Chanson de Pipa de Bai Juyi

pi pa xing
                J’accompagnais un ami jusqu’au bord de l’eau ;
L’érable et les joncs soupiraient au vent d’automne.
Nous sommes descendus de cheval en bateau ;
Nous allions boire mais personne ne chantonne.

Ivres sans joie, nous allions nous dire adieu,
Voyant la lune se mirer dans la rivière.
Quand on entend le son de pipa mélodieux,
Le bateau ne part pas ; je suis cloué sur terre.

Guidés par le son, nous cherchons qui joue si bien,
Mais la musique jouée par l’artiste s’arrête.
Nous dirigeons notre bateau auprès du sien ;
Rapportant du vin, nous recommençons la fête.

Elle ne vient qu’après s’être fait cent fois priée,
Par le pipa son visage à moitié voilé.
L’instrument accordé, des notes essayées,
Avant qu’elle ne joue, on est déjà charmé.

Corde après corde et note après note d’émoi
Montrent qu’elle a manqué le rêve de sa vie.
Les yeux baissés, elle donne cours à ses doigts
Pour dire au fond du cœur la tristesse infinie.

Accords légers et lents, son vibrant, brusque arrêt,
Elle joue « Robe d’arc-en-ciel » et « Taille fine ».
Les sons aigus évoquent l’averse au vent frais ;
Les sons graves le chuchotement de la bruine.

Quand les sons hauts se mêlent à ceux de douceur,
Bien des perles tombent sur un plateau de jade,
Comme le chant des loriots glisse au sein des fleurs
Ou la fontaine sanglote sous la cascade.

Quand l’eau froide se congèle et ne coule plus,
Le son figé meurt comme si par l’art magique.
Une mélancolie émerge à notre insu ;
Alors le silence est plus beau que la musique.

Soudain l’eau jaillit d’un vase brisé d’argent ;
Les fers cliquettent en croisant l’épée qu’on tire.
Elle plaque un accord au cœur de l’instrument ;
Les cordes rendent un son de soie qu’on déchire.

Enfin on n’entend plus de son sur les bateaux
Mais voit l’eau blanche au clair de la lune d’automne.
Piquant le plectre entre les quatre cordes haut,
Elle lisse sa robe et de parler se donne.

« Je suis née dans la capitale, » elle nous dit,
« J’habitais au pied de la colline Hameautique.
À treize ans, à jouer du pipa j’ai appris ;
J’étais couronnée dans l’École de Musique.

Mes maîtres applaudissaient mes chants, jeunes et vieux ;
Ma toilette mettait la plus belle dans l’ombre.
Les galants me donnaient de l’or à qui mieux mieux ;
Un chant m’apportait des rouleaux de soie sans nombre.

En battant la mesure, ma peigne était tombée ;
Ma jupe rouge souillée du vin renversé.
J’étais rieuse et joyeuse d’année en année,
Sous la lune d’automne ou au vent printanier.

Mon frère partit pour l’armée ; ma tante morte ;
Mon frais visage se fanait en vieillissant.
Peu de voitures s’arrêtaient devant ma porte ;
N’étant plus jeune, j’ai épousé un marchand.

Apre au gain, à me quitter il n’hésite guère,
Parti le mois dernier pour acheter du thé.
Je garde le bateau vide sur la rivière,
Voguant au clair de lune sur les eaux glacées.

Au fond de la nuit j’ai rêvé de ma jeunesse ;
Mes joues fardées mouillées, j’étais noyée en pleurs. »
Sa musique m’a fait soupirer de tristesse
Et son histoire m’émeut par son grand malheur.

« Nous sommes des épaves au rivage échouées ;
Peu importe si nous avons fait connaissance !
Exilé de la capitale l’an dernier,
Je mène ici une misérable existence.

On n’entend pas de musique sur ce rivage,
Ni guitare ni flûte de toute l’année.
J’habite un lieu humide près d’un marécage,
Ma maison de roseaux et de joncs entourée.

Qu’entend-on du matin au soir sur la rivière ?
Des cris mêlés au sang des singes et coucous.
Sous la lune d’automne ou les fleurs printanières,
Je bois souvent tout seul du vin amer ou doux.

Il y a des chants des montagnards ou villageois,
Mais on ne peut les appeler de la musique.
Cette nuit j’entends de votre pipa la voix,
Mes oreilles sont ravies par vos chants féeriques.

Jouez-nous encore un air de vos doigts habiles !
Je composerai du pipa une chanson. »
Émue par ma parole, elle reste immobile
Et puis tire des cordes une ondée de sons.

Cette fois la musique nous crève le cœur ;
Les assistants pleurent en se couvrant la face.
Qui donc d’entre nous a versé le plus de pleurs ?
Sur ma robe l’on en trouve le plus de traces.

Poème chinois

「琵琶行」
浔阳江头夜送客,枫叶荻花秋瑟瑟。
主人下马客在船,举酒欲饮无管弦。
醉不成欢惨将别,别时茫茫江浸月。
忽闻水上琵琶声,主人忘归客不发。
寻声暗问弹者谁?琵琶声停欲语迟。
移船相近邀相见,添酒回灯重开宴。
千呼万唤始出来,犹抱琵琶半遮面。
转轴拨弦三两声,未成曲调先有情。
弦弦掩抑声声思,似诉平生不得志。
低眉信手续续弹,说尽心中无限事。
轻拢慢捻抹复挑,初为《霓裳》后《六幺》。
大弦嘈嘈如急雨,小弦切切如私语。
嘈嘈切切错杂弹,大珠小珠落玉盘。
间关莺语花底滑,幽咽泉流冰下难。
冰泉冷涩弦凝绝,凝绝不通声暂歇。
别有幽愁暗恨生,此时无声胜有声。
银瓶乍破水浆迸,铁骑突出刀枪鸣。
曲终收拨当心画,四弦一声如裂帛。
东船西舫悄无言,唯见江心秋月白。
沉吟放拨插弦中,整顿衣裳起敛容。
自言本是京城女,家在虾蟆陵下住。
十三学得琵琶成,名属教坊第一部。
曲罢曾教善才服,妆成每被秋娘妒。
五陵年少争缠头,一曲红绡不知数。
钿头银篦击节碎,血色罗裙翻酒污。
今年欢笑复明年,秋月春风等闲度。
弟走从军阿姨死,暮去朝来颜色故。
门前冷落鞍马稀,老大嫁作商人妇。
商人重利轻别离,前月浮梁买茶去。
去来江口守空船,绕船月明江水寒。
夜深忽梦少年事,梦啼妆泪红阑干。
我闻琵琶已叹息,又闻此语重唧唧。
同是天涯沦落人,相逢何必曾相识!
我从去年辞帝京,谪居卧病浔阳城。
浔阳地僻无音乐,终岁不闻丝竹声。
住近湓江地低湿,黄芦苦竹绕宅生。
其间旦暮闻何物?杜鹃啼血猿哀鸣。
春江花朝秋月夜,往往取酒还独倾。
岂无山歌与村笛?呕哑嘲哳难为听。
今夜闻君琵琶语,如听仙乐耳暂明。
莫辞更坐弹一曲,为君翻作琵琶行。
感我此言良久立,却坐促弦弦转急。
凄凄不似向前声,满座重闻皆掩泣。
座中泣下谁最多?江州司马青衫湿。

白居易

Explication du poème

Ce poème fut composé à l’automne 816 (onzième année de l’ère Yuanhe sous l’empereur Xianzong des Tang), alors que Bai Juyi occupait le poste de Sima (Assesseur militaire) de Jiangzhou (actuelle Jiujiang dans le Jiangxi). L’année précédente, pour avoir adressé un mémoire trop franc à l’empereur, il avait offensé les puissants et avait été exilé à ce poste, en réalité une sinécure. Cette disgrâce marqua un tournant majeur dans sa carrière politique, le faisant passer d’un idéaliste aspirant à « secourir le monde » (兼济天下) à un penseur tourné vers « se perfectionner soi-même dans la retraite » (独善其身). Jiangzhou, région reculée à la vie austère, fut pour le poète un lieu d’ennui spirituel. Ce poème naît d’une authentique scène d’adieu sur le fleuve : alors qu’il raccompagnait un ami sur les rives de la rivière Xunyang, Bai Juyi rencontra par hasard une femme jouant du pipa, ancienne courtisane renommée de la capitale Chang’an, désormais errante. Son art et son histoire touchèrent profondément le poète, le conduisant de l’« écoute du luth » à l’« écoute d’une vie », pour finalement lancer ce soupir immortel : « Nous sommes tous deux naufragés aux confins du monde ! » Ce poème n’est pas seulement l’expression d’un sentiment personnel ; il est une profonde évocation, typique de l’époque médiane des Tang, de l’entrecroisement des destins de deux catégories de marginaux : le lettré désabusé et l’artiste déclassée.

Première partie :

浔阳江头夜送客,枫叶荻花秋瑟瑟。
主人下马客在船,举酒欲饮无管弦。
醉不成欢惨将别,别时茫茫江浸月。
忽闻水上琵琶声,主人忘归客不发。
寻声暗问弹者谁?琵琶声停欲语迟。
移船相近邀相见,添酒回灯重开宴。
千呼万唤始出来,犹抱琵琶半遮面。

Xúnyáng jiāng tóu yè sòng kè, fēngyè díhuā qiū sè sè.
Zhǔrén xiàmǎ kè zài chuán, jǔ jiǔ yù yǐn wú guǎnxián.
Zuì bù chéng huān cǎn jiāng bié, bié shí mángmáng jiāng jìn yuè.
Hū wén shuǐ shàng pípá shēng, zhǔrén wàng guī kè bù fā.
Xún shēng àn wèn dàn zhě shuí? Pípá shēng tíng yù yǔ chí.
Yí chuán xiāngjìn yāo xiāngjiàn, tiān jiǔ huí dēng chóng kāi yàn.
Qiān hū wàn huàn shǐ chūlái, yóu bào pípá bàn zhē miàn.

Sur les bords du fleuve à Xunyang, la nuit, j’accompagne un ami qui s’en va, / Les feuilles d’érable, les fleurs de roseau, frissonnent dans l’automne. / Moi, l’hôte, je descends de cheval ; l’ami, déjà sur la barque, / Levant la coupe, nous voudrions boire, mais nulle flûte ni luth. / L’ivresse n’amène point la joie, l’adieu n’est que tristesse, / À l’heure des adieux, immense, le fleuve baigne dans la lune. / Soudain, sur l’eau, le son d’un pipa parvient à nos oreilles, / L’hôte oublie de rentrer, l’ami diffère le départ. / Suivant le son, nous demandons tout bas qui peut bien jouer ainsi. / Le son du pipa s’arrête, elle semble vouloir parler, puis hésite. / Nous rapprochons notre barque, l’invitons à se montrer, / Ajoutons du vin, ranimons la lampe, rouvrons le banquet. / Mille appels, dix mille invocations, enfin elle paraît, / Tenant encore son pipa, à demi cachant son visage.

L’ouverture, avec ces adieux dans une nuit d’automne glaciale, crée une atmosphère de profonde mélancolie. « Nulle flûte ni luth » (无管弦) prépare l’entrée du son du pipa et suggère aussi la pauvreté de la vie spirituelle du poète. « Soudain, sur l’eau… » (忽闻…) est le pivot du poème : le son merveilleux du pipa brise soudain la lourdeur et captive toute l’attention. Une série de détails – « demandant tout bas », « elle hésite à répondre », « mille appels », « à demi cachant son visage » – dépeint avec vivacité l’hésitation, la pudeur et la méfiance de la musicienne, laissant présager un passé caché et une identité complexe, et préparant le récit à venir.

Deuxième partie :

转轴拨弦三两声,未成曲调先有情。
弦弦掩抑声声思,似诉平生不得志。
低眉信手续续弹,说尽心中无限事。
轻拢慢捻抹复挑,初为《霓裳》后《六幺》。
大弦嘈嘈如急雨,小弦切切如私语。
嘈嘈切切错杂弹,大珠小珠落玉盘。
间关莺语花底滑,幽咽泉流冰下难。
冰泉冷涩弦凝绝,凝绝不通声暂歇。
别有幽愁暗恨生,此时无声胜有声。
银瓶乍破水浆迸,铁骑突出刀枪鸣。
曲终收拨当心画,四弦一声如裂帛。
东船西舫悄无言,唯见江心秋月白。

Zhuǎn zhóu bō xián sān liǎng shēng, wèi chéng qǔdiào xiān yǒuqíng.
Xián xián yǎnyì shēng shēng sī, sì sù píngshēng bùdézhì.
Dīméi xìnshǒu xùxù tán, shuō jìn xīnzhōng wúxiàn shì.
Qīng lǒng màn niǎn mǒ fù tiāo, chū wèi « Nícháng » hòu « Liùyāo ».
Dà xián cáocáo rú jíyǔ, xiǎo xián qièqiè rú sīyǔ.
Cáocáo qièqiè cuòzá tán, dà zhū xiǎo zhū luò yùpán.
Jiānguān yīngyǔ huā dǐ huá, yōuyè quán liú bīng xià nán.
Bīng quán lěngsè xián níng jué, níng jué bù tōng shēng zàn xiē.
Bié yǒu yōuchóu àn hèn shēng, cǐshí wúshēng shèng yǒu shēng.
Yín píng zhà pò shuǐ jiāng bèng, tiěqí tūchū dāoqiāng míng.
Qǔ zhōng shōu bō dāngxīn huà, sì xián yī shēng rú liè bó.
Dōng chuán xī fǎng qiǎo wú yán, wéi jiàn jiāngxīn qiū yuè bái.

Tournant les chevilles, pinçant les cordes, deux ou trois sons, / Mélodie pas encore formée, l’émotion déjà est là. / Chaque corde étouffée, chaque son plein de pensée, / Comme une plainte sur une vie sans succès. / Sourcils baissés, doigts confiants, elle joue sans cesse, / Disant tout ce qu’en son cœur infini elle garde. / Légers frottés, lents pincés, attaques et renversés, / D’abord « La Robe de Plumes », puis « Le Vert et le Majeur ». / Les grosses cordes crépitent comme averse pressante, / Les cordes fines chuchotent comme propos intimes. / Crepitements, chuchotis, entrecroisés dans le jeu, / Grosse et petites perles tombant sur un plat de jade. / Parfois, comme un loriot caché glissant sous les fleurs, / D’autres fois, source étouffée coulant à grand-peine sous la glace. / La source glacée, froide et âpre, les cordes se figent, / Se figeant, se bloquant, un instant le son cesse. / Une autre angoisse, une haine secrète alors naît, / À ce moment, le silence vaut mieux que le son. / Comme un vase d’argent qui se brise, l’eau jaillit, / Ou des cavaliers d’acier surgissant, lames et lances s’entrechoquent. / Le morceau fini, le plectre en travers racle le cœur, / Quatre cordes d’un seul son comme soie qu’on déchire. / Barques de l’est, barques de l’ouest, toutes sans un murmure, / Seule, au centre du fleuve, brille la lune d’automne, blanche.

Ce passage est l’apogée de la description musicale dans la poésie classique chinoise. Le poète utilise une série de métaphores ingénieuses (averse pressante, propos intimes, perles tombant sur le jade, chant du loriot, source sous la glace, etc.) pour transformer le son abstrait en images visuelles et auditives tangibles. De « l’émotion déjà est là » avant que la mélodie ne soit formée, jusqu’à « disant tout ce qu’en son cœur elle garde », la musique devient le véhicule direct de l’émotion. La mention des techniques de jeu (frotter, pincer, attaquer, renverser) et des morceaux célèbres (« La Robe de Plumes » et « Le Vert et le Majeur ») montre la maîtrise exceptionnelle de l’artiste et sa gloire passée. « À ce moment, le silence vaut mieux que le son » exprime l’immense tension du silence en musique, tandis que « vase d’argent qui se brise » et « cavaliers d’acier surgissant » représentent le paroxysme de l’émotion. Enfin, « barques… toutes sans un murmure, seule… brille la lune » clôt l’élan passionné de la musique par une scène lunaire silencieuse, créant un contraste saisissant entre mouvement et immobilité, laissant une résonnance infinie.

Troisième partie :

沉吟放拨插弦中,整顿衣裳起敛容。
自言本是京城女,家在虾蟆陵下住。
十三学得琵琶成,名属教坊第一部。
曲罢曾教善才服,妆成每被秋娘妒。
五陵年少争缠头,一曲红绡不知数。
钿头银篦击节碎,血色罗裙翻酒污。
今年欢笑复明年,秋月春风等闲度。
弟走从军阿姨死,暮去朝来颜色故。
门前冷落鞍马稀,老大嫁作商人妇。
商人重利轻别离,前月浮梁买茶去。
去来江口守空船,绕船月明江水寒。
夜深忽梦少年事,梦啼妆泪红阑干。

Chényín fàng bō chā xián zhōng, zhěngdùn yīshang qǐ liǎn róng.
Zì yán běn shì jīngchéng nǚ, jiā zài Hámálíng xià zhù.
Shísān xué dé pípá chéng, míng shǔ jiàofāng dì yī bù.
Qǔ bà céng jiào shàncái fú, zhuāng chéng měi bèi Qiūniáng dù.
Wǔlíng niánshào zhēng chántóu, yī qǔ hóngxiāo bùzhī shù.
Diàntóu yínbì jī jié suì, xuèsè luóqún fān jiǔ wū.
Jīnnián huānxiào fù míngnián, qiūyuè chūnfēng děngxián dù.
Dì zǒu cóngjūn āyí sǐ, mù qù zhāo lái yánsè gù.
Mén qián lěngluò ānmǎ xī, lǎodà jià zuò shāngrén fù.
Shāngrén zhòng lì qīng biélí, qián yuè Fúliáng mǎi chá qù.
Qù lái jiāngkǒu shǒu kōng chuán, rào chuán yuèmíng jiāngshuǐ hán.
Yè shēn hū mèng shàonián shì, mèng tí zhuāng lèi hóng lángān.

Pensive, elle pose le plectre, le glisse entre les cordes, / Ajuste sa robe, se redresse, et recompose son visage. / D’elle-même, elle dit : « Je fus une fille de la Capitale, / Ma maison était au pied de la Colline du Crapaud. / À treize ans, je maîtrisai le pipa, / Mon nom fut inscrit au premier rang des musiciennes de la Cour. / Mon jeu forçait l’admiration des maîtres, / Ma parure excitait la jalousie des beautés. / Les jeunes nobles de Wuling se disputaient pour m’offrir des présents, / Pour un seul air, de soie rouge, je ne savais le compte. / Épingles d’argent incrustées de nacre, brisées en marquant la mesure, / Robe de gaze pourpre, tachée par le vin renversé. / Rires et joie cette année, et l’année qui suivit encore, / Lunes d’automne, brises de printemps, passées sans y songer. / Mon frère partit suivre l’armée, ma tante mourut, / Soirs passant, matins venant, mes couleurs se fanèrent. / Devant ma porte, le froid, l’abandon, chevaux et chars rares, / Devenue grande, je fus mariée à un marchand. / Le marchand prise le gain, dédaigne les séparations, / Le mois dernier, il partit à Fuliang acheter du thé. / J’erre, je viens, je garde ce bateau vide au confluent, / Autour du bateau, clarté de lune, l’eau du fleuve est froide. / Au cœur de la nuit, soudain je rêve des choses de ma jeunesse, / En rêve je pleure, fard et larmes rougissent les rambardes. »

Cette partie, sous forme de récit à la première personne, raconte l’histoire derrière la musique, le destin derrière l’art. D’une narration concise, le poète condense le parcours typique d’une artiste de l’époque : célébrité précoce, beauté rayonnante dans la capitale (« forçait l’admiration des maîtres », « excitait la jalousie »), vie de luxe et d’insouciance (« se disputaient pour m’offrir des présents », « je ne savais le compte »), puis déclin avec l’âge (« mes couleurs se fanèrent »), isolement, mariage avec un marchand, solitude dans un bateau vide. Le contraste violent entre le passé (« robe de gaze pourpre ») et le présent (« bateau vide », « clarté de lune ») révèle la vanité de la gloire et la cruauté du destin. « Autour du bateau, clarté de lune, l’eau du fleuve est froide » fait écho au « fleuve baigne dans la lune » du début, formant une boucle émotionnelle. La fin, « fard et larmes rougissent les rambardes », présente la douleur du passé dans une image visuelle directe, d’une tristesse poignante.

Quatrième partie :

我闻琵琶已叹息,又闻此语重唧唧。
同是天涯沦落人,相逢何必曾相识!
我从去年辞帝京,谪居卧病浔阳城。
浔阳地僻无音乐,终岁不闻丝竹声。
住近湓江地低湿,黄芦苦竹绕宅生。
其间旦暮闻何物?杜鹃啼血猿哀鸣。
春江花朝秋月夜,往往取酒还独倾。
岂无山歌与村笛?呕哑嘲哳难为听。
今夜闻君琵琶语,如听仙乐耳暂明。
莫辞更坐弹一曲,为君翻作《琵琶行》。
感我此言良久立,却坐促弦弦转急。
凄凄不似向前声,满座重闻皆掩泣。
座中泣下谁最多?江州司马青衫湿。

Wǒ wén pípá yǐ tànxī, yòu wén cǐ yǔ chóng jījī.
Tóng shì tiānyá lúnluò rén, xiāngféng hébì céng xiāngshí!
Wǒ cóng qùnián cí dìjīng, zhé jū wòbìng Xúnyáng chéng.
Xúnyáng dì pì wú yīnyuè, zhōng suì bù wén sīzhú shēng.
Zhù jìn Pénjiāng dì dī shī, huánglú kǔzhú rào zhái shēng.
Qí jiān dànmù wén hé wù? Dùjuān tí xuè yuán āi míng.
Chūnjiāng huāzhāo qiūyuè yè, wǎngwǎng qǔ jiǔ hái dú qīng.
Qǐ wú shāngē yǔ cūndí? Ōuyǎ zhāozhā nán wéi tīng.
Jīnyè wén jūn pípá yǔ, rú tīng xiān yuè ěr zàn míng.
Mò cí gèng zuò tán yī qǔ, wèi jūn fān zuò « Pípá Xíng ».
Gǎn wǒ cǐ yán liángjiǔ lì, què zuò cù xián xián zhuǎn jí.
Qīqī bù sì xiàngqián shēng, mǎn zuò chóng wén jiē yǎn qì.
Zuò zhōng qì xià shuí zuì duō? Jiāngzhōu sīmǎ qīng shān shī.

J’entends le pipa, déjà je soupire, / Puis j’entends ces mots, et mes gémissements redoublent. / Nous sommes tous deux naufragés aux confins du monde, / Nous rencontrer, pourquoi faudrait-il nous être connus avant ! / Moi, depuis l’an passé, j’ai quitté la Capitale Impériale, / En disgrâce, malade, je vis dans la ville de Xunyang. / Xunyang, lieu reculé, point de musique, / Toute l’année, on n’entend son de corde ni de flute. / J’habite près de la rivière Pen, terre basse et humide, / Roseaux jaunes, bambous amers croissent autour de ma demeure. / Que peut-on y entendre, du matin jusqu’au soir ? / Le coucou sanglotant son sang, le singe qui se lamente. / Rives printanières, matin de fleurs, nuits de lune automnale, / Souvent, je prends du vin, et seul encore je le verse. / N’y a-t-il chants de montagne et flûtes de village ? / Grinçants, discordants, ils sont pénibles à l’oreille. / Ce soir, entendant votre langage de pipa, / C’est comme ouïr une musique immortelle, mon oreille s’éclaire. / Ne refusez pas, asseyez-vous, jouez encore un air, / Pour vous, je vais composer cette « Ballade du Pipa ». / Touchée par mes mots, longtemps debout elle demeure, / Puis se rassoit, presse les cordes, le son s’accélère. / Lugubre, il ne ressemble plus au son d’avant, / Tous, l’entendant de nouveau, cachent leurs pleurs. / De tous les pleureurs, qui a le plus pleuré ? / Le Sima de Jiangzhou, sa robe bleue est trempée.

Cette partie est l’expression directe et la résonance des destins. Après le récit de la musicienne, le poète, de l’auditeur, devient le narrateur, révélant sa propre situation : « quitter la Capitale », « en disgrâce, malade ». La description de l’environnement misérable de Xunyang (« roseaux jaunes, bambous amers », « coucou sanglotant ») est à la fois un constat de la réalité et l’extériorisation de sa solitude intérieure. « Nous sommes tous deux naufragés aux confins du monde, / Nous rencontrer, pourquoi faudrait-il nous être connus avant ! » est l’âme du poème. Elle transcende les différences de statut (lettré fonctionnaire et courtisane) pour atteindre la mélancolie d’un destin humain partagé – l’errance, le désenchantement, la solitude. Enfin, la musicienne « se rassoit, presse les cordes », le son devient encore plus « lugubre », tous cachent leurs pleurs, et le poète dont « la robe bleue est trempée » verse des larmes pour la musicienne, pour lui-même, et pour tous les « naufragés », atteignant la fusion émotionnelle suprême.

Appréciation globale

Ce poème est le chef-d’œuvre des longs poèmes narratifs de Bai Juyi. Sa grandeur réside dans l’accomplissement d’une symphonie parfaite entre musique, récit et lyrisme. Tout le poème suit le fil « entendre la musique — interroger la personne — écouter l’histoire — partager l’émotion », avec une structure rigoureuse et une progression par étapes. La description musicale, d’une subtilité inégalée, en fait un modèle artistique de la transcription des sons dans la poésie classique. L’histoire de la joueuse de pipa est une peinture condensée des aléas du destin d’une artiste sous les Tang. L’implication et les réflexions du poète élèvent la tragédie individuelle en une méditation universelle sur la vie. Le thème des « naufragés aux confins du monde » (天涯沦落) pointe à la fois vers une condition historique spécifique (la disgrâce des lettrés, l’errance des artistes à l’époque médiane des Tang) et touche au sentiment éternel d’exil et de solitude humaine. Finalement, la musique et la poésie, l’autre et soi-même, le passé et le présent, fusionnent sous la lune d’automne de Xunyang, réalisant cette symphonie poignante qui transcende le temps.

Spécificités stylistiques

  • Apogée de la synesthésie musicale : Transformer le son abstrait du pipa en images concrètes (averse pressante, propos intimes, perles sur le jade, chant du loriot, source sous la glace, vase qui se brise, cavaliers…) établissant un pont entre l’ouïe, la vue et le toucher, rendant la musique présente, palpable.
  • Fusion intime d’une double narration : La ligne de la « chute de la courtisane » et celle de la « disgrâce du lettré » se développent en parallèle pour converger dans le vers-clé « Nous sommes tous deux naufragés aux confins du monde », créant une puissante force émotionnelle et une profondeur de pensée.
  • Combinaison de détails ciselés et de narration épique : Le détail somptueux de l’« épingle d’argent brisée », la touchante image des « larmes rougissant les rambardes » font écho aux méditations sur le temps qui passe (« lunes d’automne, brises de printemps, passées sans y songer »), créant un tableau à la fois réaliste et d’une vaste portée.
  • Harmonie entre atmosphère et rythme émotionnel : De la désolation d’ouverture (« frissonnent dans l’automne ») au silence pur après la musique (« seule, brille la lune d’automne, blanche »), jusqu’à la détresse de la solitude (« le coucou sanglotant son sang »), l’environnement vibre toujours à l’unisson des émotions intérieures des personnages.

Éclairages

La valeur profonde de ce chef-d’œuvre est de révéler le thème éternel que « l’art est le cristal de la souffrance, la résonance est le pont de l’humanité ». Quand le poète disgracié et la chanteuse déchue se rencontrent sur les bords de Xunyang, le son du pipa n’est plus seulement de la musique, mais le média d’un dialogue entre deux âmes brisées. « Nous sommes tous deux naufragés aux confins du monde » résonne encore après mille ans précisément parce qu’il transcende le fossé des statuts et des classes sociales, pour toucher aux difficultés existentielles communes à l’humanité – l’effondrement des idéaux, le temps gaspillé, l’errance du destin.

Ce poème nous montre que la vraie compréhension naît souvent d’expériences de douleur similaires. Dans une société moderne hautement spécialisée et émotionnellement distante, nous avons plus que jamais besoin de cette capacité d’empathie transcendant les origines : apprendre à entendre, dans la mélodie de la vie d’autrui, l’écho de notre propre existence. Par ailleurs, le processus créatif qui transforme ici une souffrance personnelle en art éternel nous rappelle aussi ceci : l’expérience individuelle de la détresse, si elle est exprimée et transmise avec sincérité, peut devenir une force spirituelle reliant les êtres et éclairant les abîmes.

Traducteur de poésie

Xu Yuanchong(许渊冲)

À propos du poète

Bai Ju-yi

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).

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Le Chagrin éternel de Bai Juyi
chang hen ge

Le Chagrin éternel de Bai Juyi

L’empereur rêvait d’une beauté adorée De tout son empire pendant plusieurs

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Est-ce une fleur ? de Bai Juyi
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Est-ce une fleur ? de Bai Juyi

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