Frêle plant qui ne dépasse pas un pied,
Son vœu lointain s’est fixé en ces îles immortelles.
La lune glace les degrés vides de l’aube,
Un rêve obscur fait naître des nuées de couleurs.
Du fumier s’élève un arbre de perles,
Sur la mousse sont piquées des fleurs de jade.
Ses racines parfumées cachent leur éclat.
Pour qui donc, les années qui fuient, cette splendeur ?
Poème chinois
「新植海石榴」
柳宗元
弱植不盈尺,远意驻蓬赢。
月寒空阶曙,幽梦彩云生。
粪壤擢珠树,莓苔插琼英。
芳根閟颜色,徂岁为谁荣。
Explication du poème
Ce poème a été composé par Liǔ Zōngyuán durant son exil à Yǒngzhōu. Après l'échec de la Réforme de l'ère Yongzhen, il fut rétrogradé du poste de vice-ministre des Rites à un poste subalterne à Yǒngzhōu, passant dix longues années d'exil sur les rives de la Rivière Xiao. Ses idéaux politiques anéantis, sa carrière sans espoir, le poète ne pouvait trouver de réconfort que dans les paysages, exprimer son cœur et ses aspirations parmi les fleurs et les arbres. Le « camélia de mer » (hǎi shíliu) est en fait le camélia, qui, dit-on, fut introduit d'outre-mer et était alors une plante ornementale rare. Liu Zongyuan en planta un de ses propres mains près de sa demeure et composa ce poème sur l'objet. L'objet chanté ici est un camélia de mer nouvellement planté et qui n'a pas encore pris racine – il est faible et ne dépasse pas un pied ; il est enraciné dans un sol fumier et de la mousse, en décalage complet avec l'environnement désolé alentour. Pourtant, c'est précisément cette plante fragile qui dirige ses lointaines aspirations vers les Îles des Bienheureux – son cœur aspire aux lointaines montagnes des immortels et à leurs pavillons de jade.
Ce camélia de mer est précisément l'autoportrait de Liǔ Zōngyuán. Comme cette fleur étrangère venue d'outre-mer, il a été jeté dans le Yǒngzhōu reculé, enraciné dans un sol impur, mais conserve toujours des aspirations nobles et pures. Le poème entier utilise la fleur pour décrire l'homme, fusionnant l'objet et le moi ; sous la surface de l'éloge de l'objet se cache l'auto-compassion, l'auto-apitoiement et l'auto-encouragement profonds du poète.
Premier vers : « 弱植不盈尺,远意驻蓬瀛。 »
Ruò zhí bù yíng chǐ, yuǎn yì zhù péng yíng.
Faible plant qui ne dépasse pas un pied, / Il fixe au loin son désir sur les Îles des Bienheureux.
Dès l'ouverture, un contraste exprime la contradiction entre le destin et l'idéal. Ruò zhí bù yíng chǐ (Faible plant qui ne dépasse pas un pied) – décrit l'apparence du camélia de mer : fragile, menu, pas encore formé, n'attirant aucun regard. Ces deux mots ruò zhí (faible plant) désignent à la fois la fleur et le poète lui-même – sur le plan politique, il est un ruò zhí déraciné, sans aucune force pour résister au destin.
Pourtant, yuǎn yì zhù péng yíng (Il fixe au loin son désir sur les Îles des Bienheureux) – son cœur et ses aspirations se tournent vers les lointaines îles des Bienheureux. Péng yíng (Îles des Bienheureux) sont les montagnes mythiques des immortels en mer, symbolisant un idéal noble, pur, transcendant. Ces yuǎn yì (lointaines aspirations) sont précisément le reflet du poète qui, bien que dans une position basse, aspire à des cieux lointains. L'apparence et le cœur, la réalité et l'idéal forment dans ce vers un fort contraste, établissant pour tout le poème le ton d'« un corps plongé dans la boue mais un idéal tourné vers les hauteurs ».
Deuxième vers : « 月寒空阶曙,幽梦彩云生。 »
Yuè hán kōng jiē shǔ, yōu mèng cǎi yún shēng.
Lune froide, perron désert, l'aube point ; / Dans un rêve profond, des nuages colorés apparaissent.
Ce vers passe du réel au virtuel, décrivant le rêve du camélia de mer (et aussi du poète). Yuè hán kōng jiē shǔ (Lune froide, perron désert, l'aube point) – décrit la froideur et la solitude de l'environnement : clair de lune glacial, perron désert, l'aube pointant. Ces sept mots esquissent la situation misérable du poète vivant seul en exil. Yōu mèng cǎi yún shēng (Dans un rêve profond, des nuages colorés apparaissent) – dans une nuit si froide et solitaire, le poète (ou le camélia de mer) fait un rêve, et des nuages multicolores et éclatants y apparaissent.
Cǎi yún (nuages colorés) est une image belle mais illusoire, symbolisant l'idéal élevé et lointain que le poète ne peut réaliser dans son cœur. Plus le rêve est éclatant, plus le réveil est misérable. Ce vers utilise le rêve pour exprimer l'aspiration, l'illusion pour souligner la réalité, laissant le lecteur ressentir, dans le contraste entre beauté et misère, les luttes et l'incapacité à se résigner au plus profond du cœur du poète.
Troisième vers : « 粪壤擢珠树,莓苔插琼英。 »
Fèn rǎng zhuó zhū shù, méi tái chā qióng yīng.
Dans un sol fumier, faire pousser un arbre de perles ; / Dans la mousse, planter des fleurs de jade.
Ce vers utilise un contraste extrême pour exprimer le conflit aigu entre idéal et réalité. Fèn rǎng (sol fumier) est une terre impure, méi tái (mousse) est un sol désolé couvert de mousse – c'est l'environnement où pousse le camélia de mer, et aussi la réalité où se trouve le poète : obscurantisme politique, situation méprisable. Zhū shù (arbre de perles) est un arbre des immortels mythique couvert de joyaux, qióng yīng (fleurs de jade) sont des fleurs semblables à du jade précieux – c'est l'idéal que recherche le camélia de mer (et aussi le poète).
Un mot zhuó (faire pousser, arracher), un mot chā (planter), expriment l'effort difficile du poète pour cultiver son idéal dans cet environnement impur. Cependant, le contraste entre fèn rǎng (sol fumier) et zhū shù (arbre de perles), entre méi tái (mousse) et qióng yīng (fleurs de jade) est vraiment trop grand, cet effort est presque voué à être vain. Ce vers utilise des images magnifiques pour décrire un état d'âme misérable, c'est un exemple typique de la technique de Liǔ Zōngyuán qui « utilise la beauté pour écrire la tristesse ».
Quatrième vers : « 芳根閟颜色,徂岁为谁荣? »
Fāng gēn bì yán sè, cú suì wèi shuí róng?
Les racines parfumées cachent encore leur couleur ; / Les années qui fuient, pour qui s'épanouiront-elles ?
Le dernier vers est le point d'explosion émotionnelle du poème, et aussi l'élévation de la pensée philosophique. Fāng gēn bì yán sè (Les racines parfumées cachent encore leur couleur) – ces belles racines (à la fois les racines de la fleur et la nature profonde du poète) sont encore enfouies sous terre, n'ayant pas encore révélé leur éclat. Bì signifie caché, dissimulé, exprimant la tristesse du poète qui, bien qu'ayant des aspirations nobles et pures, est enterré, incapable de les déployer.
Cú suì wèi shuí róng? (Les années qui fuient, pour qui s'épanouiront-elles ?) – ces années qui s'enfuient, pour qui finalement s'épanouiront-elles ? Cú suì (années qui fuient) est le temps qui passe, les longues années de dix ans d'exil ; wèi shuí róng (pour qui s'épanouir) est l'ultime question du poète sur le sens de la vie : Mes efforts, ma persévérance, ma souffrance, finalement pour qui ? Quel sens ont-ils ? Cette question, assourdissante, porte l'émotion du poème à son paroxysme et entraîne aussi le lecteur dans une profonde réflexion sur la valeur de la vie.
Lecture globale
Ce poème sur l'objet utilise la fleur pour décrire l'homme, fusionnant l'objet et le moi. En surface, il chante un nouveau plant de camélia de mer, mais en réalité, il est partout un autoportrait du poète. Le premier vers décrit le contraste entre l'apparence et le cœur, établissant le ton d'« un corps plongé dans la boue mais un idéal tourné vers les hauteurs » ; le deuxième vers passe du réel au virtuel, utilisant le rêve pour exprimer l'aspiration ; le troisième vers utilise un contraste extrême pour décrire le conflit entre idéal et réalité ; le dernier vers conclut par une question, portant l'émotion à la hauteur de la pensée philosophique.
Le poème entier est riche en images magnifiques, profond en émotion. Des images comme péng yíng (Îles des Bienheureux), cǎi yún (nuages colorés), zhū shù (arbre de perles), qióng yīng (fleurs de jade) sont éclatantes et splendides, représentant l'idéal élevé et lointain ; des images comme yuè hán (lune froide), kōng jiē (perron désert), fèn rǎng (sol fumier), méi tái (mousse) sont froides et désolées, représentant la réalité cruelle. Le fort contraste entre ces deux groupes d'images constitue la tension interne du poème et permet aussi au lecteur de ressentir, dans l'entrelacement de la beauté et de la tristesse, la complexité et la profondeur des émotions du poète.
Comparé aux poèmes de Liǔ Zōngyuán qui expriment directement l'indignation, ce poème est plus retenu et intériorisé. Le poète ne crie pas à haute voix, il laisse simplement le lecteur ressentir et percevoir par lui-même à travers le destin d'une fleur. Cette écriture qui utilise l'objet pour exprimer le sentiment, l'image pour transmettre l'idée est précisément la finesse des poèmes sur l'objet de Liǔ Zōngyuán.
Spécificités stylistiques
- Exprimer ses aspirations à travers l'objet, fusion de l'objet et du moi : Le poème entier utilise le camélia de mer comme autoportrait, le destin de la fleur est le destin de l'homme, l'idéal de la fleur est l'idéal de l'homme, l'objet et le moi ne font qu'un, un tout harmonieux.
- Contraste marqué des images : Péng yíng (Îles des Bienheureux) et ruò zhí (faible plant), zhū shù (arbre de perles) et fèn rǎng (sol fumier), qióng yīng (fleurs de jade) et méi tái (mousse) – le contraste frappant de ces deux groupes d'images constitue la tension interne du poème.
- Entrelacement du rêve et de la réalité : L'éclat de yōu mèng cǎi yún shēng (Dans un rêve profond, des nuages colorés apparaissent) fait ressortir la désolation de la réalité, le virtuel et le réel se nourrissent, multipliant la tristesse.
- Conclusion par une question, résonance longue : La question cú suì wèi shuí róng? (Les années qui fuient, pour qui s'épanouiront-elles ?) élève le destin individuel à une interrogation universelle sur la vie, donnant au poème une profondeur philosophique transcendante.
Éclairages
Ce poème nous enseigne d'abord comment, dans l'adversité, maintenir la persévérance de l'idéal. Liǔ Zōngyuán, exilé dix ans, se trouvant dans un fèn rǎng (sol fumier) et de la méi tái (mousse), conserve toujours ses yuǎn yì zhù péng yíng (lointaines aspirations fixées sur les Îles des Bienheureux), voit encore dans ses rêves des cǎi yún (nuages colorés). Cette posture d'un corps plongé dans la boue mais d'un idéal tourné vers les hauteurs est en soi une victoire de l'esprit. Elle nous dit : l'environnement peut entraver notre corps, mais pas notre esprit ; la réalité peut nous priver de notre position, mais pas de notre idéal. Tant que nous avons encore des péng yíng (Îles des Bienheureux) dans le cœur, tant que nous avons encore des cǎi yún (nuages colorés) dans nos rêves, nous ne serons jamais vraiment vaincus.
Les images du poème nous invitent aussi à réfléchir à la contradiction entre idéal et réalité. Le poète tente de cultiver un idéal noble et pur dans un environnement impur, mais cet effort est presque voué à l'échec. Cela nous éclaire : la réalisation de l'idéal nécessite un environnement approprié, elle ne dépend pas seulement des efforts individuels. Dans la réalité, nous devons à la fois persévérer dans notre idéal et rester lucides sur les limites de l'environnement ; nous devons à la fois nous efforcer de zhuó zhū shù (faire pousser un arbre de perles), mais aussi comprendre que tous les zhū shù (arbres de perles) ne peuvent pousser dans un fèn rǎng (sol fumier).
Plus profondément, la question cú suì wèi shuí róng? (Les années qui fuient, pour qui s'épanouiront-elles ?) nous invite aussi à réfléchir au problème du sens de la vie. Liǔ Zōngyuán, avec dix ans d'exil, obtient en échange un camélia de mer qui n'a pas fleuri, et il demande : tout cela, finalement pour qui ? Cette interrogation est aussi celle que toute personne persévérant dans son idéal face à l'adversité doit affronter : Ma persévérance a-t-elle un sens ? Ma souffrance a-t-elle une valeur ? Liǔ Zōngyuán ne donne pas de réponse, mais le fait même qu'il ait écrit ce poème est une réponse – même sans réponse, même si l'on ne sait pour qui, nous pouvons encore utiliser la poésie, les mots, l'art pour préserver cette interrogation, en faire un patrimoine spirituel commun à l'humanité.
Enfin, ce camélia de mer est particulièrement émouvant. Il est fragile, menu, pas encore formé, dans la nuit de yuè hán kōng jiē (lune froide, perron désert), dans l'environnement de fèn rǎng méi tái (sol fumier et mousse), il croît difficilement. Mais il fixe toujours ses yuǎn yì zhù péng yíng (lointaines aspirations sur les Îles des Bienheureux), voit encore dans ses rêves des cǎi yún (nuages colorés). Cette posture de conserver des aspirations élevées dans l'humilité, de persévérer dans le rêve dans la détresse est l'héritage spirituel le plus précieux que Liǔ Zōngyuán nous ait légué. Elle nous enseigne : la valeur de la vie ne réside pas dans l'éclat de sa floraison, mais dans l'obstination à grandir vers la lumière même dans l'obscurité.
À propos du poète

Liu Zongyuan (柳宗元 773 - 819), originaire de Hedong (aujourd'hui Yuncheng, dans la province du Shanxi), il fut un éminent promoteur du Mouvement pour la prose ancienne sous la dynastie des Tang. Il obtint le titre de jinshi (docteur) la neuvième année de l'ère Zhenyuan. Sa prose se distingue par un style vigoureux et épuré, tandis que sa poésie est marquée par une sobriété et une mélancolie singulière. Avec Han Yu, il forme le duo célèbre "Han-Liu" et figure parmi les "Huit grands maîtres des dynasties Tang et Song". La postérité loue en lui l'adage : "Son écriture reflète sa personnalité : sobre, raffinée et profonde."