Le Jardin de la Vallée d’Or de Du Mu

jin gu yuan
    La splendeur dissipée a suivi parfums et poussière.
L’eau coule, insensible. L’herbe verdit pour elle-même.
Au crépuscule, le vent d’est se lamente avec les oiseaux.
Les pétales qui tombent sont encore comme la beauté qui se jeta du haut de la tour.

Poème chinois

「金谷园」
繁华事散逐香尘,流水无情草自春。
日暮东风怨啼鸟,落花犹似坠楼人。

杜牧

Explication du poème

Ce poème fut composé durant le mandat de Du Mu à Luoyang (probablement pendant ou juste après son poste de Censeur impérial), alors que le poète, dans la force de l'âge, approfondissait ses réflexions sur l'histoire et la vie. Le jardin de la Vallée d'Or (Jīngǔyuán), somptueux jardin construit par Shi Chong, riche magnat des Jin de l'Ouest, avait connu une prospérité éclatante, et sa splendeur comme sa tragédie (Shi Chong, exécuté pour des luttes politiques, sa concubine préférée, Lüzhu, se suicida en se jetant du haut d'un pavillon pour lui garder sa vertu) s'étaient depuis longtemps sédimentées en un symbole historique et culturel emblématique de la ville de Luoyang. Lorsque Du Mu pénétra sur ce site, il ne vit que désolation, herbes et eau courante, mais ressentit un dialogue spirituel, traversant plus de trois siècles, sur le luxe, la loyauté et la destruction.

La création de ce poème illustre les caractéristiques typiques de la poésie historique de Du Mu : il ne se contente pas de simplement évoquer le site ancien, mais soude poétiquement l'instant le plus saisissant de la tragédie historique (la chute de Lüzhu) avec l'élément naturel le plus symbolique sous ses yeux (les fleurs tombant au crépuscule), permettant ainsi à la « conséquence » historique (la désolation) et à sa « cause » (la prospérité et l'héroïsme) d'apparaître simultanément dans une même image. L'histoire du jardin de la Vallée d'Or englobe l'extrême richesse, le luxe esthétique, la cruauté politique et la vertu héroïque individuelle. En prenant cela pour sujet, l'émotion de Du Mu dépasse le simple soupir sur l'essor et la chute, touchant à la fragilité et à la beauté tragique des belles choses (qu'il s'agisse d'un jardin prospère ou d'une beauté exceptionnelle) face à la violence de l'histoire et à l'écoulement du temps.

Premier distique : « 繁华事散逐香尘,流水无情草自春。 »
Fánhuá shì sàn zhú xiāng chén, liú shuǐ wúqíng cǎo zì chūn.
L'affaire de prospérité dispersée, suivant la poussière parfumée ;
L'eau courante sans sentiment, l'herbe, d'elle-même, printanière.

L'ouverture résume, d'une plume historique hautement condensée, l'essor et la chute. « L'affaire de prospérité dispersée » est l'énoncé direct de l'issue, « suivant la poussière parfumée » est l'imagination poétique du processus. Shi Chong faisait répandre de la poudre de santal sur un lit d'ivoire et ordonnait à ses concubines de marcher dessus ; celles qui ne laissaient pas de trace recevaient des perles. Cette « poussière parfumée » d'un luxe extrême devient ici la métaphore parfaite de toute vanité et de tout désir se dissipant en un instant. Le vers suivant tourne la plume vers la nature éternelle : « l'eau courante sans sentiment » est le symbole de l'indifférence du temps ; « l'herbe, d'elle-même, printanière » : un « d'elle-même » () exprime toute l'indifférence de l'herbe et la constance de la loi céleste. Les bouleversements et le tumulte des affaires humaines semblent particulièrement brefs et vains devant le rythme éternel de la nature. Ce distique oppose « dispersée » à « printanière », l'illusion de « suivant la poussière parfumée » à la réalité de « l'herbe, d'elle-même, printanière », constituant une contemplation philosophique immense et mélancolique.

Dernier distique : « 日暮东风怨啼鸟,落花犹似坠楼人。 »
Rìmù dōngfēng yuàn tí niǎo, luòhuā yóu sì zhuì lóu rén.
Crépuscule, vent d'est, plaintif, l'oiseau qui crie ;
Fleurs tombées, semblent encore à la personne tombée du pavillon.

L'émotion du poète se condense et se sublime davantage dans le crépuscule. « Crépuscule » donne au tableau une teinte immense et brumeuse ; le « vent d'est », messager du printemps, est ici associé à « plaintif, l'oiseau qui crie », teintant le son du vent et le cri de l'oiseau de mélancolie. C'est le poète injectant fortement son émotion subjective dans le paysage objectif, créant une atmosphère où ciel et terre partagent la tristesse. Le dernier vers est le trait qui achève l'œuvre, le coup de génie de l'association. Les « fleurs tombées » sont le paysage réel sous les yeux, l'inéluctabilité de la fin du printemps et du parfum ; la « personne tombée du pavillon » est l'allusion historique, l'issue héroïque du sacrifice de Lüzhu. Avec les deux mots « semblent encore » (yóu sì), le poète les relie, trouvant non seulement le support parfait pour la projection émotionnelle, mais accomplissant aussi une conversion symbolique profonde : la vie de Lüzhu, comme une fleur, belle et brève, sa chute aussi décidée et d'une triste splendeur que la chute des fleurs. Les fleurs éparpillées deviennent ainsi le symbole poétique, traversant le temps et l'espace, de la tragédie de la vie sans cesse rejouée.

Lecture globale

Ce quatrain en sept syllabes est celui, parmi les poèmes historiques de Du Mu, où l'émotion est la plus d'une triste beauté, délicate et sinueuse, et l'atmosphère la plus harmonieuse et parfaitement réalisée. Il évite habilement la discussion directe, guidant plutôt le lecteur, par une chaîne d'images soigneusement choisies, à accomplir un voyage esthétique allant de la connaissance historique à la résonance émotionnelle.

La structure de tout le poème présente un fil délicat « général — particulier — synthèse » : le premier distique décrit globalement la fin de la prospérité, l'indifférence de la nature, c'est la contemplation philosophique historique macroscopique ; le dernier distique décrit en détail le crépuscule, la plainte de l'oiseau, les fleurs tombées comme la personne tombée du pavillon, c'est la focalisation sur des images microscopiques, pleines de la couleur du chagrin. Le vers « fleurs tombées, semblent encore à la personne tombée du pavillon » fusionne parfaitement l'image naturelle précédente (fleurs tombées) et l'histoire humaine (personne tombée du pavillon), atteignant l'état suprême de la fusion du paysage et de l'émotion, de l'identité du présent et du passé. Dans le poème, des images comme « poussière parfumée », « eau courante », « herbe printanière », « crépuscule », « vent d'est », « oiseau qui crie », « fleurs tombées » sont toutes des éléments communs de la poésie traditionnelle, mais Du Mu, avec des mots comme « suivant », « d'elle-même », « plaintif », « semblent encore », les organise et les transforme de manière ingénieuse, leur faisant tisser ensemble un réseau d'atmosphère unique, plein d'échos historiques et de chagrin de la vie.

Spécificités stylistiques

  • Construction à double niveau du système d'images : Les images poétiques peuvent être divisées en « couche naturelle » (poussière parfumée, eau courante, herbe printanière, crépuscule, vent d'est, oiseau qui crie, fleurs tombées) et « couche historique et humaine » (affaire de prospérité, personne tombée du pavillon). L'intelligence de Du Mu réside dans le fait qu'il ne se contente pas de les juxtaposer simplement, mais fait porter et parler de l'histoire humaine par les images naturelles. Par exemple, la « poussière parfumée » métaphorise la prospérité, les « fleurs tombées » font allusion à Lüzhu, donnant une image poétique tangible au sentiment abstrait de l'essor et de la chute et à la personne tragique concrète.
  • Dialectique émotionnelle du « sans sentiment » et du « avec sentiment » : Dans le poème, « l'eau courante sans sentiment, l'herbe, d'elle-même, printanière » décrit le « sans sentiment » de la loi céleste et de la nature, tandis que « vent d'est, plaintif, l'oiseau qui crie », « fleurs tombées, semblent encore à la personne tombée du pavillon » décrivent le « avec sentiment » du poète et des dix mille choses. Ce contraste n'est pas une contradiction, mais révèle la double conscience du poète : d'une part, la lucidité sur l'effacement inévitable de l'histoire dans le temps naturel (sans sentiment) ; d'autre part, l'incapacité à réprimer une profonde compassion et nostalgie envers la beauté et l'héroïsme concrets qu'elle contient (avec sentiment). Cette tension est précisément la source de la force émouvante de la poésie.
  • Usage subtil du choix des mots et de la synesthésie : Le mot « suivant » (zhú) donne à « l'affaire de prospérité dispersée » une dynamique et un sens de direction, comme si l'on voyait la prospérité s'éloigner comme fumée et poussière ; le mot « d'elle-même » () met en relief l'indifférence et l'indépendance de l'herbe, faisant ressortir la vanité des affaires humaines ; le mot « plaintif » (yuàn) injecte de l'émotion au vent d'est et au cri de l'oiseau, c'est l'usage ingénieux de la synesthésie ; « semblent encore » (yóu sì) est la clé de voûte de l'association, simple et précis, reliant l'objet et le moi, le présent et le passé.
  • Présentation concentrée de la beauté tragique : Ce poème peut être vu comme une expression condensée de la « beauté tragique » classique chinoise. Il contient les éléments clés de la tragédie : la beauté passée (la Vallée d'Or prospère, la beauté Lüzhu), la destruction inévitable (affaire dispersée, chute du pavillon), les traces désolées et le souvenir infini après la destruction. En comparant les fleurs tombées à la personne tombée du pavillon, le poète transforme une mort violente en un dépérissement d'une triste beauté, sublimant, dans la plainte mélancolique, un état esthétique qui brise le cœur.

Éclairages

Cette œuvre est comme un requiem joué pour la beauté disparue, ses révélations sont profondes et à multiples niveaux. Elle concerne d'abord le temps et la mémoire. Le poète révèle une contradiction éternelle : la prospérité matérielle (le jardin de la Vallée d'Or) s'« disperse, suivant la poussière parfumée », mais l'image spirituelle (la personne tombée du pavillon) peut, grâce à la force de la poésie (l'association de « fleurs tombées, semblent encore »), renaître et durer dans l'esprit des générations suivantes. Cela nous rappelle ce qui vaut la peine de résister au temps, ce qui mérite d'être trempé par la mémoire — souvent, ce ne sont pas la richesse et le pouvoir en eux-mêmes, mais l'éclat de l'humanité qui y est associé (comme l'héroïsme de Lüzhu) ou la leçon profonde.

Ensuite, elle concerne la conception de l'histoire et la capacité d'empathie. Du Mu ne s'arrête pas au sentiment général de « l'affaire de prospérité dispersée », mais concentre son regard sur une personne tragique concrète, la « personne tombée du pavillon ». Cela illustre une conception précieuse de l'histoire : l'histoire n'est pas seulement la succession des dynasties, mais l'entrecroisement d'innombrables destins individuels. L'empathie profonde que le poète éprouve pour le destin de Lüzhu à travers plusieurs siècles (la comparant à une fleur) nous révèle que la véritable compréhension de l'histoire nécessite cette imagination et cette sollicitude pour les conditions de vie concrètes.

Finalement, elle touche à la philosophie de la vie et de la beauté. L'association « fleurs tombées, semblent encore à la personne tombée du pavillon » est saisissante parce qu'elle révèle une certaine homologie entre la vie et la beauté : toutes deux infiniment précieuses, extrêmement fragiles, et leur processus de disparition a une posture émouvante, décidée. Ce poème nous fait, tout en soupirant sur l'« eau courante sans sentiment », chérir davantage ces « instants de beauté » dans la vie, qui s'épanouissent comme des fleurs et finiront par se faner, et réfléchir à comment leur donner un sens qui transcende la « poussière parfumée ». Il nous dit que le véritable souvenir n'est pas de s'abîmer dans le chagrin de la disparition, mais, après avoir reconnu la loi indifférente de l'« herbe, d'elle-même, printanière », de garder encore de la compassion et du souvenir pour la « personne tombée du pavillon ». Ce sentiment lui-même est la défense de la dignité de la vie.

À propos du poète

Du Mu

Du Mu (杜牧), 803 - 853 après J.-C., était originaire de Xi'an, dans la province de Shaanxi. Parmi les poètes Tang, il était l'un de ceux qui présentaient des caractéristiques propres, et les générations suivantes ont aimé le classer aux côtés de Li Shangyin. Les poèmes de Du Mu sont lumineux et fluides, riches en couleurs.

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