Étoffe parfumée à queue de phénix, combien de fines épaisseurs ?
Au plus profond de la nuit, je couds le dôme aux motifs d’azur.
L’éventail taillé comme l’âme de la lune ne peut cacher ma pudeur ;
Ton char passa comme le tonnerre, nos paroles ne purent se joindre.
Déjà, j’ai connu la solitude, la braise d’or s’éteignant dans l’ombre ;
Mais jamais, plus jamais de nouvelles, alors que les grenades rougissent.
Mon cheval pie est attaché, là-bas, sous les saules pleureurs…
D’où viendra, du sud-ouest, le bon vent que j’attends ?
Poème chinois
「无题 · 凤尾香罗薄几重」
李商隐
凤尾香罗薄几重,碧文圆顶夜深缝。
扇裁月魄羞难掩,车走雷声语未通。
曾是寂寥金烬暗,断无消息石榴红。
斑骓只系垂杨岸,何处西南待好风?
Explication du poème
Ce poème est l'un des chefs-d'œuvre à la structure délicate et aux strates émotionnelles les plus riches de la série des Sans titre de Li Shangyin. Il fut composé durant la période médiane de la vie du poète (vers 850-855). À cette époque, Li Shangyin a connu le contraste frappant entre un mariage heureux (une grande affection pour son épouse, née Wang) et une désillusion politique. Ses descriptions de l'amour dans sa poésie sont souvent imprégnées d'une métaphore profonde des vicissitudes de l'existence.
En apparence, ce poème décrit un amour inabouti, mais en réalité, il perpétue la tradition d'écriture « d'union du sentiment et de l'idéal » (qíngzhì héyī) des poèmes Sans titre de Li Shangyin. L'attente concentrée de la « couture du rideau de gaze parfumée », l'instant manqué du « chariot filant comme un coup de tonnerre », la longue veille de la « braise d'or s'assombrissant », et l'espoir ténu d'« attendre un bon vent » composent ensemble une image mentale complète de l'attente et du manquement. À cette époque, Li Shangyin avait atteint une maîtrise parfaite de son art poétique, excellant à étirer une expérience instantanée en une situation éternelle, et à sublimer une affaire sentimentale concrète en une condition humaine universelle.
Premier distique : « 凤尾香罗薄几重,碧文圆顶夜深缝。 »
Fèng wěi xiāng luó báo jǐ chóng, bì wén yuán dǐng yè shēn féng.
Le fin rideau de gaze parfumée à queue de phénix, de combien d'épaisseurs ?
Au profond de la nuit, je couds le dais rond aux motifs de jade.
Le poème s'ouvre par une description extrêmement minutieuse d'un objet, qui contient pourtant de multiples significations profondes. « Coudre au profond de la nuit » n'est pas seulement la description d'une action, mais suggère surtout une posture d'attente concentrée et solitaire. Les magnifiques images de la gaze à queue de phénix, du dais aux motifs de jade, forment une tension subtile avec le moment de solitude de « au profond de la nuit », établissant pour tout le poème le ton d'une attente solitaire filtrant à travers de beaux objets.
Second distique : « 扇裁月魄羞难掩,车走雷声语未通。 »
Shàn cái yuè pò xiū nán yǎn, chē zǒu léi shēng yǔ wèi tōng.
L'éventail, découpé dans l'âme de la lune, peine à cacher la pudeur ;
Le chariot, roulant comme un coup de tonnerre, la parole reste sans échange.
Ce distique condense, par une technique de montage cinématographique, un manquement éternel. « Découpé dans l'âme de la lune » décrit la grâce pudique et furtive de la femme, une beauté visuelle qui frappe ; « roulant comme un coup de tonnerre » décrit l'interruption brutale de l'occasion réelle, le regret auditif. « Peine à cacher la pudeur » et « la parole reste sans échange » forment un cruel contraste : l'émotion intérieure s'est déjà révélée en secret, mais l'échange extérieur a été obstrué par le destin. Cet instant de manquement devient la source d'une nostalgie éternelle.
Troisième distique : « 曾是寂寥金烬暗,断无消息石榴红。 »
Céng shì jìliáo jīn jìn àn, duàn wú xiāoxī shíliu hóng.
Que de fois, dans la solitude, la braise d'or s'assombrit ;
Absolument aucune nouvelle, tandis que le grenadier rougit.
Le poète présente, à travers deux échelles de temps, le désespoir de l'attente. « La braise d'or s'assombrit » est la mesure du temps nocturne, une souffrance microscopique et répétée ; « le grenadier rougit » est le cycle saisonnier année après année, un écoulement macroscopique et impitoyable. Le jugement sans appel de « absolument aucune nouvelle » et l'expérience prolongée de « que de fois, dans la solitude » se vérifient mutuellement, écrivant l'attente comme une futilité progressivement vidée par le temps.
Dernier distique : « 斑骓只系垂杨岸,何处西南待好风? »
Bān zhuī zhǐ xì chuí yáng àn, hé chù xīnán dài hǎo fēng?
Mon cheval pie reste seulement attaché sur la rive aux saules pleureurs ;
En quel lieu du sud-ouest attendre le bon vent ?
Le dernier distique conclut le poème par une image de suspension spatiale. « Mon cheval pie reste seulement attaché » suggère un état de préparation permanente au départ, mais sans direction. « La rive aux saules pleureurs », en tant que lieu convenu, est devenu un signifiant vide. La question « en quel lieu du sud-ouest » est à la fois une réutilisation de l'allusion au poème de Cao Zhi, Les Sept Tristesses : « Je souhaite être un vent du sud-ouest », et révèle surtout l'anxiété profonde de chercher une possibilité ténue dans une structure donnée — la direction même de l'attente est déjà perdue.
Lecture globale
C'est une poétique spatio-temporelle du « paradoxe de l'attente ». L'ensemble du poème, à travers quatre scènes soigneusement choisies (couture nocturne du rideau, rencontre fortuite au coin de la rue, longue attente nocturne d'une lettre, cheval attaché en attente du vent), esquisse une structure affective toujours en préparation mais toujours en train de manquer. La profondeur de Li Shangyin réside dans le fait qu'il révèle la tragédie essentielle de l'attente : plus on attend avec concentration, plus on risque de manquer la véritable rencontre ; plus on s'attache à un rendez-vous, plus on risque de rester piégé dans un lieu vide.
Le poème présente formellement une symétrie et un cycle parfaits : le premier distique, « coudre le rideau de gaze » (attente statique à l'intérieur), fait écho au dernier distique, « attacher le cheval pie » (attente dynamique à l'extérieur) ; le second distique, « la parole reste sans échange » (échec de la communication), progresse vers le troisième distique, « absolument aucune nouvelle » (rupture de l'information). Cette structure suggère que l'attente elle-même est devenue un système auto-refermé — toutes les actions (coudre, attendre, attacher) renforcent l'état d'attente, plutôt que de mener au résultat de la rencontre.
Particulièrement ingénieux est le fait que toutes les images du poème portent une double temporalité : le « rideau de gaze parfumée à queue de phénix » est à la fois l'objet cousu dans le présent et le lieu de la future rencontre ; « le grenadier rougit » est à la fois un marqueur temporel naturel et une métaphore de l'écoulement de la jeunesse ; le « vent du sud-ouest » est à la fois l'espérance de l'allusion et le caractère ténu de la réalité. Cette superposition des couches temporelles donne au poème, dans son format limité, une profondeur historique et un poids philosophique.
Spécificités stylistiques
- Contraste entre le « raffiné » et le « solitaire » des images : Les images raffinées de la queue de phénix, de la gaze parfumée, de l'âme de la lune, du grenadier, sont juxtaposées à des situations de solitude : profondeur de la nuit, solitude, braise qui s'assombrit, absolument aucune nouvelle, formant le style esthétique unique de Li Shangyin, « une somptuosité désolée » (huáměi huāngliáng).
- Absence et présence de l'écriture sensorielle : Les sens sont richement présents dans le poème : la vue (motifs de la gaze, ombre de l'éventail), l'ouïe (bruit du chariot), le toucher (finesse de l'étoffe) ; seul « la parole reste sans échange » met en relief l'absence absolue de communication verbale. Cette configuration sensorielle renforce le sentiment de séparation, si proches et pourtant si lointains.
- Architecture précise des images spatio-temporelles : De la « couture au profond de la nuit » à l'intérieur, au « chariot roulant comme un coup de tonnerre » dans la rue, de l'« assombrissement de la braise d'or » la nuit au « grenadier qui rougit » avec les saisons, puis au lieu de la « rive aux saules pleureurs » et à la direction du « vent du sud-ouest », se construit un système de coordonnées spatio-temporelles multidimensionnel, faisant de l'attente une existence spatio-temporelle tangible et perceptible.
Éclairages
Ce poème révèle un dilemme existentiel auquel l'homme moderne est également confronté : à une époque de surabondance de connexions, vivons-nous encore un « manquement » essentiel ? La conversation interrompue par le « chariot roulant comme un coup de tonnerre » sous la plume de Li Shangyin pourrait aujourd'hui évoluer en une communication perdue dans la surcharge informationnelle ; la longue attente de la « braise d'or qui s'assombrit » pourrait correspondre à notre anxiété de rafraîchir l'écran sans obtenir de réponse.
L'image de « mon cheval pie reste seulement attaché sur la rive aux saules pleureurs » est particulièrement profonde en tant que métaphore de l'état affectif de l'homme moderne : nous sommes toujours prêts à partir (téléphone toujours en ligne, cœur prêt à s'engager), mais nous ignorons souvent d'où vient le vent (perte de sens, difficulté à choisir). La question « en quel lieu du sud-ouest attendre le bon vent ? » peut se transformer aujourd'hui en : à l'ère des recommandations algorithmiques, comment attendre le véritable « bon vent » — non pas l'appariement calculé par les big data, mais la véritable résonance des âmes ?
Finalement, ce poème nous amène à repenser la valeur de l'« attente » : lorsque l'attente peut être sans résultat ( « absolument aucune nouvelle, tandis que le grenadier rougit » ), l'attente elle-même peut-elle encore constituer une posture existentielle significative ? La réponse de Li Shangyin est implicite dans la concentration de la « couture au profond de la nuit » et l'espoir d'« attendre le bon vent » — peut-être l'important n'est-il pas ce qu'on attend, mais la posture de vie ouverte au beau que l'on maintient dans l'attente. Cette posture est justement la dernière, et la plus poétique, des défenses contre le néant.
À propos du poète

Li Shangyin (李商隐), oriundo de la ciudad de Jiaozuo, provincia de Henan, 813 - 858 d. C., fue un joven en circunstancias extremadamente difíciles. En literatura, Li Shangyin fue un gran poeta de la Dinastía Tang Tardía, cuyos poemas estaban a la altura de los de Du Mu. Sus poemas estaban escritos en forma de canciones y poemas, atacando los males de la época, recitando historia y enviando despedidas a los amigos.