Une Invitation de Bai Juyi

wen liu shi jiu
                Mon vin nouveau a pris une teinte vert pâle,
Dans le foyer, la braise rougeoie.
Vers le soir, la neige commence à tomber —
N’auriez-vous pas envie d’en vider une coupe ?

Poème chinois

「问刘十九」
绿蚁新醅酒,红泥小火炉。
晚来天欲雪,能饮一杯无?

白居易

Explication du poème

Ce poème fut composé pendant les années Yuanhe (806-820) du règne de l'empereur Xianzong des Tang, alors que Bai Juyi occupait le poste de Sima (Assesseur militaire) de Jiangzhou. À cette époque, le poète, ayant traversé les vicissitudes de la carrière officielle, voyait son état d'esprit gagner progressivement en sérénité et détachement, reportant son regard davantage sur la douceur et le charme de la vie quotidienne. Ce petit poème est comme une esquisse aux traits simples mais au sentiment riche, capturant et transmettant, dans le crépuscule d'un froid qui promet la neige, une invitation chaleureuse et sincère. Il n'est pas seulement un appel de l'amitié, il reflète aussi la sagesse et la chaleur d'un poète qui, dans une situation difficile, prend activement l'initiative de créer de la poésie dans sa vie et de chercher un réconfort pour l'âme.

Premier distique : « 绿蚁新醅酒,红泥小火炉。 »
lǜ yǐ xīn pēi jiǔ, hóng ní xiǎo huǒ lú.
Vin nouveau, sa mousse, fourmis vertes ; Petit poêle d'argile rouge, feu doux.

L'ouverture décrit, avec un trait précis, l'intérieur, choisissant les deux objets les plus évocateurs d'un foyer en hiver. « Fourmis vertes » (绿蚁) désigne l'écume à la surface du vin ; la métaphore de la « fourmi » (蚁) rend sa finesse vivante, la couleur « verte » (绿) évoque sa fraîcheur attrayante, frappant d'emblée la vue et le goût ; les deux mots « vin nouveau » (新醅) soulignent encore l'immédiateté du breuvage et la sincérité de l'accueil. « Petit poêle d'argile rouge, feu doux » (红泥小火炉) forme, par la couleur (rouge), la matière (argile), la forme (petit) et l'état (feu), un centre chaleureux, simple, familier, pour le toucher et la vue. L'écho des couleurs vert et rouge, l'entrelacement des sensations de fraîcheur (le vin nouvellement fermenté) et de chaleur (le feu de la braise), construisent en dix caractères seulement un espace intime, plein de la texture de la vie et de l'ardeur de l'hospitalité.

Second distique : « 晚来天欲雪,能饮一杯无? »
wǎn lái tiān yù xuě, néng yǐn yī bēi wú?
Le soir vient, le ciel veut neiger ; En boirions-nous une coupe, oui ou non ?

Ce distique fait passer la perspective de l'intérieur à l'extérieur, des objets aux personnes, accomplissant la projection ultime de l'émotion. « Le soir vient, le ciel veut neiger » (晚来天欲雪) est une merveilleuse mise en place de l'environnement : le crépuscule accentue la sensation de l'heure tardive, « veut neiger » (欲雪) renforce le froid mordant du temps et le sentiment d'enfermement de l'espace, ce qui, en retour, rend le « vin » et le « poêle » du vers précédent d'autant plus précieux et attirants. Sur cette préparation, le vers final « En boirions-nous une coupe, oui ou non ? » (能饮一杯无) s'écoule naturellement comme une parole de la vie quotidienne, mais contient une émotion infinie. Cette interrogation est à la fois un appel familier à l'ami, une attente de passer cette nuit ensemble, et comporte aussi une légère dissipation de la solitude. Il n'y a pas d'effusion passionnée, mais dans la simplicité perce la profondeur, dans la question réside une affirmation, poussant à l'extrême l'art des Tang qui « confie un sentiment profond à des mots simples ».

Lecture globale

Le charme de ce quatrain pentasyllabique réside dans la fusion parfaite qu'il accomplit entre « la situation », « le charme des objets » et « le sentiment humain ». La structure du poème est ingénieuse : les deux premiers vers présentent un « monde des objets » statique, établissant une tonalité chaleureuse par un gros plan précis sur le « vin » et le « poêle » ; les deux derniers vers sont l'extension dynamique de la « situation » et l'illumination du « sentiment humain », créant, par le changement de temps « le ciel veut neiger », une tension entre la chaleur intérieure et le froid extérieur, pour finalement se condenser en une question pleine d'attente et de chaleur. Les quatre vers sont comme un fragment complet de vie, de la préparation à l'invitation, plein d'un sens du flux de l'image et d'un pouvoir d'appel émotionnel. Avec la plus grande économie de moyens, le poète fond en un seul creuset le froid de la nuit d'hiver, la chaleur de la chambre, la saveur capiteuse du vin et l'épaisseur de l'amitié, créant l'une des scènes classiques, riches d'esthétique de la vie et de chaleur humaine, de l'histoire de la poésie chinoise.

Spécificités stylistiques

  • Typicité et charge affective du choix des images : « Vin nouveau » (新醅酒) et « petit poêle » (小火炉) ne sont pas seulement des objets d'hiver, ce sont des symboles culturels de chaleur, de loisir, d'amitié et de poésie. Une fois placés côte à côte, ils évoquent naturellement une scène humaniste classique : se retrouver autour du poêle pour converser, braver la nuit froide.
  • Contraste et fusion des couleurs et des sensations : La fraîcheur vivante du « vert » et la chaleur simple du « rouge » forment un contraste subtil de couleur et de texture, servant ensemble le thème de « l'hospitalité chaleureuse ». Le froid gris-blanc du « ciel qui veut neiger » et la chaleur rouge-vert de l'intérieur constituent un contraste environnemental plus grand, renforçant l'attrait de l'invitation.
  • Langage parlé entrant dans la poésie et art du non-dit : La conclusion « En boirions-nous une coupe, oui ou non ? » utilise purement le langage parlé, familier comme une conversation face à face, réduisant considérablement la distance avec le lecteur. En même temps, cette phrase interrogative est aussi un grand non-dit : Liu le Dix-Neuf viendra-t-il ? Comment se déroulera la conversation qui suivra ? Tout est laissé dans l'implicite, laissant au lecteur un espace infini d'imagination et de réflexion, avec une résonance prolongée.
  • Haute condensation de la narration scénique : Vingt caractères contiennent le temps (soir), le temps (veut neiger), le lieu (intérieur), les personnages (l'hôte et l'invité potentiel), l'événement (préparer le vin et inviter à boire) et l'émotion (l'attente). La densité narrative est très élevée, mais sans aucune sensation de contrainte, illustrant la maîtrise extraordinaire du langage par le poète.

Éclairages

Ce poème transcende le poème d'amitié ordinaire ; il révèle un art de vivre qui consiste à créer activement de la beauté et à maintenir des liens affectifs dans l'ordinaire, voire dans la difficulté. Le poète ne subit pas passivement la solitude et le froid du lieu de son exil, mais construit avec « vin nouveau » et « petit poêle » un coin de chaleur, et lance un appel sincère à son ami. Cela illustre son ouverture d'esprit, « là où le cœur est en paix est ma maison » (此心安处是吾乡), et sa sagesse à « voir la vitalité dans les détails infimes ».

Dans la société moderne où les relations interpersonnelles sont de plus en plus distantes et le rythme de vie tendu, ce poème est comme un rappel limpide. Il nous dit que la vraie chaleur et consolation proviennent souvent des moments de partage les plus simples et les plus authentiques. Peut-être n'est-il pas besoin d'un banquet fastueux, juste une coupe de vin, un feu de poêle, un soir où la neige menace, et une parole sincère : « En boirions-nous une coupe, oui ou non ? ». Il nous encourage, au-delà de l'occupation et de la pression, à prendre activement l'initiative de créer pour nous-mêmes et pour les autres quelques petits rituels chaleureux, à apaiser le corps et l'esprit dans le lien affectif et l'appréciation de l'instant présent, pour résister au froid du monde. Cette capacité à découvrir la poésie dans la vie ordinaire et à transmettre de la chaleur humaine est le précieux héritage spirituel que Bai Juyi a laissé à la postérité.

Traducteur de poésie

Xu Yuanchong(许渊冲)

À propos du poète

Bai Ju-yi

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).

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