Chant de la frontière II de Wang Changling

sai xia qu
    Faire boire le cheval, traverser l’eau d’automne.
L’eau est froide, le vent est comme un couteau.
Sur le sable uni, le soleil n’est pas encore couché.
Dans la pénombre, on distingue Lintao.
Jadis, le combat de la Grande Muraille.
Tous disent que l’ardeur était haute.
La poussière jaune suffit à l’ancien et au présent.
Des ossements blancs, en désordre, parmi les armoises.

Poème chinois

「塞下曲 · 其二」
饮马渡秋水,水寒风似刀。
平沙日未没,黯黯见临洮。
昔日长城战,咸言意气高。
黄尘足今古,白骨乱蓬蒿。

王昌龄

Explication du poème

Wáng Chānglíng vécut à l'apogée de la dynastie Táng, une époque où la puissance nationale des Táng était à son zénith et les exploits militaires aux frontières les plus éclatants. Depuis Táng Tàizōng jusqu'à Táng Xuánzōng, les Táng menèrent contre les peuples voisins comme les Tǔbō (Tibétains) et les Tūjué (Turcs) une lutte continue d'un siècle dans les régfrontalières du nord-ouest. D'innombrables soldats partirent pour les confins, versèrent leur sang sur les champs de bataille, certains établissant des mérites et une carrière, d'autres ensevelis sous les sables jaunes. Dans sa jeunesse, Wáng Chānglíng voyagea lui-même dans les contrées frontalières du nord-ouest et vécut la vie des confins. Il vit la vastitude des « grands déserts où vents et poussières obscurcissent le soleil », et la cruauté des « sables jaunes où cent batailles percent les cuirasses d'or ». Son attitude envers la guerre était complexe : d'un côté, il célébrait la bravoure et la loyauté des soldats ; de l'autre, il connaissait aussi profondément la mort et les souffrances qu'elle apporte.

Ce deuxième poème est précisément l'expression de cette attitude complexe. Dans le poème, on trouve à la fois les difficultés des frontières, comme « l'eau froide, le vent semblable à un couteau », et la vaste tristesse de « À peine, indistincte, apparaît Líntáo » ; le souvenir historique des « combats d'autrefois le long de la Grande Muraille, tous en parlaient avec fierté et fougue », et surtout l'interrogation ultime de « La poussière jaune a couvert hier comme aujourd'hui, les os blanchis s'éparpillent dans les herbes folles ». Ce n'est pas un poème célébrant la guerre, mais un poème qui la réfléchit. Il nous fait voir qu'au-delà de la fougue et de la fierté célébrées se cachent d'innombrables « ossements blanchis » oubliés.

Premier distique : « 饮马渡秋水,水寒风似刀。 »
Yǐn mǎ dù qiū shuǐ, shuǐ hán fēng sì dāo.
Abreuver les chevaux, traverser l'eau d'automne, / L'eau est froide, le vent semblable à un couteau.

Dès l'ouverture, une sensation physique directe dépeint l'hostilité de l'environnement frontalier. « 饮马渡秋水 » – « Abreuver les chevaux », « traverser », deux actions décrivant l'état de la marche militaire. Pas d'arrêt, pas de repos, mais une avance incessante, une traversée incessante.

« 水寒风似刀 » – Cinq caractères suffisent à décrire la rigueur de l'automne aux frontières. L'eau est « froide », pas fraîche, mais d'un froid pénétrant ; le vent est « semblable à un couteau », pas une brise, mais une lame coupante. Cette comparaison du « vent semblable à un couteau » est fréquente dans la poésie des Táng, comme dans Cén Shēn « La tête du vent telle un couteau tranche le visage », mais Wáng Chānglíng l'utilise de manière plus concise, plus acérée. Ce distique, à travers les sensations corporelles, dépeint l'essence de la guerre – la guerre est d'abord une souffrance physique.

Second distique : « 平沙日未没,黯黯见临洮。 »
Píng shā rì wèi mò, àn àn jiàn Líntáo.
Sur les sables plats, le soleil n'est pas encore couché ; / À peine, indistincte, apparaît Líntáo.

Ce distique passe du premier plan au plan large, des sensations corporelles aux impressions visuelles. « 平沙日未没 » – L'immensité du désert, le soleil couchant décline mais ne s'est pas encore enfoncé. Ces deux caractères « 未没 » (pas encore couché) évoquent un sentiment d'arrêt du temps, et la longueur de la marche.

« 黯黯见临洮 » – « 黯黯 » (indistinct, sombre) décrit à la fois la lumière défaillante et la lourdeur de l'âme. Líntáo, situé dans l'actuel Gānsù, était une place forte importante de la frontière nord-ouest sous les Táng, et le théâtre d'innombrables batailles. En apercevant Líntáo, le poète ne voit pas seulement une ville, mais aussi l'histoire de guerres sans nombre. Ce distique utilise l'espace pour parler du temps, le paysage sous les yeux pour exprimer les pensées du cœur – ce Líntáo indistinct est à la fois réalité et histoire.

Troisième distique : « 昔日长城战,咸言意气高。 »
Xīrì Chángchéng zhàn, xián yán yìqì gāo.
Les combats d'autrefois le long de la Grande Muraille, / Tous en parlaient avec fierté et fougue.

Ce distique passe du paysage présent à l'évocation historique. « 昔日长城战 » – La Grande Muraille est le symbole des frontières, le témoin de la guerre. Ces batailles ayant eu lieu à ses pieds appartiennent depuis longtemps à l'histoire, mais les gens en parlent encore, les célèbrent encore.

« 咸言意气高 » – Tous disent que les soldats d'alors étaient si braves, leur moral si élevé. Les deux caractères « 咸言 » (tous parlent) décrivent des éloges unanimes. Mais en les utilisant, le poète n'exprime-t-il pas aussi une nuance de doute ? Quand tous disent « fierté et fougue », qui racontera l'histoire des ossements de ceux qui sont tombés ? Ce distique utilise « 咸言 » pour évoquer le récit historique, mais aussi pour suggérer son occultation – ce dont nous nous souvenons, c'est de la « fierté et de la fougue » ; ce que nous oublions, ce sont ceux qui ne sont jamais revenus.

Quatrième distique : « 黄尘足今古,白骨乱蓬蒿。 »
Huáng chén zú jīngǔ, báigǔ luàn pénghāo.
La poussière jaune a couvert hier comme aujourd'hui, / Les os blanchis s'éparpillent dans les herbes folles.

Le distique final est la conclusion du poème, et la réponse à toutes les interrogations. « 黄尘足今古 » – La poussière jaune est la teinte de fond des frontières, et aussi celle de l'histoire. Elle a recouvert le passé, et recouvre le présent ; elle a été témoin de toutes les guerres, et a enseveli tous les morts. « 白骨乱蓬蒿 » – Les soldats d'antan ne sont plus aujourd'hui qu'ossements blanchis, éparpillés parmi les herbes sauvages. Le mot « 乱 » (s'éparpillent) exprime toute la désolation de ceux que personne n'a recueillis ; les deux mots « 蓬蒿 » (herbes folles) disent tout de l'abandon de l'oubli. Cette « fierté et fougue » tant célébrée retourne finalement à ces « ossements blanchis dans les herbes folles ». Ce distique, par une image des plus directes, exprime la réflexion la plus profonde – quel est le sens de la guerre ? Quand tout se transforme en poussière jaune et ossements blanchis, que valent ces fougue et cette ardeur passées ?

Lecture globale

Ce poème ancien se déploie du point de vue d'une marche militaire, dans un déplacement à travers l'espace et le temps, menant à une réflexion profonde sur la guerre. Le premier distique décrit l'immédiat, avec la sensation physique de « l'eau froide, le vent semblable à un couteau » pour parler de l'âpreté de la guerre ; le deuxième distique décrit ce qui est sous les yeux, avec l'impression visuelle de « À peine, indistincte, apparaît Líntáo » pour parler du poids de l'histoire ; le troisième distique évoque l'histoire, avec l'unanimité de « tous en parlaient avec fierté et fougue » pour parler de l'occultation du récit ; le distique final aborde l'ultime, avec l'image cruelle des « os blanchis s'éparpillent dans les herbes folles » pour parler de l'absence de sens de la guerre.

Le langage du poème est simple, l'émotion est sombre. Pas de rhétorique fleurie, pas de clameur exaltée, seulement une observation calme et une interrogation douloureuse. Ce choc direct de « l'eau froide » et du « vent semblable à un couteau », cette image « indistincte » des « ossements blanchis », sont l'expérience la plus vraie du poète face à la guerre, et sa critique la plus profonde. Comparé aux poèmes de Wáng Chānglíng célébrant la bravoure des soldats, ce poème est plus austère, plus lourd. Il ne célèbre pas du point de vue du vainqueur, mais pleure du point de vue des victimes ; il ne justifie pas la guerre, mais la met en doute. Cette profondeur de réflexion fait de ce poème une œuvre qui dépasse le genre de la poésie de frontière, en faisant l'un des chefs-d'œuvre de la poésie anti-guerre des Táng.

Spécificités stylistiques

  • Sensations directes, expérience authentique : « 水寒风似刀 » utilise les sensations corporelles pour décrire l'âpreté de la guerre, permettant au lecteur de s'identifier.
  • Récit spatial, profondeur historique : De « Líntáo » à la « Grande Muraille », du paysage présent à l'évocation historique, l'espace et le temps s'entremêlent, créant un profond sentiment d'histoire.
  • Contraste marqué, réflexion profonde : Le contraste saisissant entre « fierté et fougue » et « ossements blanchis » révèle la cruauté et la vanité de la guerre, la réflexion est profonde.
  • Langage concis, images lourdes de sens : Des images comme « poussière jaune », « ossements blanchis », « herbes folles » sont concises mais pesantes, chaque mot porte un poids immense.

Éclairages

Ce poème nous révèle d'abord le vrai visage de la guerre. Cette « fierté et fougue » tant célébrée se résout, sous la plume du poète, en « 白骨乱蓬蒿 ». La guerre n'a jamais été une épopée héroïque, mais l'anéantissement d'innombrables vies. Il nous dit : Il faut se méfier de la guerre, chérir la paix. Ces épreuves de « 水寒风似刀 », cette horreur des « 白骨乱蓬蒿 », ne doivent pas être oubliées, encore moins embellies.

Les mots « 咸言 » (tous parlent) de « 咸言意气高 » nous amènent aussi à réfléchir au récit historique. Tous parlent de « fierté et fougue », mais qui écoute la voix de ceux qui sont tombés ? Le récit historique est toujours écrit par les vainqueurs, tendant toujours à la célébration et à l'embellissement. Cela nous éclaire : Il faut se méfier du récit unique, prêter l'oreille aux voix oubliées. Derrière cette « fierté et fougue » tant célébrée, il y a d'innombrables histoires d'« ossements blanchis dans les herbes folles » qui méritent aussi d'être rappelées.

L'image de « 黄尘足今古 » nous invite aussi à réfléchir à l'implacabilité du temps et aux cycles de l'histoire. La poussière jaune a recouvert hier et aujourd'hui, la guerre s'est répétée pendant des millénaires. Depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, combien ont été entraînés par le slogan de la « fierté et fougue », sont partis au combat, pour finalement se transformer en « ossements blanchis » ? Ce cycle historique pousse à la réflexion : Avons-nous vraiment tiré des leçons de l'histoire ? Ou ne faisons-nous que répéter les mêmes erreurs ?

La silhouette qui, sur les « 平沙日未没 », aperçoit « indistincte, Líntáo », est particulièrement émouvante. Ce n'est pas un héros, pas un général, c'est un simple soldat, qui par un froid jour d'automne, mène son cheval, traverse l'eau glacée, s'avance vers ce Líntáo indistinct. Savait-il ce qui l'attendait ? Savait-il qu'il pourrait devenir l'un de ces « 白骨乱蓬蒿 » ? Peut-être le savait-il, peut-être pas. Mais il avance encore, traverse encore. Ce destin de l'homme ordinaire est plus vrai, plus touchant que tout exploit héroïque. Cela nous enseigne : Derrière le grand récit de l'histoire, il y a d'innombrables vies et morts d'hommes ordinaires. Se souvenir d'eux, c'est là le vrai respect de l'histoire.

À propos du poète

Wang Chang-ling

Wang Changling (王昌龄) était originaire de Xi'an, Shaanxi, vers 690 - vers 756 de notre ère. Il a été admis au rang de jinshi en 727. Les poèmes de Wang Changling traitent principalement des lieux frontaliers, des amours et des adieux, et il était très connu de son vivant. Il était connu sous le nom de « Sage des sept poèmes », au même titre que Li Bai.

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