La pierre qui attend le mari de Wang Jian

wang fu shi
    Là où elle attend le mari, le fleuve, qui s’écoule, s’écoule.
Changée en pierre, elle ne se retourne pas.
Sur le sommet, le vent et la pluie, jour après jour.
Si le voyageur revenait, la pierre devrait parler.

Poème chinois

「望夫石」
望夫处,江悠悠。
化为石,不回头。
山头日日风复雨。
行人归来石应语。

王建

Explication du poème

Ce poème est un court chapitre de yuefu du poète de l'époque Tang moyenne, Wang Jian. Wang Jian est célèbre pour ses poèmes yuefu, et est aussi renommé que Zhang Ji, ensemble ils sont appelés « les Yuefu de Zhang et Wang ». Ses poèmes décrivent souvent les souffrances du peuple et le destin des femmes, dans un langage simple et populaire, avec des émotions profondes et touchantes.

Ce poème a été composé pendant le séjour de Wang Jian à Wuchang, inspiré par la légende populaire locale de la « Pierre de l'Épouse qui Attend ». La légende raconte qu'à l'époque ancienne, une femme accompagnant son mari parti au loin, l'attendit longtemps sans retour, se tenant debout jour après jour au bord du fleuve pour guetter, et finit par se transformer en pierre, ne tournant plus jamais la tête. Le poète, s'appuyant sur cette légende poignante et belle, façonne une image féminine d'une fidélité inébranlable, cristallisant dans cette pierre au bord du fleuve sa longue attente, son infinie nostalgie, sa loyauté immuable. Le poème entier ne compte que vingt caractères, mais possède la simplicité des chants populaires, le merveilleux de la légende, la patine des années, la profondeur d'un amour absolu, c'est une œuvre brève mais puissante, au sens profond et durable, parmi les yuefu de Wang Jian.

Premier couplet : « 望夫处,江悠悠。 »
Wàng fū chù, jiāng yōu yōu.
Là où elle attend son époux, Le fleuve coule, longue est son eau.

Dès l'ouverture, le poème situe le lieu et le personnage avec les trois mots « là où elle attend » (望夫处). Ce mot « attendre/regarder » (望) est le point de départ de toute l'émotion – regarder jour après jour, nuit après nuit, percer l'eau de son regard, briser l'horizon de son attente. Le vers suivant « le fleuve coule, longue est son eau » (江悠悠) utilise l'écoulement infini du fleuve pour évoquer l'infini du temps. Ce fleuve coule jour et nuit, sans s'arrêter, tout comme sa pensée, qui ne cesse jamais ; ce fleuve, lointain et inépuisable, dont on ne voit pas le bout, est comme son attente, dont elle ignore le terme. Ces deux mots « longue est son eau » (悠悠) décrivent à la fois l'aspect du fleuve et la longueur de la tristesse, fusionnant le paysage et l'émotion en un tout harmonieux.

Deuxième couplet : « 化为石,不回头。 »
Huà wéi shí, bù huí tóu.
Transformée en pierre elle est, Sans jamais tourner la tête.

Ce couplet passe de l'humain à la pierre, matérialisant la légende. « Transformée en pierre » (化为石) est le miracle de la métamorphose de l'humain en pierre, c'est l'extrême de la nostalgie – elle a attendu trop longtemps, trop longtemps, si longtemps que la vie ne peut le supporter, alors elle s'est changée en pierre, pour continuer à guetter. Le vers suivant « sans jamais tourner la tête » (不回头), trois mots d'une douleur extrême. La pierre, en soi, n'a pas de notion de tourner ou non la tête, mais le poète insiste sur « sans jamais tourner la tête » – car de son vivant elle n'a jamais tourné la tête, et devenue pierre, elle ne veut toujours pas tourner la tête. Dans ce « sans jamais tourner la tête » résident la fidélité envers son mari, mais aussi l'entêtement face au destin ; il y a un amour profond jusqu'à la mort, et aussi une obstination qui ne cesse qu'à la mort. La fusion de l'humain et de la pierre, la transformation de l'émotion en objet, c'est précisément la force de ces cinq courts mots.

Troisième couplet : « 山头日日风复雨。 »
Shān tóu rì rì fēng fù yǔ.
Sur la montagne, jour après jour, Vents et pluies reviennent sans fin.

Ce vers décrit l'environnement de la pierre, et aussi ce qu'elle endure. « Jour après jour » (日日) exprime l'extrême longueur du temps ; « vents et pluies » (风复雨) exprime l'extrême rigueur de l'environnement. Jour après jour, battue par le vent et la pluie, la pierre pourtant reste debout, inébranlable. Ces vents et pluies sont à la fois l'érosion naturelle et les ravages du destin ; ce « jour après jour » et « reviennent » sont à la fois l'accumulation des années et le cycle des épreuves. Le poète ne parle pas directement de la souffrance de l'attente, il se contente de présenter cette image de vent et de pluie, laissant le lecteur ressentir lui-même la patine millénaire portée par cette pierre.

Quatrième couplet : « 行人归来石应语。 »
Xíng rén guī lái shí yīng yǔ.
Si le voyageur un jour revenait, La pierre alors lui parlerait.

Le dernier couplet passe de la réalité à l'imagination, portant l'émotion du poème entier à son apogée. « Si le voyageur revenait » (行人归来) est son unique espérance de toute une vie ; « la pierre alors lui parlerait » (石应语) est la réponse romantique du poète à cette espérance – si ce jour arrive vraiment, cette pierre silencieuse depuis mille ans devrait se mettre à parler. Que dirait-elle ? Parlerait-elle de ces années de vent et de pluie ? De la pensée incessante jour et nuit ? Ou simplement d'un léger « tu es enfin revenu » ? Le poète ne l'écrit pas, et n'a pas besoin de l'écrire. Ces deux mots « devrait parler » (应语) confient toutes les paroles non dites, tous les sentiments non exprimés, à cet instant imaginaire de la parole. La pierre ne peut parler, mais le poète la fait « devoir parler », précisément parce que ces milliers de mots, depuis mille ans, se sont déjà accumulés dans le silence.

Lecture globale

C'est un chef-d'œuvre parmi les yuefu de Wang Jian. Le poème entier, en quatre vers et vingt caractères, prend comme point de départ la légende de la Pierre de l'Épouse qui Attend, fusionnant la fidélité de la femme, la longueur des années, la rigueur des intempéries, l'espoir des retrouvailles, révélant l'amour profond jusqu'à la mort des femmes anciennes dans leur longue attente.

D'un point de vue structurel, le poème présente une progression du concret à l'abstrait, de l'humain à la pierre, du présent au fantasme. Le premier couplet commence par « là où elle attend » (望夫处), indiquant le personnage et le lieu, utilisant « le fleuve coule, longue est son eau » (江悠悠) pour décrire l'infini du temps ; le deuxième couplet passe de l'humain à la pierre, utilisant « transformée en pierre » (化为石) pour décrire l'extrême de la nostalgie, et « sans jamais tourner la tête » (不回头) pour décrire la fermeté de la fidélité ; le troisième couplet passe de la pierre à l'environnement, utilisant « jour après jour, vents et pluies reviennent sans fin » (日日风复雨) pour décrire la patine des années ; le quatrième couplet passe de l'environnement au fantasme, utilisant « la pierre alors lui parlerait » (石应语) pour décrire l'espoir des retrouvailles. Entre les quatre vers, on passe du concret à l'abstrait, du présent au fantasme, s'approfondissant couche par couche, formant un tout harmonieux.

D'un point de vue de l'intention, le noyau de ce poème réside dans l'opposition entre « sans jamais tourner la tête » (不回头) et « devrait parler » (应语). Ces trois mots « sans jamais tourner la tête » sont l'extrême de la fidélité – jusqu'à la mort elle n'a pas abandonné, jusqu'à la mort elle n'a pas voulu tourner la tête ; ces trois mots « devrait parler » sont l'extrême de l'espoir – elle croit qu'un jour, enfin, elle pourra tout dire. Entre ce « sans jamais tourner la tête » et ce « devrait parler » se cache toute la vie de la Pierre de l'Épouse qui Attend : dans le silence, elle garde la fidélité, dans l'attente, elle espère pouvoir parler. Cette opposition fait que le poème entier accumule sa force dans le silence, et fleurit dans l'espoir.

D'un point de vue artistique, ce qui est le plus touchant dans ce poème est la technique unique d'« écrire le mouvement par le calme, écrire l'humain par la pierre ». Le poète écrit sur la pierre, mais partout c'est l'émotion humaine ; il écrit sur un objet immobile, mais partout c'est le frémissement de la vie. Le « le fleuve coule, longue est son eau » (江悠悠) est le mouvement de l'eau, contrastant avec l'immobilité de la pierre ; le « vents et pluies reviennent sans fin » (风复雨) est le mouvement de l'environnement, contrastant avec l'immobilité de la pierre ; le « la pierre alors lui parlerait » (石应语) est le mouvement de l'imagination, contrastant avec l'immobilité réelle de la pierre. C'est précisément ce contraste entre mouvement et immobilité qui fait que la pierre semble respirer, avoir un battement de cœur, une âme.

Spécificités stylistiques

  • Exprimer l'émotion par l'objet, fusion de l'humain et de la pierre : Cristalliser l'amour profond de la femme dans la pierre, fusion du moi et de l'objet, merveilleuse union sans limites.
  • Langage simple, saveur de chant populaire : Le poème entier est naturel comme le langage parlé, mais chaque mot pèse mille livres, captivant profondément l'essence des chants populaires yuefu.
  • Imagier concentré, résonance durable : « Le fleuve coule, longue est son eau » (江悠悠) exprime la longueur de la tristesse, « sans jamais tourner la tête » (不回头) exprime la fermeté de la fidélité, « vents et pluies reviennent sans fin » (风复雨) exprime l'amertume des années, « la pierre alors lui parlerait » (石应语) exprime l'intensité de l'espoir, chaque mot est ordinaire, mais chaque mot bouleverse.
  • Conclure par l'abstrait, émouvant et romantique : Le dernier couplet conclut par l'imagination, confiant l'infini de la nostalgie à cette parole imaginaire, les mots ont une fin mais le sens est infini.

Éclairages

Ce poème, à travers une pierre, exprime un thème éternel et immuable – l'amour le plus profond est souvent l'attente la plus longue ; le sentiment le plus vrai est souvent le silence le plus lourd.

Il nous fait d'abord voir « le poids de l'attente ». Cette pierre « jour après jour, vents et pluies reviennent sans fin », porte non seulement le vent et la pluie, mais aussi la pensée de milliers et de milliers de jours et de nuits. Attendre, c'est un don silencieux, un maintien invisible. Il nous dit : l'amour le plus profond au monde n'est souvent pas dans les fleurs et sous la lune, mais dans la longue veille.

Plus profondément, ce poème nous fait réfléchir à « la signification de la fidélité ». Elle ne tourne pas la tête, non par entêtement, mais parce que l'amour est devenu la totalité de sa vie. Quand l'amour devient une foi, l'attente devient une pratique, la fidélité devient un destin. Cette dévotion quasi religieuse fait que cet amour transcende le monde profane, prend une signification sacrée.

Et ce qui est le plus émouvant, c'est l'espoir de « la pierre alors lui parlerait » dans le poème. Même après mille ans de vent et de pluie, même transformée en pierre, elle croit toujours qu'un jour, il apparaîtra ; qu'un jour, elle pourra parler. Cet espoir est la lumière dans le désespoir, la voix dans le silence, la seule raison qui la soutient dans son attente.

Ce poème raconte une légende de l'époque Tang, mais il fait écho en chaque personne qui a attendu, qui a veillé. Ce fleuve « longue est son eau » est le paysage dans les yeux de chaque personne qui pense à l'absent ; cette pierre « sans jamais tourner la tête » est la posture intérieure de chaque personne qui persévère ; cet espoir de « la pierre alors lui parlerait » est la dernière croyance de chaque personne qui attend. C'est la vitalité de la poésie : elle parle de la pierre, mais on y lit le cœur humain.

À propos du poète

Wang Jian (王建 vers 767 – vers 830), originaire de Xuchang, dans la province du Henan, fut un célèbre poète de la dynastie des Tang moyens. Issu d'une famille modeste, il servit sur la frontière durant ses premières années. Sous l'ère Yuanhe, il occupa des postes tels que sous-préfet du comté de Zhaoying et sous-directeur de la Cour du Trésor impérial. Dans ses dernières années, il accéda au poste de Sima (Ministre de la Guerre) à Shanzhou, ce qui lui valut le surnom de "Sima Wang". Ses plus grandes réalisations poétiques furent dans le style yuefu (Bureau de Musique), et il était souvent mentionné aux côtés de Zhang Ji comme le "Zhang-Wang Yuefu", devenant un représentant important du Mouvement du Nouveau Yuefu. Son style poétique est caractérisé par un langage accessible et une signification profonde, lui assurant une place significative dans la tradition de la poésie réaliste de la dynastie Tang.

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