Je prends un caillou, m’assieds au bord du ruisseau ;
Je fais le tour du temple, à la recherche de fleurs.
À tout moment, j’entends le langage des oiseaux ;
Et partout, c’est le chant des sources.
Poème chinois
「遗爱寺」
白居易
弄石临溪坐,寻花绕寺行。
时时闻鸟语,处处是泉声。
Explication du poème
Ce poème fut composé entre 815 et 818 ap. J.-C. (de la 10e à la 13e année de l'ère Yuanhe sous l'empereur Xianzong des Tang), pendant la période d'exil de Bai Juyi en tant qu'officier militaire (司马) à Jiangzhou. Cet exil fut un revers majeur dans la carrière politique du poète. Cependant, à Jiangzhou, les montagnes escarpées du Lu shan et les anciens temples paisibles lui offrirent un refuge spirituel et un espace de guérison pour l'âme. « Le Temple de l’Amour laissé en héritage » (《遗爱寺》) est précisément le fruit de cet état d'esprit. Il ne s'agit pas d'un hymne grandiose aux paysages de montagnes et d'eaux, mais il capture quelques fragments des plus ordinaires d'un coin de temple montagnard. À travers une série d'actions et d'expériences auditives subtiles, il esquisse le processus vivant par lequel le poète s'immerge totalement dans la nature et trouve la paix intérieure dans l'interaction avec toute chose. C'est un micro-récit de voyage qui illustre « l'habitation poétique en exil ».
Premier distique : « 弄石临溪坐,寻花绕寺行。 »
Nòng shí lín xī zuò, xún huā rào sì xíng.
Je tripote des pierres, assis au bord du ruisseau ;
Je cherche des fleurs, marchant autour du temple.
L'ouverture, avec deux plans d'action successifs, dépeint l'interaction intime du poète avec la nature. Le « tripoter » (弄) de « tripoter des pierres » (弄石) n'est pas un jeu frivole, mais un toucher empreint d'admiration et d'exploration, un dialogue direct entre la main et la création naturelle. « Assis au bord du ruisseau » (临溪坐) place cette action au bord d'un cours d'eau clair, faisant immédiatement émerger une posture de contemplation et de méditation. « Cherchant des fleurs, marchant autour du temple » (寻花绕寺行) passe du calme au mouvement ; le mot « chercher » (寻) donne à l'action un but et un intérêt, tandis que « autour » (绕) décrit l'itinéraire nonchalant et sinueux, non pas droit vers un objectif, mais pour le plaisir du processus lui-même. Ces deux vers, l'un assis, l'autre en marche, l'un touchant, l'autre cherchant, à travers le contact du corps avec l'espace (au bord du ruisseau, autour du temple), montrent la posture détendue et l'enthousiasme débordant du poète explorant activement et s'immergeant dans les détails de la nature.
Second distique : « 时时闻鸟语,处处是泉声。 »
Shíshí wén niǎo yǔ, chùchù shì quán shēng.
À tout moment, j'entends le langage des oiseaux ;
En tout lieu, c'est le chant de la source.
Ce distique passe de la quête active visuelle et tactile à l'immersion passive et à l'encerclement complet par l'audition. « À tout moment » (时时) et « en tout lieu » (处处) créent une double couverture dans le temps et l'espace, soulignant la continuité et l'omniprésence de ces sons naturels, inévitables mais nullement à fuir. Le « langage des oiseaux » (鸟语) est un son venu d'en haut, sautillant, plein de vie et de sentiment ; le « chant de la source » (泉声) est quant à lui une basse continue, venue du sol, claire et rythmée. L'un haut, l'autre bas, l'un vif et changeant, l'autre constant et paisible, ils tissent ensemble un réseau céleste, tridimensionnel et harmonieux, enveloppant tout l'environnement du Temple de l'Amour Transmis. Le poète n'a plus besoin de « tripoter » ou de « chercher » délibérément ; il est déjà pleinement enlacé, apaisé par ce beau paysage sonore. Un « entendre » (闻) et un « est » (是) énoncent calmement cette jouissance sensorielle passive et abondante.
Appréciation globale
Ce quatrain pentasyllabique est une carte dynamique du retour de l'âme à la retraite. La structure du poème est ingénieuse, présentant deux niveaux dans la relation du poète avec la nature : les deux premiers vers montrent « moi m'approchant de la nature », établissant un lien par des actions physiques actives (tripoter, s'asseoir, chercher, marcher), illustrant l'agentivité et le désir d'exploration de l'homme ; les deux derniers vers sont « la nature m'enveloppant », où les sons célestes omniprésents (langage des oiseaux, chant de la source) prennent le dessus, enveloppant doucement le poète, illustrant le pouvoir d'acceptation et de guérison de la nature. Les quatre vers accomplissent ensemble un processus expérientiel complet : de l'intégration active à l'immersion passive, pour finalement atteindre un état où les choses et le moi s'oublient et où l'esprit devient limpide. Pas un mot dans le poème n'exprime directement de sentiment, pourtant la solitude de l'exil du poète se transforme ici en une attention et une joie concentrées sur la beauté subtile de la nature. Le plaisir temporaire et la pensée transcendante du « là où le cœur est en paix est mon foyer » (此心安处是吾乡) sont déjà vivants sur la page.
Caractéristiques d'écriture
- Narrativité de l'enchaînement des verbes : « Tripoter » (弄), « s'asseoir » (坐), « chercher » (寻), « marcher » (行), « entendre » (闻) — ces cinq verbes esquissent clairement un processus de visite complet, donnant une vitalité dynamique et une fluidité narrative au paysage statique. Le lecteur suit les pas et les sens du poète dans son voyage.
- Ambiance tridimensionnelle de la synesthésie visuelle-auditive : Le premier distique met l'accent sur le toucher (tripoter des pierres), la vue (chercher des fleurs) et la sensation corporelle (s'asseoir, marcher) ; le second distique déploie pleinement l'ouïe (langage des oiseaux, chant de la source). Passant du concret à l'abstrait, de la perception active à la sensation passive, il construit une ambiance tridimensionnelle riche en couleurs, allant de l'action spécifique à l'atmosphère abstraite.
- Beauté rythmique du parallélisme et de la répétition : « Tripoter des pierres » (弄石) fait écho à « chercher des fleurs » (寻花) ; « assis au bord du ruisseau » (临溪坐) fait écho à « marchant autour du temple » (绕寺行) ; « à tout moment » (时时) fait écho à « en tout lieu » (处处) ; « entendre le langage des oiseaux » (闻鸟语) fait écho à « c'est le chant de la source » (是泉声). Le parallélisme rigoureux et l'utilisation des mots redoublés « shíshí » (时时) et « chùchù » (处处) créent un rythme léger et circulaire, en parfaite harmonie avec l'humeur détendue et joyeuse exprimée par le poème.
- Condensation extrême et description pure du langage : Vingt caractères pour tout le poème, aucun rare, utilisant une description pure, pourtant les images sont vives et l'atmosphère (意境) est complètement évoquée. Rejetant tout embellissement et tout langage lyrique direct, ne présentant que les actions et les sons eux-mêmes, il atteint pourtant l'effet suggestif de « sans écrire un seul mot, obtenir toute la grâce » (不著一字,尽得风流), illustrant le retour de Bai Juyi, dans sa poésie tardive, à un état de simplicité naturelle.
Éclairages
De la manière la plus simple, ce poème révèle le chemin pour établir une connexion profonde avec la nature : ce n'est pas une admiration à distance, mais une immersion et une interaction de tout son être. Le « tripoter des pierres » et le « chercher des fleurs » de Bai Juyi sont une participation empreinte d'une curiosité enfantine ; tandis qu'« entendre le langage des oiseaux » et « (entendre) le chant de la source » sont une acceptation totale après avoir lâché prise sur soi. Dans l'épreuve de l'exil, il ne s'est pas complu dans l'amertume, mais s'est tourné vers le monde microscopique de la nature, redécouvrant, dans une pierre, une fleur, un oiseau, une source, l'intérêt de la vie et l'ordre de l'univers.
Ce poème a une signification révélatrice distincte pour la vie spirituelle de l'homme moderne. À une époque saturée d'expériences virtuelles et de grands récits, avons-nous perdu la tranquillité d'esprit pour « tripoter des pierres, assis au bord du ruisseau » et la patience pour « à tout moment, entendre le langage des oiseaux » ? Bai Juyi nous dit que la guérison et la paix de l'âme commencent souvent par le contact attentif et l'écoute de l'objet naturel le plus minuscule et le plus concret autour de soi. Pas besoin de voyager loin, peut-être suffit-il de chercher une pierre intéressante dans un parc, d'identifier soigneusement le nom d'une fleur, ou d'écouter tranquillement un moment le chant des oiseaux et le murmure de l'eau. Comme le poète, enveloppés par le « en tout lieu, c'est le chant de la source », nous pouvons oublier temporairement les soucis et trouver notre propre « Temple de l'Amour Transmis » intérieur. C'est à la fois une esthétique de vie et une sagesse de survie pour préserver l'autonomie spirituelle dans un monde agité.
À propos du poète

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).