Un tertre, j’ai souvent désiré m’y coucher.
Mais les trois sentiers, hélas, manquent de ressources.
Le Nord n’est pas mon vœu. Vers le Bois de l’Est,
Je tourne ma pensée, à vous, mon maître.
L’or brûle comme le cannelier, jusqu’à la fin.
L’ambition, année après année, se flétrit.
Le vent frais vient, avec le soir qui descend.
J’entends la cigale. Elle ne fait qu’ajouter à la douleur.
Poème chinois
「秦中感寄远上人」
孟浩然
一丘尝欲卧,三径苦无资。
北土非吾愿,东林怀我师。
黄金燃桂尽,壮志逐年衰。
日夕凉风至,闻蝉但益悲。
Explication du poème
Ce poème est composé entre 728 et 729, alors que Mèng Hàorán, âgé d’une quarantaine d’années, vit une période difficile à Cháng'ān. Cette année-là, il échoue aux examens impériaux mais ne rentre pas immédiatement dans le sud, s’attardant dans la capitale pour tenter encore de trouver une voie d’accès aux charges. Cependant, la réalité est bien plus cruelle qu’imaginée : la vie est chère à Cháng'ān, et sa réputation poétique et ses relations d’antan ne lui apportent aucun soutien tangible. Dans un autre poème, il écrit « Solitaire, solitaire, qu’attendre encore ? / Matin après matin, je rentre les mains vides », ce qui est le reflet exact de cette vie de détresse.
Dans le titre, « l’ascète Yuǎn » est un moine portant le nom religieux Yuǎn, un ami de Mèng Hàorán en dehors du monde séculier. Huìyuǎn, moine des Jin orientaux, fonda la Société du Lotus Blanc au mont Lú, initiant ainsi l’école de la Terre Pure, devenant une figure spirituelle pour les moines et ermites des générations suivantes. En utilisant « Dōnglín » (la forêt de l’Est) pour désigner la demeure de l’ascète Yuǎn, Mèng Hàorán lui rend hommage tout en sous-entendant qu’il le compare à Huìyuǎn et se considère lui-même comme un disciple de la Société du Lotus. À ce moment, son corps est dans le « nord » de Cháng'ān, mais son cœur se tourne vers le « Dōnglín » du mont Lú – les deux extrémités géographiques représentent les deux pôles entre lesquels oscille sa vie.
Ce qui rend ce poème unique, c’est qu’il décrit sans détour la pauvreté et l’embarras d’un homme cherchant une charge. Les lettrés chinois, évoquant leurs déconvenues, parlent souvent de talent méconnu, d’ambitions contrariées, de l’âme sœur introuvable, mais rares sont ceux qui, comme Mèng Hàorán, osent écrire directement « pas d’argent ». « Les trois sentiers, hélas, manquent de ressources », « L’or brûle, le cannelier s’épuise » – c’est l’impasse de ne pas avoir de quoi financer le retour à la vie d’ermite. Ce n’est pas qu’il ne veuille pas partir, c’est qu’il ne le peut pas. Cette détresse totale donne au poème une franchise et une douleur particulièrement aiguës dans l’œuvre de Mèng Hàorán.
Premier distique : « 一丘尝欲卧,三径苦无资。 »
Yī qiū cháng yù wò, sān jìng kǔ wú zī.
Une colline, souvent j’ai voulu m’y coucher, / Mais les trois sentiers, hélas, manquent de ressources.
D’emblée, le poète exprime son vœu ancien, mais chute aussitôt dans la fange de la réalité. « Une colline » (一丘) fait allusion à une phrase des Annales des Han : « s’attarder sur une colline », tandis que « les trois sentiers » (三径) provient de Retour parmi les miens de Táo Yuānmíng : « les trois sentiers sont déjà envahis ». Ce sont tous deux des symboles centraux du discours érémitique. Le poète utilise deux allusions, sans craindre la redondance, précisément pour souligner que la retraite n’est pas une idée soudaine, mais un vœu qui habite toute sa vie. Cependant, tous ses vœux butent sur le même mot : « hélas » (苦). L’amertume ne vient pas de l’absence de recommandation, ni d’un souverain aveugle, elle vient simplement de l’absence d’argent. Ce mot « hélas » est d’une simplicité presque rude, mais possède un pouvoir destructeur plus grand que n’importe quelle indignation. Lorsque l’idéal se monnaie en frais de voyage, lorsque le chemin spirituel du retour est bloqué par un seuil matériel, l’érémitisme cesse d’être un choix noble pour devenir un luxe inabordable.
Second distique : « 北土非吾愿,东林怀我师。 »
Běi tǔ fēi wú yuàn, dōng lín huái wǒ shī.
La terre du nord n’est pas mon souhait, / La forêt de l’Est garde en mon cœur mon maître.
Ce distique est un renversement complet du jugement de valeur. « La terre du nord » (北土) désigne Cháng'ān, le centre de l’empire, la direction que tant de lettrés cherchent à atteindre toute leur vie ; pourtant Mèng Hàorán dit – ce n’est pas mon souhait (非吾愿). Il n’a pas échoué dans sa quête d’une charge, il l’a poursuivie sans le vouloir, par nécessité. Ce déchirement d’être contraint, plus étouffant qu’un simple échec aux examens. « La forêt de l’Est » (东林) est le temple Dōnglín du mont Lú, lieu où le maître Huìyuǎn fonda sa société et récita les sutras, et plus encore, le berceau spirituel de l’érémitisme bouddhiste chinois. En appelant l’ascète Yuǎn « mon maître » (我师), Mèng Hàorán exprime à la fois son respect pour un ami précis et son affiliation spirituelle à tout un monde hors du séculier. De la « terre du nord » à la « forêt de l’Est », de « ce n’est pas mon souhait » à « garde en mon cœur mon maître », le poète achève son rejet spirituel de Cháng'ān et son adhésion spirituelle au mont Lú. Cependant, cette adhésion est suspendue – il ne peut que le « garder en son cœur » (怀), sans pouvoir s’y rendre.
Troisième distique : « 黄金燃桂尽,壮志逐年衰。 »
Huángjīn rán guì jìn, zhuàngzhì zhú nián shuāi.
L’or brûle, le cannelier s’épuise, / L’ardent désir décline avec les ans.
Ce distique est le plus poignant du poème, dépeignant l’épuisement à la fois matériel et spirituel. « Brûler le cannelier » (燃桂) fait allusion aux Stratagèmes des Royaumes combattants – Stratagèmes de Chǔ : « La nourriture de Chǔ est plus précieuse que le jade, le bois de chauffage plus que le cannelier », décrivant le coût élevé de la vie à Cháng'ān. Mèng Hàorán ne dit pas simplement « l’or s’épuise », mais « l’or brûle, le cannelier s’épuise » – l’or n’est pas dépensé, il est consumé comme du bois de chauffage. Ce verbe « brûler » (燃) a une température, un processus, des cendres. Il a vu ses économies se réduire en fumée, peu à peu, tout comme il a vu son ambition virile se transformer en lassitude, peu à peu. Le mot « décline » (衰) dans « L’ardent désir décline avec les ans » n’est pas « disparaît », ni « s’épuise », mais se flétrit jour après jour, s’étiole peu à peu. Ce n’est pas un effondrement soudain, c’est une usure au fil des ans. Mèng Hàorán, à peine plus de quarante ans, parle déjà de son propre « déclin ». Ce n’est pas le vieillissement physique, c’est le vieillissement de l’espoir.
Quatrième distique : « 日夕凉风至,闻蝉但益悲。 »
Rìxī liángfēng zhì, wén chán dàn yì bēi.
Le jour décline, la brise fraîche arrive, / J’entends la cigale, mais redouble ma tristesse.
Conclure l’émotion par le paysage est la technique que Mèng Hàorán maîtrise le mieux. « La brise fraîche » (凉风) est le messager de l’automne, « la cigale » (蝉) le symbole d’une vie noble mais brève. Ici, pourtant, point de sérénité comme dans « Le vent dans les pins, la lune, engendrent la fraîcheur de la nuit », point de délice comme dans « La brise des lotus envoie son parfum ». La brise fraîche n’est que fraîcheur, le chant de la cigale n’est que tristesse. « Mais redouble ma tristesse » (但益悲) est le point d’aboutissement émotionnel du poème. « Redoubler » (益) est l’accumulation, l’augmentation, le chemin sans retour. Le poète ne trouve aucun apaisement dans le vent et la cigale, aucune consolation dans le crépuscule. Il est simplement plus triste, plus froid, plus vieux.
Lecture globale
C’est le poème le plus cru de l’œuvre de Mèng Hàorán. Cru dans sa description directe de la pauvreté – « Les trois sentiers, hélas, manquent de ressources », « L’or brûle, le cannelier s’épuise » –, une détresse jamais vue dans ses autres poèmes. Cru dans l’expression directe de la contradiction – « La terre du nord n’est pas mon souhait » –, un rejet complet de Cháng'ān, de la quête d’une charge, des choix de la première moitié de sa vie. Cru dans l’aveu direct du vieillissement – « L’ardent désir décline avec les ans » –, le poète de quarante ans anticipe déjà le verdict de la vieillesse. Cependant, ce qui est le plus touchant dans ce poème, ce n’est pas sa tristesse, c’est qu’au sein de cette tristesse, il conserve encore la nostalgie du « Dōnglín ». Les ressources matérielles sont épuisées, l’ambition virile décline, la brise fraîche arrive, le chant de la cigale est triste – mais dans son cœur, il garde encore un « maître », il conserve encore une pensée pour le « Dōnglín ». Cette lumière n’est pas éteinte, elle ne l’éclaire juste plus.
Les quatre distiques du poème suivent une déclinaison linéaire de l’émotion : le premier est l’échouage de l’idéal, le second le renversement des valeurs, le troisième l’épuisement du corps et de l’esprit, le quatrième l’engloutissement de l’humeur. Mèng Hàorán ne s’accorde aucune issue, n’aménage pas à la fin un rayon de lune, une bouffée de brise de lotus, un son de cloche. Il se laisse simplement sombrer dans cette brise fraîche et ce chant de cigale.
C’est l’écriture la plus honnête de Mèng Hàorán. Il ne craint pas qu’on voie sa pauvreté, son embarras, son vieillissement. Il craint seulement d’oublier lui-même – d’oublier Dōnglín, d’oublier son maître, d’oublier celui qui « souvent a voulu se coucher sur une colline ».
Spécificités stylistiques
- Une « écriture de la pauvreté » rare dans la poésie classique : Les lettrés chinois décrivant leurs déconvenues parlent souvent de talent méconnu, d’ambitions inassouvies, mais rares sont ceux qui, comme Mèng Hàorán, écrivent directement « pas d’argent ». « Les trois sentiers, hélas, manquent de ressources », « L’or brûle, le cannelier s’épuise » juxtaposent détresse spirituelle et détresse matérielle, créant une faille infranchissable entre l’idéal érémitique et la réalité de la survie.
- La codification des valeurs dans l’imaginaire spatial : « La terre du nord » et « la forêt de l’Est » constituent le système de valeurs du poème. Le premier est Cháng'ān, la carrière officielle, « ce n’est pas mon souhait » ; le second est le mont Lú, le monde hors du séculier, « garde en mon cœur mon maître ». L’orientation géographique se voit attribuer une hiérarchie éthique, le choix de l’espace est un choix de vie.
- L’utilisation poignante des allusions : « Une colline », « les trois sentiers », « la forêt de l’Est », « brûler le cannelier » – Mèng Hàorán enchaîne quatre allusions sans lourdeur. Car ces allusions ne sont plus de la rhétorique, mais le cadre cognitif par lequel il comprend son propre destin. Il se place dans la lignée de Táo Yuānmíng, de Huìyuǎn, de Sū Qín, reconnaissant sa propre détresse à travers les anciens.
- L’intériorisation brutale de la conscience du temps : « Décline avec les ans » sont les trois mots les plus cruels du poème. Ce n’est pas l’écriture d’un instant, mais la reconnaissance d’un processus long. Mèng Hàorán ne s’est pas effondré au moment de son échec aux examens, il a été peu à peu consumé par le temps, au cours d’innombrables jours où « matin après matin, je rentre les mains vides ».
- La conclusion en repli inverse : Le dernier vers, « J’entends la cigale, mais redouble ma tristesse », refuse tout réconfort. La brise fraîche n’apaise pas, le chant de la cigale ne tient pas compagnie, le crépuscule n’est pas doux. C’est une nuit sans lumière, rare dans l’univers poétique de Mèng Hàorán.
Éclairages
Ce poème nous apprend que l’ennemi le plus cruel de l’idéalisme n’est souvent pas l’oppression du pouvoir, mais l’usure de la pauvreté. Mèng Hàorán n’était pas dépourvu de la volonté de se retirer, il avait sa « colline », ses « trois sentiers », son « Dōnglín », son « maître ». Il lui manquait simplement l’argent du voyage. Ce fait est si simple, et si cruel. Il réduit l’« érémitisme », choix spirituel élevé, à un luxe inabordable.
Dans la société contemporaine, d’innombrables personnes sont également coincées entre le « nord » et le « Dōnglín » : aspirant à une existence plus simple, plus authentique, mais clouées sur place par le prêt immobilier, la santé, l’éducation des enfants. L’« amertume de manquer de ressources » de Mèng Hàorán n’est pas un problème propre aux Tang, c’est une maladie tenace de la civilisation humaine – faire de l’issue spirituelle un seuil matériel. Pourtant, ce poème n’enseigne pas à renoncer à ses idéaux. Bien au contraire, Mèng Hàorán, dans le moment le plus difficile, écrit encore « La forêt de l’Est garde en mon cœur mon maître ». Il n’a pas oublié cette direction, il n’a pas nié que cela avait été, et restait, son « souhait ».
La pauvreté peut entraver son corps, entraver son retour, mais elle ne peut entraver le maître qu’il porte en son cœur, ni la forêt de l’Est dans son esprit. Un jour d’automne à Cháng'ān, il y a mille ans, un poète en habit de simple lettré, aux ressources épuisées, écrivit ce poème pour un ami moine lointain dans la brise fraîche et le chant des cigales. Il n’avait rien à lui envoyer – pas de rouleau de poèmes, pas de cadeau, plus même de quoi payer le voyage de retour. Il ne put lui envoyer que son embarras, son vieillissement, sa tristesse, et un souvenir jamais ébranlé. C’est peut-être la forme la plus pure de l’amitié humaine : lorsque je n’ai plus rien, je peux encore t’envoyer le « moi ».
À propos du poète

Meng Haoran (孟浩然), 689 - 740 après J.-C., originaire de Xiangyang, Hubei, était un célèbre poète de la dynastie Sheng Tang. Meng Haoran, poète exceptionnel sous le règne de l'empereur Kaiyuan, a composé un grand nombre de paysages et de poèmes idylliques afin d'enrichir le sujet de sa poésie.