La lune se lève sur les monts Célestes,
Dans l'immensité des nuages et des mers.
Un vent long de dix mille lieues souffle,
Franchissant la Porte de Jade, frontière.
Les Han ont marché vers le col de Bai Deng,
Les Barbares guettent le golfe du Kokonor.
Depuis toujours, en ces lieux de combat,
Nul n'est jamais revenu vivant.
Les gardes contemplent les teintes frontalières,
Leurs visages marqués par l'envie du retour.
Dans les hautes tours, en cette même nuit,
Les soupirs ne doivent point cesser.
Poème chinois
「关山月」
李白
明月出天山,苍茫云海间。
长风几万里,吹度玉门关。
汉下白登道,胡窥青海湾。
由来征战地,不见有人还。
戍客望边色,思归多苦颜。
高楼当此夜,叹息未应闲。
Explication du poème
Ce poème fut composé durant l'ère Tianbao (742-756), alors que la dynastie Tang, glorieuse, commençait à décliner, engagée dans de fréquentes guerres frontalières contre les Tubo (Tibétains), les Arabes et autres. Reprenant un thème classique de la poésie populaire (乐府), Li Bai brosse d'un pinceau grandiose un tableau tragique des guerres frontalières, dépeignant tant les épreuves des soldats que l'aspiration profonde à la paix, reflétant son humanisme profond.
Premier couplet :« 明月出天山,苍茫云海间。 »
Míng yuè chū Tiānshān, cāng máng yún hǎi jiān.
Claire lune se lève sur les Monts Célestes, Au sein de la mer de nuages, vaste et brumeuse.
L'ouverture déploie une toile d'une ampleur extraordinaire. La lune, normalement levée à l'est, est ici décrite surgissant des Monts Célestes (à l'ouest), perspective inhabituelle renforçant l'immensité et l'étrangeté des frontières. « Mer de nuages, vaste et brumeuse » évoque l'étendue spatiale et métaphorise les incertitudes et les troubles de l'époque.
Deuxième couplet :« 长风几万里,吹度玉门关。 »**
Cháng fēng jǐ wàn lǐ, chuī dù Yùmén Guān.
Long vent de dix mille lieues, Souffle au-delà de la Passe de Jade.
Ce vers porte la sensation d'espace à son comble. « Dix mille lieues » est une hyperbole conférant au vent une épaisseur temporelle et historique ; il semble venir du pays natal pour s'arrêter aux frontières, devenant un lien intangible entre la patrie et les confins. « Passe de Jade », frontière entre le monde chinois et l'Occident, symbolise la limite entre la vie et la mort, la paix et la guerre.
Troisième couplet :« 汉下白登道,胡窥青海湾。 »
Hàn xià Báidēng dào, hú kuī Qīnghǎi wān.
Les Han descendirent vers Baideng, Les Barbares guettent la baie de Kokonor.
Utilisation habile d'allusions historiques. « Baideng » (siège de l'empereur Han Gaozu par les Xiongnu) et « baie de Kokonor » (champ de bataille Tang-Tubo actuels) créent un écho trans-temporel, soulignant la permanence des conflits frontaliers et contenant une critique implicite des politiques belliqueuses à travers les âges.
Quatrième couplet : « 由来征战地,不见有人还。 »
Yóu lái zhēngzhàn dì, bùjiàn yǒu rén huán.
De tout temps, terre de guerres, Nul ne voit homme en revenir.
C'est le vers le plus poignant du poème. « De tout temps » exprime la cyclicité et l'impuissance de l'histoire ; « Nul ne voit homme en revenir », dans un langage direct et cru, révèle l'essence la plus brutale de la guerre : l'anéantissement impitoyable des vies individuelles. Sa force réside dans son absolue irréfutabilité.
Cinquième couplet :« 戍客望边色,思归多苦颜。 »
Shù kè wàng biān sè, sī guī duō kǔ yán.
Les gardes frontière contemplent les teintes des confins, Songant au retour, leurs visages s'attristent.
La perspective passe de la narration historique macrocosmique à l'individu spécifique. « Teintes des confins » n'est pas seulement le paysage désolé, mais le quotidien du long service militaire ; « visages attristés » capture précisément la marque laissée sur la chair par l'angoisse mentale prolongée.
Sixième couplet : « 高楼当此夜,叹息未应闲。 »
Gāo lóu dāng cǐ yè, tànxī wèi yīng xián.
Par cette nuit, là-haut dans les tours, Les soupirs, sans doute, ne cessent point.
La conclusion opère un changement, traversant l'espace des frontières vers les gynécées, formant la structure lyrique classique « garde-frontière - épouse solitaire ». « Ne cessent point » transforme l'incessant soupir et le chagrin infini en un son continu, faisant écho de loin au vent de dix mille lieues du début, créant une boucle émotionnelle à la résonance durable.
Analyse globale
La caractéristique artistique la plus marquante de cette œuvre est la construction de multiples contrastes spatiaux grandioses : l'espace frontalier des Monts Célestes et de la Passe de Jade, l'espace historique de Baideng et de la baie de Kokonor, l'espace émotionnel entre frontière et gynécée. Dans ce cadre immense et superposé, le destin de l'individu (gardes et épouses) paraît plus minuscule et impuissant. Avec son pinceau romantique, Li Bai dépeint une scène tragique des plus réalistes, réalisant une union parfaite de l'héroïsme et de la mélancolie. Tel une épopée condensée, ce poème porte, en peu de vers, une réflexion profonde sur la guerre, l'histoire et le destin individuel.
Caractéristiques stylistiques
- Structure spatio-temporelle ingénieuse : Le poème s'étend sur dix mille lieues dans l'espace et traverse les âges dans le temps, formant une structure narrative tridimensionnelle et épique.
- Utilisation symbolique des images : « Lune claire », « long vent », « Passe de Jade » sont à la fois des descriptions réalistes et des symboles de nostalgie, d'histoire et de limites entre vie et mort.
- Art de la suggestion par contraste : Les multiples contrastes entre la vastitude des frontières et la petitesse de l'individu, la longueur de l'histoire et la brièveté de la vie renforcent considérablement la puissance émotionnelle du poème.
Éclairages
Ce poème transcende son époque pour révéler un dilemme éternel : sous la grande narration nationale et la roue de l'histoire, la fragilité et la valeur du bonheur individuel. L'accusation « De tout temps, terre de guerres, Nul ne voit homme en revenir » est la prise de conscience la plus lucide de la nature de toute guerre. Il nous rappelle que la paix n'est pas acquise, mais bâtie sur le sacrifice et la souffrance d'innombrables « gardes frontière » et « épouses ». Aujourd'hui, ce poème reste l'affirmation la plus puissante de la valeur de la paix ; il nous fait comprendre que la plus grande œuvre n'est autre que de permettre aux soldats de rentrer chez eux et de faire cesser les soupirs.
À propos du poète

Li Bai (李白), 701 - 762 apr. Li Bai a porté la poésie chinoise classique, en particulier la poésie romantique, à son apogée et a influencé des générations de lettrés exceptionnels dans le passé et le présent grâce à ses remarquables réalisations.