Sans titre : Demeure sans souci de Li Shangyin

wu ti · chong wei shen xia mo chou tang
                Rideaux épais, descendus au fond de la salle de l’Insouciante,
La nuit limpide, une fois couchée, s’étire, mince et longue.
La vie de la déesse des Monts Wu n’était qu’un rêve ;
La Demoiselle du Ruisseau ne connaissait point de jeune homme.

La tempête, incrédule, n’épargne pas le frêle rameau de macre ;
La lune et la rosée, à qui la faute si la feuille de cannelier exhale son parfum ?
À dire vrai, cet amour sans espoir ne sert à rien —
Qu’importe, si cette mélancolie est la marque d’une folie pure.

Poème chinois

「无题 · 重帷深下莫愁堂」
重帷深下莫愁堂,卧后清宵细细长。
神女生涯原是梦,小姑居处本无郎。
风波不信菱枝弱,月露谁叫桂叶香。
直道相思了无益,未妨惆怅是清狂。

李商隐

Explication du poème

Ce poème, riche de réflexion philosophique, appartient au cycle des Sans titre de Li Shangyin. Il fut composé après la mi-vie du poète, vers 852 (6e année de l'ère Dazhong). Durant cette période, Li Shangyin avait connu l'effondrement complet de ses idéaux politiques, l'errance était devenue son état habituel, et ses émotions personnelles s'étaient intériorisées en profondeur. L'espace clos de la « Salle de Mochou » (Mochou tang) et l'expérience du temps dans la « longueur minutely détaillée de la nuit limpide » (qīngxiāo xìxì cháng) sont précisément le reflet d'un monde intérieur tourné de plus en plus vers l'introspection.

Les poèmes Sans titre de Li Shangyin offrent souvent un espace d'interprétation multiple. Celui-ci semble décrire les sentiments d'une femme recluse, mais en profondeur, il s'imprègne de l'interrogation fondamentale du poète sur son propre destin et le sens de l'existence. « La vie de la Divinité fut toujours un rêve » peut se lire à la fois comme un bilan d'une relation amoureuse et comme une métaphore de sa carrière politique (jadis apprécié, puis tombé en disgrâce) ; la solitude de « la Demoiselle n'a, par nature, nul compagnon » est à la fois la condition féminine et le symbole de l'état de suspension du lettre-fonctionnaire entre idéal et réalité. Le Li Shangyin de cette époque est passé de l'indignation passionnée de sa jeunesse à une contemplation sereine et profonde. La poésie était devenue pour lui une façon singulière de dialoguer avec le monde et de se réconcilier avec lui-même.

Premier distique : « 重帷深下莫愁堂,卧后清宵细细长。 »
Chóng wéi shēn xià Mòchóu táng, wò hòu qīngxiāo xìxì cháng.
Lourds rideaux tombant profond dans la Salle de Mochou ;
Étendue après le repos, la nuit limpide, minutely, longuement.

L'ouverture, avec ses « lourds rideaux tombant profond », construit un espace visuel hautement clos, tandis que la « nuit limpide, minutely, longuement » saisit la consistance et l'étirement du temps dans la solitude. Les deux mots « minutely » (xìxì) sont d'une subtilité extrême : ils décrivent la profondeur de la nuit et suggèrent en même temps la minutie avec laquelle les pensées apparaissent. Ce distique établit le ton introspectif et recueilli de tout le poème, la quiétude extérieure et l'agitation intérieure créant une tension.

Second distique : « 神女生涯原是梦,小姑居处本无郎。 »
Shénnǚ shēngyá yuán shì mèng, xiǎogū jūchù běn wú láng.
La vie de la Divinité (du mont Wu) n'était, à l'origine, qu'un rêve ;
Le lieu où réside la Demoiselle (de la Rivière Bleue) n'a, par nature, nul compagnon.

Ce distique accomplit, par une double allusion, une double négation du destin. La « Divinité » (Shénnǚ, allusion à la déesse du mont Wu dans la Fu de Gaotang de Song Yu) évoque la beauté ou les opportunités jadis possédées, mais « n'était, à l'origine, qu'un rêve » (yuán shì mèng) les réduit à néant, les rendant illusoires. La « Demoiselle » (Xiǎogū, allusion à la chanson populaire Qingxi Xiaoqu) dont la condition « n'a, par nature, nul compagnon » (běn wú láng) nie dès l'origine toute possibilité d'attente. L'usage conjoint de ces deux allusions crée une progression logique allant de « il y eut, mais c'est illusoire » à « il n'y eut jamais, et c'est inéluctable », poussant le sentiment de solitude au niveau du destin.

Troisième distique : « 风波不信菱枝弱,月露谁叫桂叶香。 »
Fēngbō bù xìn líng zhī ruò, yuè lù shuí jiào guì yè xiāng.
Vent et vagues ne croient pas à la faiblesse des tiges de macre ;
Lune et rosée, qui ordonnerait au feuillet de cannelier d'être parfumé ?

Le poète utilise ici des métaphores naturelles pour évoquer l'inhumanité du monde. La « faiblesse des tiges de macre » (líng zhī ruò) symbolise la fragilité de l'individu face au destin ; « ne croient pas » (bù xìn) révèle la froideur et l'absence de sélectivité des forces extérieures. Le « feuillet de cannelier parfumé » (guì yè xiāng) symbolise le talent ou la qualité intérieure ; l'interrogation « qui ordonnerait ? » (shuí jiào) exprime que ces valeurs intérieures ne seront pas nécessairement reconnues ou chéries par le monde extérieur. Ces deux images se reflètent, présentant un ordre mondial où les rencontres ne sont pas distribuées selon la morale ou la valeur.

Dernier distique : « 直道相思了无益,未妨惆怅是清狂。 »
Zhí dào xiāngsī liǎowúyì, wèi fáng chóuchàng shì qīng kuáng.
Sachant pleinement que l'amour nostalgique est tout à fait inutile,
N'empêche que cette tristesse mélancolique puisse être une folie lucide.

Le dernier distique atteint, dans la pleine conscience, une sublimation paradoxale. « Sachant pleinement » (zhí dào) est la connaissance rationnelle, « tout à fait inutile » (liǎowúyì) est le jugement de réalité ; cependant, « n'empêche que » (wèi fáng) opère un retournement, réaffirmant au niveau de la valeur cet investissement affectif « inutile ». Les deux mots « folie lucide » (qīng kuáng) sont d'une grande créativité — combinant la « folie » (kuáng, de l'obsession) et la « lucidité » (qīng, détachement, noblesse), ils confèrent à un sentiment sans espoir une légitimité esthétique et spirituelle, accomplissant le passage de l'« expression émotionnelle » à une « posture existentielle ».

Lecture globale

C'est un poème philosophique qui établit du sens dans le désespoir, qui affirme en niant. Le poème entier présente une séquence émotionnelle de « clôture — remémoration — interrogation — dépassement ». Chaque distique tente de déconstruire une certaine illusion (amoureuse, fatale, axiologique), mais, dans ce processus de déconstruction, il construit de manière inattendue une nouvelle posture subjective.

La profondeur de Li Shangyin réside dans le fait qu'il n'écrit pas seulement la lucidité de « l'amour nostalgique est tout à fait inutile », mais aussi le dépassement de « n'empêche que cette tristesse mélancolique puisse être une folie lucide ». Le sujet lyrique du poème est comme un pratiquant dépouillant progressivement toutes ses illusions dans la nuit noire. Lorsque tout révèle la vérité de « n'était, à l'origine, qu'un rêve », de « n'a, par nature, nul compagnon », de « ne croient pas », de « qui ordonnerait ? », elle (il) obtient, dans la lucidité totale, la liberté de choisir la posture de la « folie lucide » face au néant. Cette persévérance poétique née de l'extrême désespoir fait de ce poème plus qu'une plainte amoureuse ou une expression de sentiments ordinaires : c'est une parabole profonde sur la manière de faire face à l'absurdité de l'existence.

Spécificités stylistiques

  • Traitement psychologique de l'espace et du temps : « Lourds rideaux tombant profond » n'est pas seulement une description de scène, c'est la visualisation d'un état psychologique ; « la nuit limpide, minutely, longuement » transforme la sensation intangible du temps en une texture palpable, illustrant la saisie subtile par Li Shangyin de l'expérience sensorielle.
  • Superposition et renversement des allusions : Les allusions à la Divinité et à la Demoiselle, l'une onirique, l'autre réelle, l'une éphémère, l'autre constante, forment, par leur juxtaposition, une déconstruction bidirectionnelle de l'« amour » ou de la « rencontre », donnant au poème, dans un nombre limité de caractères, de multiples résonances historiques.
  • Force affirmative dans l'expression négative : Le poème est empli de mots de négation : « à l'origine » (yuán), « par nature, nul » (běn wú), « ne croient pas » (bù xìn), « qui ordonnerait ? » (shuí jiào), « tout à fait inutile » (liǎowúyì). Mais le mot « n'empêche que » (wèi fáng) du dernier distique agit comme un pilier immuable, érigeant une île d'affirmation au milieu des vagues successives de négation, montrant le haut dialectique émotionnel du poète.

Éclairages

Ce poème révèle un paradoxe existentiel profond : c'est précisément après avoir reconnu que tous les efforts peuvent être « tout à fait inutiles » que l'homme acquiert une véritable liberté spirituelle. Le protagoniste sous la plume de Li Shangyin, après avoir traversé toutes les désillusions (rêve, compagnie, faveur, retour sur valeur), ne sombre pas dans le néant, mais choisit de transformer la « tristesse mélancolique » (chóuchàng) elle-même en une posture de « folie lucide » (qīng kuáng).

Cela nous offre une sagesse classique pour faire face aux dilemmes de la modernité : lorsque la rationalité instrumentale nous dit qu'un investissement sans retour est stupide ; lorsque l'utilitarisme déclare que les émotions « inutiles » doivent être rejetées — ce poème nous rappelle que certaines des expériences les plus précieuses de la vie humaine (comme l'amour nostalgique, la tristesse mélancolique, la persévérance) tirent leur sens précisément du fait qu'elles transcendent le calcul utilitaire, du fait que nous choisissons de nous y investir avec « folie lucide » en sachant pleinement qu'elles sont « inutiles ».

« N'empêche que cette tristesse mélancolique puisse être une folie lucide » : voilà une voie possible pour reconstruire la subjectivité à une époque de valeurs plurielles. Lorsque les critères extérieurs sont confus et inefficaces, se tourner vers l'intérieur, affronter avec sincérité sa propre « tristesse mélancolique » et la tremper pour en faire une « folie » lucide et consciente, c'est peut-être la dernière forteresse pour résister à la dissipation du sens et préserver l'intégrité de la personne. Ce que Li Shangyin a écrit il y a mille ans n'est pas seulement un poème d'amour, c'est un testament spirituel sur la manière de préserver sa dignité intérieure après avoir perdu tous les appuis extérieurs.

À propos du poète

li shang yin

Li Shangyin (李商隐), oriundo de la ciudad de Jiaozuo, provincia de Henan, 813 - 858 d. C., fue un joven en circunstancias extremadamente difíciles. En literatura, Li Shangyin fue un gran poeta de la Dinastía Tang Tardía, cuyos poemas estaban a la altura de los de Du Mu. Sus poemas estaban escritos en forma de canciones y poemas, atacando los males de la época, recitando historia y enviando despedidas a los amigos.

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