À la pêche aux cent pétales de Han Yu

ti bai ye tao hua
    La pêche aux cent pétales, le soir, plus rouge encore.
Entre par la fenêtre, se reflète sur les bambous, sa transparence.
On dirait qu’elle sait : le secrétaire est remonté au ciel.
Alors elle accompagne, en ce lieu clos, l’immortel jeune homme.

Poème chinois

「题百叶桃花」
百叶双桃晚更红,窥窗映竹见玲珑。
应知侍史归天上,故伴仙郎宿禁中。

韩愈

Explication du poème

Ce poème fut composé par Hán Yù alors qu'il servait dans la capitale, probablement après son retour à la cour sous l'ère Yuánhé. La carrière de Hán Yù fut une succession de hauts et de bas, avec de multiples exils, mais aussi de brefs retours à la capitale – En 813 (8e année de l'ère Yuánhé), il fut promu de Vice-Directeur du Bureau des Évaluations (Bìbù Lángzhōng) au poste de Vice-Directeur du Bureau des Nominations (Kǎogōng Lángzhōng) et Rédacteur des Édits Impériaux (Zhīzhìgào), chargé de rédiger les décrets impériaux, ce qui lui permettait d'entrer et sortir du palais et d'y passer la nuit de garde. « 禁中 » (jìn zhōng) désigne les parties les plus intérieures et réservées du palais, où seuls les officiels de service peuvent rester. Le poète, contraint par son service de passer la nuit dans le palais, aperçut par hasard devant sa fenêtre un pêcher à cent pétales lors d'une nuit silencieuse, fut ému par le spectacle et composa ce poème pour exprimer ses sentiments.

Le pêcher à cent pétales (百叶桃, bǎi yè táo) est une variété rare de pêcher, aux pétales multiples et superposés, dont la floraison est plus éclatante que celle des pêchers ordinaires. On le trouve souvent dans les profondeurs du palais impérial ou les jardins des nobles, inaccessibles au commun des mortels. À ce moment, le poète se trouve seul dans l'enceinte interdite, face à cette fleur merveilleuse cachée au fond du palais. Son cœur ressent une émotion complexe : elle est si éclatante et captivante, mais ne peut fleurir que dans ce palais isolé du monde, sans personne pour l'admirer, seulement aperçue par hasard par l'« immortel » de garde. Tout comme lui-même, empli de talent, bien qu'ayant pu entrer au service de la cour et être chargé de rédiger les décrets, il reste toujours prisonnier de la structure du pouvoir, prudent et mesuré, sans véritable épanouissement ni liberté. Ces fleurs de pêcher d'un « rouge plus vif le soir », cette silhouette gracieuse qui « 窥窗映竹 » (guī chuāng yìng zhú, lorgne à la fenêtre, se reflète dans le bambou), semblent être une rencontre arrangée par le destin spécialement pour le veilleur solitaire.

Bien que de retour à la cour à cette époque, la carrière de Hán Yù n'était pas vraiment plus aisée. Son caractère intègre et franc lui valut de nombreux conflits avec les puissants à la cour, et peu après, pour s'être opposé à l'accueil d'une relique de Bouddha, il manqua de peu de perdre la vie et fut exilé à Cháozhōu. Cette situation précaire au cœur du pouvoir, comme marcher sur des œufs, rendit sa perception de l'« enceinte interdite » et de la « liberté » particulièrement aiguë. L'imagination des vers « 应知侍史归天上,故伴仙郎宿禁中 » (Yīng zhī shìshǐ guī tiānshàng, gù bàn xiānláng sù jìn zhōng) est à la fois une pensée romantique née de la scène et des mots d'apaisement envers lui-même – puisque le ciel est lointain, le retour au monde des immortels difficile, alors avoir ce pêcher pour compagnon durant la longue nuit est une forme de consolation. Ce poème utilise la fleur comme métaphore de l'homme, se compare à elle, et sous une touche fraîche et gracieuse, dissimule une perception subtile de sa propre situation, révélant aussi la sensibilité esthétique et l'âme poétique que le poète conservait même dans l'environnement le plus contraignant.

Premier distique : « 百叶双桃晚更红,窥窗映竹见玲珑。 »
Bǎi yè shuāng táo wǎn gèng hóng, kuī chuāng yìng zhú jiàn línglóng.
Ce double pêcher à cent pétales, tard venu, d'un rouge plus vif encore ;
Lorgnant à la fenêtre, se reflétant dans les bambous, apparaît d'une délicatesse exquise.

Le vers d'ouverture, « 百叶双桃 » (bǎi yè shuāng táo), désigne l'objet chanté – la variété rare de pêcher aux pétales multiples. Les trois mots « 晚更红 » (wǎn gèng hóng) sont à la fois une description réaliste et une métaphore. Les pêchers ont des floraisons précoces et tardives, et celui-ci, bien que tardif, est d'un rouge plus intense, plus saisissant. Ce « 晚更红 » est un contraste dans le temps, mais aussi une affirmation de valeur : la vraie beauté ne perd jamais de son éclat pour être arrivée plus tard. Le vers suivant, « 窥窗映竹见玲珑 », décrit de manière extrême l'environnement particulier du pêcher. « 窥窗 » (kuī chuāng) personnifie la fleur, comme si elle observait furtivement le poète à travers la fenêtre, se regardant l'un l'autre sans se lasser ; « 映竹 » (yìng zhú) peint la beauté des couleurs contrastées, le rouge et le vert, les bambous verts faisant ressortir l'éclat des fleurs de pêcher ; « 玲珑 » (línglóng) décrit à la fois la finesse de la posture de la fleur et la vivacité de l'atmosphère. Ce vers, d'une composition ingénieuse, mêlant mouvement et immobilité, fait apparaître comme sous nos yeux ce coin de paysage printanier au cœur de l'enceinte interdite du palais.

Second distique : « 应知侍史归天上,故伴仙郎宿禁中。 »
Yīng zhī shìshǐ guī tiānshàng, gù bàn xiānláng sù jìn zhōng.
Il doit savoir que l'Intendant céleste est retourné au ciel,
Aussi accompagne-t-il exprès l'Immortel pour qu'il passe la nuit dans l'enceinte interdite.

Ce distique passe du réel à l'illusoire, la plume tourne, introduisant l'imagerie des immortels. « 侍史 » (shìshǐ) désigne à l'origine un fonctionnaire subalterne chargé des documents, ici il désigne métaphoriquement un officiel céleste ; « 归天上 » (guī tiānshàng) suggère que le monde des immortels est déjà lointain, ne laissant que le monde humain. « 仙郎 » (xiānláng) est un terme élégant sous les Táng pour désigner les Vice-Directeurs (Lángzhōng) et Vice-Directeurs Adjoints (Yuánwàiláng) des différents ministères du Département des Affaires d'État (Shàngshū Shěng). Hán Yù, alors Vice-Directeur du Bureau des Nominations et Rédacteur des Édits Impériaux, pouvait justement s'appeler « 仙郎 ». Le poète, d'une plume ludique, transforme la scène devant ses yeux en un récit laissé par le monde céleste : cette fleur de pêcher est à l'origine une chose du ciel, laissée dans le monde humain parce que l'Intendant est retourné au ciel, et a justement choisi cette nuit pour accompagner l'Immortel de service. Cette imagination est à la fois romantique et empreinte de solitude. Romantique, car le poète élève une simple nuit de garde en une rencontre entre l'immortel et le mortel ; solitaire, car ces mots « 故伴 » révèlent la solitude de la nuit passée au fond du palais – seul l'ombre de la fleur pour compagnie, pour consoler la longue nuit.

Lecture globale

C'est un poème délicatement construit chantant un objet. Le poème entier, en quatre vers et vingt-huit caractères, part d'un pêcher devant les yeux, se déploie progressivement, et s'élève finalement en une imagination romantique de rencontre entre immortel et mortel, cachant sous une touche fraîche et gracieuse les réflexions subtiles du poète sur sa propre situation.

Structurellement, le poème présente une progression du réel à l'illusoire, du paysage au fantasmé. Le premier distique décrit de manière réaliste la forme, la couleur, l'ambiance du pêcher, esquissant avec « 晚更红 » et « 窥窗映竹 » une image à la fois tranquille et vivante ; le second distique passe du réel à l'illusoire, introduisant avec « 应知 » et « 故伴 » la pensée de l'immortel et du mortel, transformant le pêcher présent en une existence spirituelle, élevant la banale nuit de garde en une rencontre prédestinée. Entre les quatre vers, la transition est naturelle, l'atmosphère s'ouvre soudain.

Du point de vue de l'intention, le cœur de ce poème réside dans la signification profonde du mot « 伴 » (bàn, accompagner). Le pêcher accompagne l'Immortel, c'est un accompagnement naturel, mais aussi un compagnonnage du destin. Ce pêcher à cent pétales caché au fond du palais, ni tôt ni tard, fleurit justement « plus rouge » la nuit où le poète est de garde, tend justement depuis la fenêtre sa silhouette « exquise » – dans ce hasard semble se cacher une certaine nécessité. Le poète, d'une plume personnifiante, donne à la fleur de pêcher des émotions et une volonté, en faisant la confidente de ses nuits solitaires. Et les trois mots « 宿禁中 » (sù jìn zhōng) sont à la fois réalistes et métaphoriques : l'enceinte interdite, c'est l'intérieur du palais, mais aussi l'intérieur des contraintes ; l'Immortel, celui qui entre au service de la cour, mais aussi celui qui n'est pas maître de lui-même. Ce pêcher qui « 窥窗映竹 » n'est-il pas justement le reflet du poète lui-même ? – Lui aussi dans l'enceinte interdite, lui aussi beau et solitaire, lui aussi ne peut que s'épanouir tranquillement dans un espace limité.

Du point de vue de la technique artistique, l'aspect le plus ingénieux de ce poème réside dans l'imagination de « 以仙喻凡 » (utiliser l'immortel pour évoquer le mortel). Le poète transforme une scène aussi banale qu'une nuit de garde au palais en une légende romantique de rencontre entre immortel et mortel, enveloppant tout le poème d'une atmosphère éthérée et insaisissable. Cette façon d'écrire évite à la fois la superficialité d'une expression directe des sentiments et confère aux paysages ordinaires une beauté transcendante. Comme le dit Hán Yù dans « 调张籍 » (À Zhāng Jí) : « 精诚忽交通,百怪入我肠 » (Quand esprits et sincérité soudain communiquent, cent merveilles entrent dans mes entrailles). Ce style de plume qui circule entre réalité et imagination est précisément une source importante du charme de sa poésie.

Spécificités stylistiques

  • Prendre le retard comme singularité, cacher la profondeur sous la simplicité : Les trois mots « 晚更红 », en apparence ordinaires, cachent une perception profonde de la valeur – la vraie beauté ne diminue pas pour être en retard, mais au contraire, devient plus intense avec le temps. Sous des mots simples se cache un sens profond.
  • Composition ingénieuse, mouvement et immobilité s'entremêlent : Le vers « 窥窗映竹见玲珑 », avec « 窥 » pour le mouvement, « 映 » pour l'immobilité, et « 玲珑 » pour l'ensemble, dépeint un pêcher comme s'il était devant les yeux, prêt à surgir. Il y a de la peinture dans le poème, et de la poésie dans la peinture.
  • Prendre l'objet pour se représenter, suggestion profonde et lointaine : En empruntant la solitude du pêcher au fond du palais, il évoque métaphoriquement sa propre situation piégée dans la bureaucratie ; en empruntant le pêcher « accompagnant l'Immortel », il décrit en sous-main sa propre solitude et mélancolie. Chaque vers chante la fleur, et chaque vers se compare à lui-même, l'objet et le moi fusionnent, sans laisser de trace.
  • Utiliser l'immortel pour évoquer le mortel, atmosphère éthérée : Introduisant l'imagerie des immortels comme « 侍史 » et « 仙郎 », il transforme la banale nuit de garde en une scène romantique de rencontre entre immortel et mortel, donnant au poème une tension esthétique qui transcende la réalité. Le réel contient l'illusoire, l'illusoire contient le réel.
  • Langage concis, résonance prolongée : Le poème entier ne comporte pas un mot superflu, mais fusionne la beauté visuelle, la subtilité des émotions et l'étrangeté de l'imagination. Les mots s'achèvent mais le sens est infini, invitant à la réflexion.

Éclairages

Ce poème, à travers un pêcher à cent pétales dans le palais intérieur, exprime le dilemme existentiel de la beauté coexistante avec les contraintes, et offre aussi des éclairages profonds aux générations futures. D'abord, il nous fait réfléchir à la valeur et au sens de la « réalisation tardive ». Le pêcher du poème est « 晚更红 », il n'a pas perdu de son éclat pour être en retard, mais au contraire a fleuri de manière plus intense, plus saisissante. Cela évoque les exemples dans la vie de ceux qui atteignent le succès sur le tard – la vraie valeur ne change jamais en fonction de l'avance ou du retard dans le temps ; la vraie beauté a souvent besoin de plus de temps pour mûrir. Il nous éclaire : nul besoin de s'inquiéter pour un départ tardif, nul besoin de complexe pour un succès tardif. Pourvu que l'on persiste à grandir, on aura finalement sa propre période de floraison.

Deuxièmement, la beauté solitaire de « 窥窗映竹 » nous amène à réfléchir à la relation dialectique entre « être vu » et « être compris ». Ce pêcher fleurit dans l'enceinte interdite du palais, invisible de tous, mais a la chance d'être découvert par le poète de garde, d'être inscrit dans un poème, transmis à travers les siècles. Il n'a pas été acclamé par la foule, mais a rencontré une âme sœur qui savait vraiment l'apprécier. Il nous rappelle : plutôt que de désirer les acclamations bruyantes, mieux vaut attendre une personne qui comprenne vraiment. Certaines beautés n'appartiennent tout simplement pas aux occasions animées, elles n'appartiennent qu'à ceux qui savent les découvrir dans le silence.

Plus profondément, ce poème nous montre aussi le cœur poétique que Hán Yù conservait malgré les contraintes de la bureaucratie. Passer la nuit dans l'enceinte interdite était une tâche de garde fastidieuse, mais il a su y trouver de la poésie dans un pêcher, faire naître l'imagination romantique de l'« Immortel » et de l'« Intendant ». Cette capacité à découvrir la beauté, à créer de la beauté dans n'importe quelle circonstance, est le don le plus précieux que la littérature fait à la vie. Il nous dit : même dans l'environnement le plus contraint, l'esprit peut encore voler librement ; même si l'on ne peut que « passer la nuit dans l'enceinte interdite », on peut encore avoir une fleur pour compagne, dialoguer avec l'esprit du ciel et de la terre.

À propos du poète

Han Yu

Han Yu (韩愈 768 - 824 AD) , originaire de Mengzhou, dans la province du Henan, fut le chef de file du Mouvement pour la prose ancienne sous la dynastie Tang. Il obtint le titre de jinshi (docteur) la huitième année de l'ère Zhenyuan (792 ap. J.-C.). Sa prose, d'une vigueur et d'une puissance remarquables, patronna des poètes tels que Meng Jiao et Jia Dao. Considéré comme le premier des "Huit grands maîtres des dynasties Tang et Song", Han Yu révolutionna tant la poésie que la prose, exerçant une influence profonde et durable. Les générations postérieures l'honorèrent du titre de "Patriarche littéraire pour cent générations".

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