La cithare brochée, sans raison, a cinquante cordes,
Chaque corde, chaque chevalet évoque une année de ma jeunesse.
Zhuangzi, au matin, rêva qu’il était papillon, et s’y perdit ;
L’empereur Wang, son cœur printanier, le confia au coucou.
Sur la mer bleue, sous la lune, les perles ont des larmes ;
Aux champs de Lantian, au soleil tiède, le jade exhale une fumée.
Ce sentiment aurait pu n’être qu’un souvenir —
Mais déjà, sur le moment, tout n’était que confusion.
Poème chinois
「锦瑟」
李商隐
锦瑟无端五十弦,一弦一柱思华年。
庄生晓梦迷蝴蝶,望帝春心托杜鹃。
沧海月明珠有泪,蓝田日暖玉生烟。
此情可待成追忆,只是当时已惘然。
Explication du poème
La cithare brochée (Jǐnsè) est l'œuvre ultime, le sommet de l'art poétique tardif de Li Shangyin, composée aux alentours de 858 (12e année de l'ère Dazhong), à la veille de la mort du poète. À cette époque, Li Shangyin avait épuisé toutes les vicissitudes de l'existence : sa carrière entravée par la lutte des factions Niu et Li, sa femme, née Wang, morte prématurément, lui-même souffrant de multiples maux, retiré à Zhengzhou. Ce poème, célébré comme « le plus insondable et le plus beau de la poésie classique chinoise », est en réalité le bilan poétique et le règlement de comptes philosophique que le poète dresse de toute une vie.
Le luth broché à « cinquante cordes » (wǔshí xián) est souvent interprété comme une métaphore du poète lui-même — Li Shangyin vécut environ quarante-six ans, « cinquante cordes » est un nombre approximatif, mais correspond aussi aux années de la « connaissance du destin céleste » (zhī tiānmìng, autour de cinquante ans) et au regard rétrospectif sur la vie. Le poète a alors transcendé les affaires sentimentales concrètes ou les regrets politiques pour entrer dans un questionnement ultime sur la nature de l'existence. Les quatre distiques, huit vers, sont comme les mouvements d'un quatuor, explorant respectivement les quatre dimensions du temps, de l'existence, de la valeur et de la connaissance, achevant ainsi une exploration poético-philosophique du sens de la vie.
Premier distique : « 锦瑟无端五十弦,一弦一柱思华年。 »
Jǐnsè wúduān wǔshí xián, yī xián yī zhù sī huánián.
La cithare brochée, sans raison, a cinquante cordes ;
Chaque corde, chaque chevalet, évoque les années fleuries.
Les deux mots « sans raison » (wúduān) sont la clé de voûte de tout le poème. Ils ne signifient pas seulement « sans cause », mais sont le questionnement fondamental sur l'existence elle-même — pourquoi la vie existe-t-elle sous cette forme ? Pourquoi le temps s'écoule-t-il ainsi ? Les « cinquante cordes », dépassant la règle des vingt-cinq cordes de l'ancienne cithare, suggèrent métaphoriquement une expérience de vie superposée, amplifiée. La juxtaposition de « chaque corde, chaque chevalet » transforme la spatialité de la musique (les chevalets) et sa temporalité (les cordes) en trame et chaîne de la mémoire, construisant un palais de souvenirs en trois dimensions.
Second distique : « 庄生晓梦迷蝴蝶,望帝春心托杜鹃。 »
Zhuāng shēng xiǎo mèng mí húdié, Wàng dì chūnxīn tuō dùjuān.
Zhuang Zhou, au matin, rêve, s'égare en papillon ;
L'empereur Wang confie son cœur de printemps au coucou.
Ce distique construit, par une double allusion, un double dilemme de l'existence. Le rêve du papillon de Zhuang Zhou pointe vers l'irréalité de la connaissance : ce que nous tenons pour réel n'est peut-être qu'un rêve d'une dimension supérieure. La métamorphose en coucou de l'empereur Wang pointe vers le caractère métaphorique de l'expression : le véritable sentiment ne peut être énoncé directement, il ne peut qu'emprunter la voix d'un autre (le coucou). Ensemble, ils révèlent le dilemme humain : nous ne pouvons être sûrs de la réalité de notre connaissance, ni atteindre la transparence de notre expression.
Troisième distique : « 沧海月明珠有泪,蓝田日暖玉生烟。 »
Cānghǎi yuè míng zhū yǒu lèi, Lántián rì nuǎn yù shēng yān.
Mer d'azur, lune claire, perle en larme ;
Champ d'indigo, soleil chaud, jade émet une fumée.
Le poète crée ici le parallèle d'images le plus vaporeux et pourtant le plus précis de l'histoire de la poésie chinoise. « Perle en larme » (zhū yǒu lèi) fusionne la précieuse matérialité de la perle et la fragilité affective de la larme, métaphorisant la douleur inévitablement associée à la beauté. « Jade émet une fumée » (yù shēng yān) unit la solidité de l'entité qu'est le jade et l'évanescence de l'irréel qu'est la fumée, symbolisant l'idéal toujours visible mais hors d'atteinte. La mer d'azur et le champ d'indigo, l'un vaste et profond, l'autre doux et fertile ; la lune claire et le soleil chaud, l'un froid et pur, l'autre tiède et lumineux — ces deux groupes d'images forment le spectre complet d'un univers émotionnel.
Dernier distique : « 此情可待成追忆,只是当时已惘然。 »
Cǐ qíng kě dài chéng zhuīyì, zhǐshì dāngshí yǐ wǎngrán.
Ce sentiment pourrait attendre de devenir souvenir ;
Seulement, sur le moment même, il n'était déjà que stupeur vague.
Le dernier distique accomplit une inversion poétique saisissante : habituellement, nous pensons « vivre maintenant, se souvenir plus tard ». Mais Li Shangyin dit qu'au « moment même » (dāngshí) de l'expérience, la stupeur vague (wǎngrán) avait déjà lieu. Cela révèle une vérité existentielle profonde : l'homme est éternellement en retard sur le temps — lorsque nous vivons quelque chose, nous ne comprenons pas vraiment ce que nous sommes en train de vivre ; lorsque nous nous en souvenons, ce dont nous nous souvenons est déjà le « moment même » remanié par la mémoire. Cet « éternel retard » est l'essence même de la stupeur vague.
Lecture globale
C'est un texte de philosophie existentialiste écrit en poésie. Il n'explore pas des fragments concrets de vie, mais les quatre dimensions fondamentales de la vie elle-même : le temps (années fleuries), l'existence (rêve du papillon), la valeur (perle en larme, jade fumée), la connaissance (stupeur vague). Le poème présente une structure circulaire parfaite : commençant par la question du « sans raison », s'achevant par la confirmation de la stupeur vague, formant une boucle de réflexion sans issue.
L'achievement le plus révolutionnaire du poème réside dans le fait qu'il brise complètement la logique linéaire de l'« expérience — compréhension — expression ». Chez Li Shangyin, l'expérience est déjà stupeur vague, la compréhension est égarement, l'expression est métaphore. Le contenu concret de ce « sentiment » (cǐ qíng) que tant ont cherché n'est pas important ; ce qui importe, c'est que le « sentiment », en tant qu'état d'existence, coexiste éternellement avec la « stupeur vague ». Cette perspicacité profonde de la structure de l'émotion humaine élève Le Luth Broché au-delà du poème lyrique ordinaire, en faisant une exploration poétique de la conscience elle-même.
Avec ce poème, Li Shangyin prouve que : le plus haut degré de la poésie n'est pas d'expliquer le monde, mais de présenter son inexplicabilité. La perle en larme sous la lune claire sur la mer d'azur, la fumée du jade sous le soleil chaud du champ d'indigo, ces images sont immortelles depuis mille ans précisément parce qu'elles sont à la fois extrêmement précises (on croit les voir) et extrêmement vagues (on ne peut dire ce qu'elles sont). Cette précision vague est la métaphore parfaite de la condition existentielle humaine.
Spécificités stylistiques
- Recréation philosophique des allusions : Le rêve du papillon de Zhuang Zhou était, chez Zhuangzi, la philosophie de l'égalité des choses ; ici, il devient la métaphore du dilemme de la connaissance. La métamorphose en coucou de l'empereur Wang était, dans la légende, une histoire de loyauté au souverain ; dans le poème, elle devient le symbole du dilemme de l'expression. L'allusion ne cite plus l'histoire, elle crée une nouvelle situation philosophique.
- Fusion paradoxale des images : L'essence de la perle est l'intégrité, l'essence de la larme est l'effusion ; l'essence du jade est la solidité permanente, l'essence de la fumée est l'évanescence illusoire. Li Shangyin fusionne délibérément ces attributs opposés, créant des composés d'images porteurs d'une signification philosophique complexe.
- Plissement multiple du temps : Le poème contient le temps physique (l'âge suggéré par les cinquante cordes), le temps psychologique (évocation des années fleuries), le temps cosmique (lune claire sur la mer d'azur), le temps cyclique (cœur de printemps du coucou). Ces couches temporelles s'interpénètrent, donnant aux huit vers une capacité temporelle de dimension épique.
Éclairages
Ce chef-d'œuvre révèle une structure a priori du dilemme de la connaissance humaine : notre conscience, lorsqu'elle tente de comprendre sa propre expérience, est à jamais séparée par un fossé temporel. La condition même de « Ce sentiment pourrait attendre de devenir souvenir » est précisément que « sur le moment même, il n'était déjà que stupeur vague » — l'expérience la plus profonde ne peut être pleinement saisie à l'instant même où elle a lieu. Elle doit attendre que le temps la dépose sous la forme du « souvenir » pour obtenir une certaine lucidité rétrospective. Li Shangyin saisit avec acuité que c'est précisément ce décalage éternel entre « expérience » et « compréhension » qui constitue la source de la profondeur de l'émotion humaine.
Les images centrales du poème pointent toutes vers une vérité paradoxale : le phénomène du papillon interroge la frontière entre sujet et objet de la connaissance, le phénomène du coucou révèle que l'expression affective doit nécessairement passer par la métaphore d'un autre, la perle-en-larme présente la symbiose de la perfection et de la douleur, le jade-fumée symbolise la coexistence de la solidité et de la dissipation. Ensemble, ces images forment un modèle de connaissance : la plus haute réalité que nous puissions atteindre se présente souvent sous la forme d'une unité de contradictions. Cela suggère que la poursuite d'une compréhension unique, claire, non-contradictoire, peut au contraire nous éloigner de la vérité de l'existence.
La pratique poétique de Li Shangyin elle-même est une réponse créative à ce dilemme de la connaissance. Lorsque l'expérience ne peut être dite directement, il choisit de la porter dans des composés d'images comme « perle en larme sous la lune claire sur la mer d'azur » — non pour expliquer, mais pour présenter ; non pour définir, mais pour montrer son insondable richesse. Cela offre une éthique cognitive importante : pour certaines expériences de vie centrales, préserver leur caractère vague, polysémique et contradictoire peut être plus respectueux de la vérité que de vouloir à tout prix clarifier et simplifier.
Finalement, cette œuvre ne nous donne pas de réponse, mais une manière supérieure de poser des questions. Elle nous apprend à reconnaître dans la vie ces moments qui sont par essence « stupeur vague » — non par défaut de notre compréhension, mais parce que ces expériences elles-mêmes excèdent la capacité de la logique linéaire. La véritable maturité consiste peut-être à apprendre, dans la vie quotidienne qui exige des choix clairs, à réserver pour ces moments de « stupeur vague » un espace intime préservé de toute intrusion ; à protéger, au-delà de l'esprit d'époque qui recherche efficacité et clarté, cette faculté de perception qui permet la coexistence des contradictions et la suspension du sens.
À propos du poète

Li Shangyin (李商隐), oriundo de la ciudad de Jiaozuo, provincia de Henan, 813 - 858 d. C., fue un joven en circunstancias extremadamente difíciles. En literatura, Li Shangyin fue un gran poeta de la Dinastía Tang Tardía, cuyos poemas estaban a la altura de los de Du Mu. Sus poemas estaban escritos en forma de canciones y poemas, atacando los males de la época, recitando historia y enviando despedidas a los amigos.