À l’aube, balai d’or en main, elle ouvre la salle dorée.
Elle va, elle vient, tenant l’éventail rond, comme en suspens.
Son teint de jade ne vaut pas le noir du corbeau frigorifié,
Qui, lui, porte encore dans son plumage l’ombre du soleil de Zhaoyang.
Poème chinois
「长信怨」
王昌龄
奉帚平明金殿开,且将团扇共徘徊。
玉颜不及寒鸦色,犹带昭阳日影来。
Explication du poème
Wang Changling vécut à l'apogée de la dynastie Tang, une époque où les poèmes des doléances du palais prospéraient. L'empereur Xuanzong des Tang avait un harem de trois mille beautés, et nombreuses furent les femmes qui, toute leur vie, ne purent voir le visage du souverain. Leur jeunesse, leur beauté, leurs sentiments profonds étaient enfermés derrière les hauts murs du palais intérieur, se transformant finalement en une attente et un ressentiment sans fin. Cette série de poèmes comprend cinq pièces, inspirées de l'histoire de Ban Jieyu de la dynastie Han. Ban Jieyu, concubine de l'empereur Chengdi des Han, était aussi talentueuse que belle. Elle fut d'abord favorisée, mais perdit les faveurs impériales après l'arrivée au palais des sœurs Zhao Feiyan. Elle demanda elle-même à servir l'impératrice douairière au palais Changxin, passant le reste de sa vie dans la solitude. Son destin devint un archétype classique des poèmes des doléances du palais pour les générations suivantes.
Le troisième poème de la série est justement une aube au palais Changxin, après la disgrâce de Ban Jieyu. Au petit matin, la porte du palais doré s'ouvre, elle prend le balai et commence à balayer — ce n'est pas là sa tâche, mais c'est tout ce qu'elle peut faire. Pendant ses moments de loisir, elle tient un éventail rond et erre seule.
Premier distique : « 奉帚平明金殿开,且将团扇共徘徊。 »
Fèng zhǒu píngmíng jīn diàn kāi, qiě jiāng tuánshàn gòng páihuái.
À l'aube, la porte du palais doré s'ouvre, balai en main, je commence à nettoyer ; / N'ayant que l'éventail rond pour compagne, j'erre seule.
Dès l'ouverture, la vie quotidienne dépeint la solitude du palais profond. « 奉帚平明 » — Dès l'aube, il faut prendre le balai pour nettoyer le palais doré. Le mot « 奉 » exprime son humilité et sa soumission ; « 平明 » évoque la répétition jour après jour. Ce palais doré, lieu qu'elle avait autrefois espéré, n'est plus pour elle qu'une obligation de nettoyage. « 且将团扇共徘徊 » — L'« éventail rond » fait référence au poème de Ban Jieyu, Chant de la plainte : « Taillé en éventail de joie partagée, rond comme la lune… Je crains toujours l'arrivée de l'automne, le vent frais chassant la chaleur. Abandonné dans un coffre, faveur et sentiments rompus en chemin. » L'éventail rond, utilisé en été et jeté en automne, symbolise la femme délaissée. « Elle n'a que l'éventail rond pour compagne » — elle ne peut avoir pour compagnie que cet éventail, symbole de son propre destin, errant seule dans le palais froid. Le mot « 且 » exprime tout le sentiment d'impuissance : elle n'a rien d'autre à faire, personne d'autre pour tenir compagnie, elle ne peut qu'agir ainsi.
Ce distique utilise « 奉帚 » pour dépeindre son humilité, « 团扇 » pour évoquer son destin, et « 徘徊 » pour décrire sa solitude. La superposition de ces trois images dépeint de manière vivante le matin d'une dame de palais délaissée.
Second distique : « 玉颜不及寒鸦色,犹带昭阳日影来。 »
Yù yán bùjí hán yā sè, yóu dài zhāoyáng rì yǐng lái.
Mon teint de jade ne vaut pas la couleur noire du corbeau frigorifié — / Lui vient du palais Zhaoyang, portant encore sur lui la lumière du soleil de là-bas.
Ce distique est le point culminant émotionnel du poème, et un vers resté célèbre à travers les âges. « 玉颜不及寒鸦色 » — Elle se plaint et s'apitoie : mon teint est comme le jade, mais il ne vaut pas le noir du corbeau. Ce n'est pas vraiment « inférieur », mais une blessure intime extrême : même un corbeau peut voler librement, passer par le palais Zhaoyang, s'imprégner de la lumière du soleil là-bas, tandis que moi, je suis à jamais enfermée dans ce palais froid. « 犹带昭阳日影来 » — « Zhaoyang » est le palais où résidaient l'empereur Chengdi des Han et Zhao Feiyan, symbolisant le lieu de la faveur ; « l'ombre du soleil » (日影) métaphorise la grâce impériale. Le corbeau, venant du palais Zhaoyang, porte encore sur lui cette lumière solaire, cette chaleur, cette faveur. Tandis qu'elle, elle ne peut même pas apercevoir le palais Zhaoyang, encore moins en recevoir « l'ombre du soleil ».
La subtilité de ce distique réside dans l'utilisation de « 不及 » pour exprimer une injustice extrême, et de « 犹带 » pour exprimer un désir profond. Le corbeau, créature de mauvais augure, est pourtant plus chanceux qu'elle ; la lumière du soleil, qui éclaire toutes choses, n'atteint pas le palais Changxin où elle se trouve. Ce contraste porte le ressentiment de la dame de palais à son comble et fait ressentir au lecteur une tristesse qui pénètre jusqu'aux os.
Lecture globale
Les deux premiers vers de ce poème ancien décrivent la routine matinale de la dame de palais, utilisant les trois images « 奉帚 », « 团扇 », « 徘徊 » pour esquisser son état de vie humble, solitaire et désemparé. Les deux derniers vers, par le contraste entre « 玉颜 » et « 寒鸦 », portent le ressentiment intérieur à son paroxysme, faisant ressentir au lecteur, dans un contraste extrême, la tristesse de l'oubliée.
Le langage du poème est simple, l'émotion profonde. Pas une plainte directe, mais le lecteur ressent le ressentiment le plus profond ; pas un mot violent, mais le lecteur perçoit la douleur la plus vive. Surtout le vers « 玉颜不及寒鸦色 », par une métaphore et un contraste extrêmes, fusionne l'auto-dénigrement et l'auto-apitoiement de la dame de palais, devenant une phrase célèbre chantée à travers les âges. Comparé aux poèmes de frontière héroïques et pathétiques de Wang Changling, ce poème est plus introverti, plus délicat. Mais il est tout aussi puissant, tout aussi touchant — cette silhouette de « 奉帚平明 », cette errance de « 且将团扇 », cet auto-apitoiement de « 不及寒鸦 », sont autant de témoignages de la perspicacité du poète sur les profondeurs de la nature humaine, de sa compassion face à l'injustice du destin.
Spécificités stylistiques
- Utilisation naturelle des allusions, approfondissement de la signification : « 团扇 » fait référence à l'histoire de Ban Jieyu, « 昭阳 » à l'histoire de Zhao Feiyan ; les deux allusions sont intégrées au poème de manière imperceptible, mais ajoutent une profondeur historique et une richesse culturelle à l'ensemble.
- Contraste marqué, douleur multipliée : Le contraste entre « 玉颜 » et « 寒鸦 » fusionne l'auto-dénigrement de la dame de palais et son désir de la faveur impériale, avec une forte tension émotionnelle.
- Métaphore par l'objet, retenue et profondeur : Ne pas dire directement « j'ai perdu la faveur », mais dire « 团扇徘徊 » ; ne pas dire directement « je vaux moins qu'une autre », mais dire « 不及寒鸦色 ». Cette écriture métaphorique rend l'émotion plus retenue, plus profonde.
- Détails expressifs, forte visualisation : Les deux détails « 奉帚平明 » et « 团扇徘徊 » dépeignent le matin d'une dame de palais délaissée comme si elle était sous nos yeux.
Éclairages
Ce poème nous montre d'abord l'état psychologique de l'oublié. Cette dame de palais n'est pas sans beauté, pas sans talent, elle est simplement oubliée. Chaque jour, elle nettoie le palais doré, chaque jour, elle n'a que l'éventail pour compagne, chaque jour, elle regarde les corbeaux venir du palais Zhaoyang — cet auto-apitoiement de « 玉颜不及寒鸦色 » est précisément la douleur la plus profonde de l'oublié. Il nous dit : Ne pas être vu est une blessure profonde. Pour quiconque, être nécessaire, être vu, être reconnu sont des dignités fondamentales de l'existence. Lorsque nous avons du pouvoir et des opportunités, n'oublions pas ceux qui sont oubliés ; lorsque nous devenons nous-mêmes oubliés, apprenons aussi à vivre avec nous-mêmes, à préserver notre dignité dans la solitude.
Le mot « 且 » dans « 且将团扇共徘徊 » nous invite aussi à réfléchir à l'auto-consolation dans l'impuissance. « 且 » signifie pour l'instant, provisoirement. Elle n'a pas d'autre choix, elle ne peut que « 且 » avoir l'éventail pour compagne, « 且 » errer dans le palais froid. Ce « 且 » est l'impuissance, mais aussi une forme d'auto-consolation — puisque rien ne peut être changé, vivons ainsi pour l'instant. Cela nous enseigne : Dans une impasse que l'on ne peut changer, apprendre à « 且 » est une sagesse de survie. Ce n'est pas abandonner, mais accepter ; ce n'est pas se soumettre au destin, mais coexister avec lui.
Le contraste de « 玉颜不及寒鸦色 » nous invite aussi à réfléchir à la souffrance de la comparaison. La douleur de cette dame de palais vient non seulement d'avoir perdu la faveur, mais aussi du fait que même un corbeau peut s'imprégner de l'ombre du soleil de Zhaoyang, tandis qu'elle ne le peut pas. Cette « comparaison » multiplie la souffrance. Cela nous enseigne : Beaucoup de souffrances ne viennent pas de la situation elle-même, mais de la comparaison avec autrui. Lorsque nous nous comparons à des personnes plus chanceuses, la souffrance est décuplée ; lorsque nous apprenons à ne pas nous comparer, à ne nous concentrer que sur notre cœur intérieur, la souffrance s'atténue.
La silhouette de cette dame de palais « 奉帚平明 » est particulièrement émouvante. Chaque matin, elle se lève, prend le balai, nettoie le palais doré. Jour après jour, année après année. Elle sait qu'elle n'attendra peut-être jamais cette personne, mais elle continue chaque jour de nettoyer, chaque jour d'errer, chaque jour de regarder les corbeaux venir du palais Zhaoyang. Cette attitude qui maintient le quotidien dans le désespoir est en soi une force. Elle nous apprend : même sans espoir, il faut bien vivre chaque jour ; même oublié, il faut préserver sa dignité. Ce balai, cet éventail, ce palais doré sont les preuves de son existence.
À propos du poète

Wang Changling (王昌龄) était originaire de Xi'an, Shaanxi, vers 690 - vers 756 de notre ère. Il a été admis au rang de jinshi en 727. Les poèmes de Wang Changling traitent principalement des lieux frontaliers, des amours et des adieux, et il était très connu de son vivant. Il était connu sous le nom de « Sage des sept poèmes », au même titre que Li Bai.