Le perron de jade se couvre de rosée;
Tard dans la nuit, la soie des bas mouillés se fane.
Elle déroule le rideau et, attristée,
Contemple la lune à travers l’écran diaphane.
Poème chinois
「玉阶怨」
李白
玉阶生白露,夜久侵罗袜。
却下水晶帘,玲珑望秋月。
Explication du poème
Ce poème, composé par Li Bai sur un ancien thème de chanson populaire (乐府) de plainte palatiale, dépasse largement le cadre traditionnel des plaintes de gynécée. D’un trait de génie, à travers la description statique d’une attente extrême, Li Bai élève la veille sans espoir d’une femme du palais en un symbole de la condition humaine universelle, créant l’un des plus purs et concentrés lyrismes de la poésie chinoise.
Premier couplet : « 玉阶生白露,夜久侵罗袜。 »
Yù jiē shēng bái lù, yè jiǔ qīn luó wà.
Sur les degrés de jade naît la rosée blanche ;
La nuit longue pénètre ses chaussettes de soie.
Dès l’ouverture, la sensation de froid au toucher établit le ton. « Degrés de jade » situe le lieu, fastueux, contrastant davantage avec la solitude de l’humeur. « Naît » décrit le processus silencieux de l’apparition de la rosée, de l’écoulement tranquille du temps ; « pénètre » transmet avec finesse la sensation d’infiltration du froid de l’extérieur vers l’intérieur, irrésistible, reflet à la fois du froid physique et de l’érosion de l’espoir par la déception. La longueur du temps où la femme se tient debout, l’intensité de son attente, sont toutes dans les mots « nuit longue » et le détail « pénètre ses chaussettes de soie ».
Deuxième couplet : « 却下水晶帘,玲珑望秋月。 »
Què xià shuǐjīng lián, línglóng wàng qiū yuè.
Elle baisse pourtant le store de cristal,
Claire et pure, elle contemple la lune d’automne.
« Baisse pourtant » marque un tournant dans l’action, semblant abandonner l’attente, mais c’est en fait transférer la veille dans un espace-temps plus clos, plus concentré. « Store de cristal » fait écho aux « degrés de jade », formant un monde matériel raffiné mais glacé. « Claire et pure » joue sur deux sens : décrivant la clarté de la lune d’automne, et la sensation visuelle, à travers le store de cristal, de lumières et d’ombres floues, mi-réelles, mi-illusoires. Finalement, elle projette toute son émotion sur la lune d’automne, éternelle et immuable, accomplissant une sublimation spirituelle de l’attente d’une personne spécifique au dialogue avec un symbole éternel.
Analyse globale
La réussite artistique de ce poème réside dans le fait de manifester le mouvement extrême (écoulement de l’émotion) par un calme absolu. Vingt caractères seulement, aucun ne parle directement d’émotion, mais à travers la série d’images claires, transparentes, dures — « degrés de jade », « rosée blanche », « chaussettes de soie », « store de cristal », « lune d’automne » — il construit un espace poétique extrêmement pur, mais extrêmement froid, sur les plans visuel et tactile. La silhouette de la femme est toujours à moitié visible, à moitié cachée ; nous ne voyons que ses chaussettes de soie trempées de rosée, son geste de baisser le store, sa posture contemplant la lune. Son attente, sa déception, sa solitude et sa persévérance finale sont toutes condensées dans ces quelques scènes soigneusement choisies.
Le rythme du poème et l’émotion sont hautement unifiés : les deux premiers vers, longs (« nuit longue pénètre »), sont l’endurance ; les deux derniers, légers (« baisse pourtant », « contemple la lune »), sont le tournant et le dépôt. De la station debout à l’extérieur, au baisser et contempler à l’intérieur, le déplacement de l’espace physique correspond au passage de l’émotion de l’attente tournée vers l’extérieur au maintien tourné vers le monde spirituel intérieur. La « lune d’automne » qu’elle contemple devient le symbole éternel transcendant les désillusions terrestres, portant une nostalgie infinie.
Caractéristiques stylistiques
- Structure cristalline des images : « Jade », « rosée », « cristal », « lune » dans le poème sont des choses cristallines, claires, éphémères ou froides, tissant ensemble un système d’images où circule une lumière froide, sans poussière ni vulgarité, reflétant l’âme pure et solitaire de la femme du palais.
- Synesthésie subtile des sensations : Le poème accentue la « sensation » — le « blanc » visuel des degrés de jade, le « froid » tactile de la rosée blanche, l’humidité des chaussettes « pénétrées », la transparence visuelle du store de cristal, la clarté de la lune d’automne. Multiples sensations entrelacées créent une atmosphère immersive.
- Précision et retenue des verbes : « Naît », « pénètre », « baisse », « contemple », quatre verbes constituent toute l’intrigue, extrêmement économes, mais poussant avec précision le développement de l’émotion, surtout le mot « contemple », qui conduit toutes les paroles non dites, les émotions inachevées, vers le ciel nocturne immense, faisant pleinement apparaître l’atmosphère.
- Apogée de l’art de la réserve : L’identité, l’apparence, le contenu spécifique des pensées et plaintes de la femme sont tous tus. Cette réserve extrême libère le poème de la scène spécifique de plainte palatiale, en faisant une métaphore universelle, pour toute époque, toute culture, de l’attente, de la solitude et de la veille spirituelle.
Éclairages
Cette œuvre nous montre que la plus profonde solitude existe souvent dans la cage la plus somptueuse ; la plus haute poésie peut cristalliser de l’attente la plus désespérée. Ce n’est pas seulement un poème de plainte palatiale, mais un poème philosophique sur la condition de l’esprit humain. Le déplacement de la femme des « degrés de jade » derrière le « store de cristal » symbolise comment l’homme, après l’échec de l’espoir, tourne son regard de l’objet extérieur, changeant et spécifique (la faveur impériale), vers un dépôt spirituel intérieur, éternel (comme la pureté, la beauté et l’éternité que représente la lune).
Il nous enseigne que lorsque le monde réel est décevant, voire que « le froid pénètre les chaussettes de soie », l’homme peut encore conserver la capacité de « claire et pure, contempler la lune d’automne » — c’est-à-dire garder une contemplation et une aspiration pour la beauté et la transcendance. Cette contemplation elle-même est une posture noble de résistance au néant et d’apaisement de l’âme. La grandeur de Li Bai est de faire briller, à partir d’une plainte spécifique, la lumière de l’humanité universelle et de l’ultime sollicitude.
Traducteur de poésie
Xu Yuanchong(许渊冲)
À propos du poète

Li Bai (李白), 701 - 762 apr. Li Bai a porté la poésie chinoise classique, en particulier la poésie romantique, à son apogée et a influencé des générations de lettrés exceptionnels dans le passé et le présent grâce à ses remarquables réalisations.