, mais tous deux « reviennent ».

Le mot « aussi » (亦, ) est extrêmement significatif. Il ne nie pas le retour des autres, ni n'exalte son propre choix ; il constate simplement, avec sérénité, un fait de séparation. Cependant, c'est précisément cette douceur non-jugeante qui rend la détermination de la retraite encore plus ferme – le vrai détachement n'a pas besoin de déprécier le monde pour se prouver. « Embarquant, je reviens au Mont Lumen » décrit concrètement le trajet, mais évoque aussi, de manière abstraite, le cheminement intérieur. Le bateau vogue sur l'eau, l'homme se dirige vers la montagne ; du bac bruyant à la forêt silencieuse, cette voie d'eau est précisément l'extériorisation de toute la trajectoire spirituelle du poète, de la carrière officielle à la retraite, de l'agitation à la quiétude, de la foule à la solitude.

Troisième distique : « 鹿门月照开烟树,忽到庞公栖隐处。 »
Lùmén yuè zhào kāi yān shù, hū dào Páng gōng qī yǐn chù.
Lune du Lumen éclairant, dissipe brumes et arbres ; / Soudain, arrive au lieu où se retira Maître Pang.

Ce distique est une approche graduelle, à la fois spatiale et intérieure. Le bateau atteint le pied de la montagne, l'homme pénètre dans la forêt, la nuit s'épaissit, le clair de lune s'intensifie. « Dissipe brumes et arbres » (开烟树, kāi yān shù) est d'une beauté extrême – la lumière lunaire, comme l'eau, lave couche après couche le brouillard de la montagne et l'ombre des arbres, révélant, dans la profondeur obscure, les traces de ce lettré éminent vieilles de mille ans. Les plus touchants sont les mots « soudain, arrive » (忽到, hū dào). Ce n'est pas « chercher et trouver » ou « visiter et atteindre », mais parvenir sans même s'en rendre compte. Cela montre que ce voyage du poète n'est pas un pèlerinage délibéré, mais que son corps et son esprit sont déjà fusionnés avec cette forêt de montagne ; le chemin du retour est la destination, l'arrivée n'a pas besoin d'être consciente. La retraite de Maître Pang se trouve au cœur de la montagne, mais elle survient inopinément dans la navigation et le clair de lune du poète – les vraies rencontres spirituelles n'ont jamais besoin d'être cherchées délibérément. À cet instant, Mèng Hàorán et Páng Dégōng, à cinq cents ans d'intervalle, sous la même lune du Lumen, parviennent au même silence.

Quatrième distique : « 岩扉松径长寂寥,惟有幽人自来去。 »
Yán fēi sōng jìng cháng jìliáo, wéi yǒu yōurén zì lái qù.
Porte de roc, sentier de pins, longue solitude ; / Seul, l'homme retiré, de lui-même vient et va.

L'ultime état du poème entier se déploie ici. « Porte de roc, sentier de pins » (岩扉松径, yán fēi sōng jìng) est l'ancienne demeure de Maître Pang, et aussi la résidence actuelle de Mèng Hàorán. « Longue solitude » (长寂寥, cháng jìliáo) n'est pas un regret, mais un accomplissement – cette solitude est précisément toute la barrière qui permet à l'ermite de préserver son moi. Le lieu que le monde considère comme froid et désolé devient, sous la plume du poète, un monde de plénitude et de liberté. Le dernier vers, « Seul, l'homme retiré, de lui-même vient et va » (惟有幽人自来去, wéi yǒu yōurén zì lái qù), est le centre poétique du poème, et la confession la plus paisible. « L'homme retiré » (幽人, yōurén) est Páng Dégōng, et aussi Mèng Hàorán lui-même ; c'est le portrait du lettré éminent à travers les âges, et aussi l'autodéfinition du poète à cet instant. « De lui-même vient et va » (自来去, zì lái qù) dit l'essence même de la vie d'ermite : pas d'accueil, pas d'adieu, pas d'attaches, aller et venir selon son cœur, sans rivalité avec le monde.

Le poème entier commence par le « vacarme » et s'achève par la « solitude » ; il s'ouvre sur la foule et se clôt sur l'homme retiré ; du bac où l'on se presse, à la marche solitaire dans la montagne. Cette trajectoire, du mouvement vers le calme, de l'extérieur vers l'intérieur, de la foule vers la solitude, est précisément le rituel complet par lequel le poète accomplit son retour spirituel.

Lecture globale

Ce poème est l'œuvre culminante de la poésie de retraite de Mèng Hàorán, et aussi l'autobiographie spirituelle qu'il s'est écrite. Le poème entier prend comme fil narratif un voyage de retour nocturne, mais accomplit à chaque détail une écriture spirituelle transcendante.

L'aspect le plus unique de ce poème réside dans le déploiement simultané de deux espaces : l'un est le chemin géographique de retour, du bac à la forêt de montagne ; l'autre est la transformation intérieure, du monde profane à la transcendance. Ces deux espaces sont l'envers et l'endroit l'un de l'autre, se reflétant mutuellement, élevant un simple retour nocturne au rang d'un rituel éternel de retour de l'âme au foyer.

Le Mont Lumen dans le poème n'est plus une montagne au sens géographique, mais le foyer spirituel que Mèng Hàorán s'est construit. Páng Dégōng y accomplit le rejet du pouvoir mondain, Mèng Hàorán y accomplit le détachement des illusions de gloire officielle. Deux générations d'ermites, la même forêt de montagne, séparées de cinq cents ans mais se rencontrant subtilement dans ce poème. Ce n'est pas une coïncidence, mais une tendre rencontre de la mémoire culturelle – lorsqu'une personne comprend vraiment le choix de ses prédécesseurs, elle trouve aussi sa propre destination.

Spécificités stylistiques

  • Contraste et progression de la structure spatiale : Le poème entier déploie en parallèle deux lignes spatiales : « le bac – la rive sablonneuse – les hameaux du fleuve » et « le bateau – le Mont Lumen – la porte de roc ». La première est le chemin du retour des gens du monde, la seconde celui du poète. Les deux lignes passent de la coexistence à la divergence, pour finalement se séparer complètement, formant une nette différence d'altitude spirituelle.
  • Écriture implicite de la conscience du temps : Pas un mot dans le poème ne parle explicitement du passé et du présent, mais l'arrivée soudaine « au lieu où se retira Maître Pang » compresse cinq cents ans de temps en un instant de soudaine illumination. Cette méthode d'allusion discrète fait que le sens historique se répand aussi naturellement que la lumière de la lune, sans aucune trace d'artifice.
  • Utilisation subtile des pronoms personnels : De la description panoramique sans « moi » du premier distique, à la première apparition du « moi aussi » dans le second, jusqu'à l'auto-identification de « l'homme retiré » dans le dernier, le poète accomplit un processus d'auto-désignation, de l'occultation à l'apparition, puis à la sublimation.
  • Suspension et résonance de la clôture : Le poème entier s'achève sur « de lui-même vient et va », sans suite ni commentaire. Cette clôture ouverte étend le monde poétique à l'infini – nous ne savons pas où ira l'homme retiré, pas plus que nous n'avons à demander si Mèng Hàorán, après sa retraite, a trouvé une paix ultime. La réponse est déjà dans le non-dit.

Éclairages

Le Mont Lumen n'est pas particulièrement escarpé, et les vestiges de Páng Dégōng ont depuis longtemps disparu. Mais Mèng Hàorán a donné à cette montagne une vie éternelle dans la poésie. Chaque époque a son « bac » et son « Mont Lumen » – le premier est l'endroit où nous devons nous rendre pour gagner notre vie, le second est l'autre rive que notre âme désire véritablement atteindre. Mèng Hàorán nous dit : le vrai retour à la retraite n'a pas besoin de se cacher dans des montagnes profondes. Il peut s'accomplir au cours d'un voyage de retour nocturne, se réaliser dans l'instant où la lune éclaire les brumes et les arbres, et même survenir silencieusement à l'instant où l'on lit ce poème.

« Seul, l'homme retiré, de lui-même vient et va » – ces sept caractères sont l'autoportrait de l'ermite, et aussi une invitation à tous ceux qui aspirent à la liberté spirituelle. Ils nous invitent, au milieu de nos vies affairées, à nous réserver un sentier discret menant à notre Mont Lumen intérieur ; tout en répondant aux innombrables appels extérieurs, à écouter aussi la voix la plus authentique de cette âme qui « de lui-même vient et va ».

La lune millénaire du Lumen éclaire encore aujourd'hui chaque voyageur nocturne prêt à embarquer pour le retour.

À propos du poète

Meng Hao-ran

Meng Haoran (孟浩然), 689 - 740 après J.-C., originaire de Xiangyang, Hubei, était un célèbre poète de la dynastie Sheng Tang. Meng Haoran, poète exceptionnel sous le règne de l'empereur Kaiyuan, a composé un grand nombre de paysages et de poèmes idylliques afin d'enrichir le sujet de sa poésie.

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