Dans le crépuscule, le village s’endort,
Le troupeau rentre, suivant le même chemin.
Un vieillard attend le jeune berger,
Appuyé sur son bâton, à l’entrée.
Des faisans chantent dans les blés mûrs,
Des vers à soie dorment sur les feuilles de mûrier.
Un laboureur revient, sa houe sur l’épaule,
Il parle au vieillard, qu’il connaît depuis toujours.
J’envie cette vie paisible des champs,
Et, tout en fredonnant, je regagne ma maison.
Poème chinois
「渭川田家」
王维
斜光照墟落,穷巷牛羊归。
野老念牧童,倚杖候荆扉。
雉雊麦苗秀,蚕眠桑叶稀。
田夫荷锄立,相见语依依。
即此羡闲逸,怅然吟式微。
Explication du poème
Ce poème fait partie des séquences pastorales de Wang Wei comme un long rouleau crépusculaire, imprégné de chaleur et de profondeur, probablement composé à une période où, découragé par la disgrâce politique du ministre Zhang Jiuling, son esprit se tourna vers le détachement et l'introspection. Avec la précision du regard d'un peintre et la quiétude contemplative de l'âme du poète, il saisit le spectacle du retour au crépuscule dans un village ordinaire des rives de la Wei. Sa grandeur ne réside pas seulement dans le dessin au trait, mais plus encore dans la façon dont le poète, à travers cette scène de « quiétude d'autrui », accomplit une profonde observation de sa propre carrière officielle et une quête secrète d'une issue spirituelle, réalisant en poésie la pratique parfaite de la philosophie artistique : « s'inspirer de la création pour trouver la source en son cœur ».
Premier distique : « 斜光照墟落,穷巷牛羊归。 »
Xié guāng zhào xū luò, qióng xiàng niú yáng guī.
La lumière oblique du soir baigne le hameau,
Dans les sentiers profonds, bœufs et brebis rentrent au troupeau.
L'ouverture, tel un plan large, établit le ton chaleureux et vaste du poème. « La lumière oblique » est le filtre du temps et de l'émotion, dorant toute chose d'une teinte tendre mais aussi empreinte de la fuite des choses ; « le hameau » est le centre spatial, paisible et autosuffisant. « Les sentiers profonds » et « bœufs et brebis rentrent » forment une image classique du retour : les sentiers profonds sont le passage vers le gîte, obscur et plein d'attente ; le retour des bêtes est la vie qui s'y écoule, tranquille et ordonnée. Lumière, sentiers, bœufs et brebis tissent ensemble l'impression initiale d'un crépuscule champêtre paisible et empreint de rituel.
Deuxième distique : « 野老念牧童,倚杖候荆扉。 »
Yě lǎo niàn mù tóng, yǐ zhàng hòu jīng fēi.
Le vieux des champs pense au jeune pâtre, son petit-fils,
S'appuyant sur son bâton, il attend au seuil de branchages.
Le plan passe des animaux aux personnes, du mouvement du « retour » à l'immobilité de l'« attente ». Le « vieux des champs » qui « pense » au jeune pâtre est l'écoulement silencieux de l'affection familiale ; « s'appuyant sur son bâton, il attend au seuil » est cette émotion figée en une silhouette sculpturale. Le seuil de branchages est la frontière entre la maison et la nature, l'intérieur et l'extérieur ; le vieil homme qui y veille devient le symbole reliant le labeur champêtre à la chaleur du foyer. Cette « attente » rend palpable l'écoulement du temps et fait sourdre sous le calme du tableau une profonde inquiétude.
Troisième distique : « 雉雊麦苗秀,蚕眠桑叶稀。 »
Zhì gòu mài miáo xiù, cán mián sāng yè xī.
Le chant des faisans, les blés en herbe qui montent en épi ;
Le sommeil des vers à soie, les feuilles de mûrier clairsemées.
Le regard s'élève un peu des personnages vers le fond naturel qui les porte. Le poète choisit deux phénomènes saisonniers très caractéristiques : le « chant des faisans » et les « blés en herbe qui montent en épi » évoquent la vitalité et la fertilité des champs ; le « sommeil des vers à soie » et les « feuilles de mûrier clairsemées » rythment l'activité séricicole et le don de soi. Ce distique aux parallèles rigoureux esquisse, par les « sons » et les « formes » de la nature, un microcosme de la fin du printemps et du début de l'été où toute chose prospère et la vie suit son ordre. Ce n'est pas seulement un paysage, c'est le temps agricole, le rythme fondamental sur lequel repose la continuité de la vie.
Quatrième distique : « 田夫荷锄立,相见语依依。 »
Tián fū hè chú lì, xiāng jiàn yǔ yī yī.
Les laboureurs, la bêche sur l'épaule, s'arrêtent,
Se rencontrant, leurs mots traînent, pleins de douceur.
Le plan revient aux personnages, et cette fois en groupe. « La bêche sur l'épaule » est la posture détendue après le labeur ; « leurs mots traînent, pleins de douceur » saisit la chaleur humaine la plus touchante de la société rurale — l'expression « pleins de douceur » dit la longueur de l'échange, l'harmonie des sentiments et la cohésion naturelle et profonde de la communauté villageoise. Ce n'est pas une salutation pressée, mais l'expression naturelle d'un rythme de vie partagé.
Dernier distique : « 即此羡闲逸,怅然吟式微。 »
Jí cǐ xiàn xián yì, chàng rán yín shì wēi.
Devant cela, j'envie cette quiétude, cette paix,
Et, le cœur mélancolique, je chante « Le Déclin » désormais.
Le vers final révèle l'intention, passant de l'« observation » à l'« émotion », c'est le pivot affectif et l'élévation spirituelle de tout le poème. « Devant cela » rassemble en une occasion directe d'émotion le tableau soigneusement dépeint dans les huit vers précédents. « J'envie cette quiétude, cette paix » est la réaction émotionnelle directe ; cette quiétude n'est pas de la paresse, mais l'état de vie complet de l'harmonie et de la symbiose entre l'homme et la nature, entre les hommes. « Le cœur mélancolique, je chante 'Le Déclin' » historicise et classicise l'émotion personnelle. Le « Déclin » (式微) du Livre des Odes est souvent interprété comme l'expression de la « pensée de la retraite ». En empruntant cet air ancien, Wang Wei exprime à la fois son lassitude de la carrière officielle (le « déclin ») et son profond désir de retour à la nature et à l'authenticité (le « retour »). L'« envie », la « mélancolie », le « chant » et le « déclin » contiennent toute la complexité de son état d'âme.
Appréciation globale
C'est un poème narratif pastoral dont la structure est picturale et l'émotion fluide. Il suit la logique narrative classique du « lointain au proche, des choses aux personnes, du paysage au sentiment », à la manière d'un documentaire pastoral apaisé : le hameau au soleil couchant est le fond, le retour des bêtes dans les sentiers est le prologue, le vieil homme attendant l'enfant est le gros plan, le chant des faisans et le sommeil des vers à soie sont la bande-son et le décor, les laboureurs échangeant des nouvelles sont le portrait de groupe, et finalement l'« envie » et le « chant » du poète lui-même sont la voix off et le thème musical. Chaque distique est un tableau relativement complet, servant ensemble à créer l'atmosphère centrale de « quiétude ».
La subtilité de Wang Wei réside en cela que la « quiétude » sous sa plume n'est pas un concept philosophique abstrait, mais le ressenti concret, chaleureux et dynamique de la vie, bâti à partir d'innombrables détails (la lumière, le retour du bétail, le bâton, le chant du faisan, les mots doux). Le poète en tant qu'observateur maintient toujours une « immersion contemplative » : il est si profondément immergé dans ce crépuscule champêtre qu'il en oublie sa propre existence ; mais à cause de l'« envie » et de la « mélancolie » finale, il prend soudain conscience d'être un « étranger ». Cette tension entre « être présent » et « être absent » est la source du pouvoir émouvant du poème, et aussi le reflet typique de l'état d'esprit de Wang Wei en tant que poète « entre carrière et retraite ».
Caractéristiques d'écriture
- Composition picturale et langage cinématographique : Le poème entier utilise divers plans — grand angle (le hameau), travelling (le retour des bêtes), gros plan (l'attente appuyé sur le bâton), plan d'ambiance (les blés en herbe, les feuilles de mûrier clairsemées), plan moyen (les laboureurs parlant) —, pour finir par une voix off en monologue. Cette narration visuelle est la haute manifestation de sa caractéristique de « poésie dans la peinture ».
- Le flux de vie dans le parallélisme : Le parallèle entre « chant des faisans » et « sommeil des vers à soie », « blés en herbe qui montent en épi » et « feuilles de mûrier clairsemées », est non seulement rigoureux, mais saisit avec précision les deux scènes centrales de production, champs et ferme, à la charnière printemps-été, montrant le cycle écologique complet de la vie champêtre.
- Verbes et adjectifs chargés d'émotion : « rentrent », « pense », « attend », « montent en épi », « clairsemées », « s'arrêtent », « parlent » — ces mots sont simples mais extrêmement expressifs, créant ensemble un réseau émotionnel tissé de sérénité, d'inquiétude, de croissance, de moisson et de tendresse.
- Auto-référence et élévation par l'allusion classique : Le dernier vers, « je chante 'Le Déclin' », est la clé qui fait passer l'émotion poétique de l'observation concrète à la réflexion historique et personnelle. L'usage de cette allusion connecte l'émotion momentanée de l'individu au thème éternel des lettrés chinois, « servir ou se retirer », élargissant considérablement la profondeur de pensée du poème.
Éclairages
Cette œuvre est comme un miroir limpide, reflétant à la fois le tableau paisible d'un village des Tang au crépuscule, et l'éternelle hésitation des intellectuels de tous temps entre « engagement dans la carrière » et « retrait ». Elle nous révèle que la véritable « quiétude » et le bonheur ne résident peut-être pas dans des merveilles lointaines, mais se cachent dans l'ordre de la vie quotidienne, l'harmonie entre l'homme et la nature, et le flux de la chaleur humaine.
Pour l'homme moderne, ce poème est un remède contre l'aliénation et l'anxiété. Il nous rappelle que, dans la course à l'efficacité et au succès sur une voie unique, nous devrions peut-être parfois faire une pause, apprendre à « devant cela » — ici et maintenant, observer et apprécier les scènes de vie les plus ordinaires mais aussi les plus authentiques qui nous entourent : un coucher de soleil, un retour à la maison, une parole, un champ qui pousse. Le soupir « le cœur mélancolique, je chante 'Le Déclin' » n'est pas tant un repli négatif qu'une conscience de soi lucide et la recherche active d'un état de vie plus complet. Wang Wei n'a peut-être pas réellement fini ses jours en retraite au bord de la Wei, mais avec ce poème, il a bâti pour toutes les âmes fatiguées une éternelle « maison des champs » spirituelle.
Traducteur de poésie
Xu Yuanchong
À propos du poète

Wang Wei (王维), 701 - 761 après J.-C., était originaire de Yuncheng, dans la province de Shanxi. Ses poèmes de paysages et d'idylles, aux images d'une grande portée et aux significations mystérieuses, ont été largement appréciés par les lecteurs des générations suivantes, mais Wang Wei n'est jamais vraiment devenu un homme de paysages et d'idylles.