Les pêchers en fleur, encore chargés de pluie nocturne,
Les saules tout verts, vaporeux sous la brume matinale.
Pétales tombés, l’enfant n’a pas encore balayé ;
Le loriot chante, l’hôte des monts dort encore.
Poème chinois
「田园乐 · 其六」
王维
桃红复含宿雨,柳绿更带朝烟。
花落家童未扫,莺啼山客犹眠。
Explication du poème
Cette œuvre fut composée par Wang Wei durant sa période de retraite à Wangchuan, à Lantian, vers la fin de sa vie. À cette époque, le poète, ayant traversé les vicissitudes de la vie officielle, comprenait profondément la vanité des affaires du monde et s'était entièrement consacré à une vie empreinte de chan (zen), entre retraite et service. Ce quatrain en vers de six caractères ne se contente pas de décrire un paysage pastoral ; il est l'œuvre ultime où Wang Wei fond l'idée chan de la « vacuité et quiétude » (空寂) avec la méthode picturale de la « composition et disposition » (经营位置) dans l'art poétique. Il ne présente pas une scène de labeur champêtre animée, mais un monde de contemplation sereine, filtré de l'agitation mondaine, où le temps semble presque figé. C'est un exemple microscopique de son idéal esthétique de « dans le poème il y a une peinture, dans la peinture il y a le chan » (诗中有画,画中有禅).
Premier distique : « 桃红复含宿雨,柳绿更带朝烟。»
táo hóng fù hán sù yǔ, liǔ lǜ gèng dài zhāo yān.
Rouge des pêchers, à nouveau, il retient la pluie de la nuit ; / Vert des saules, encore plus, il porte la brume du matin.
Le début capture, avec l'œil d'un peintre, deux images typiques d'un matin de printemps. « Rouge des pêchers » et « vert des saules » offrent un contraste de couleurs vif et éclatant, mais l'intervention de la « pluie de la nuit » et de la « brume du matin » leur ôte toute vulgarité, les estompant d'une teinte grise humide, vaporeuse et tranquille. Les verbes « retient » (含) et « porte » (带) sont extrêmement ingénieux : « retient » décrit l'attitude languissante et basse de la fleur de pêcher, gorgée d'eau de pluie, c'est une plénitude intériorisée ; « porte » confère aux branches de saule un mouvement léger et déployé, c'est une grâce extériorisée. Ce distique est purement descriptif, sans implication de sentiment humain, mais il établit déjà la base d'une atmosphère et d'une palette de couleurs claires, humides et éthérées pour tout le poème.
Second distique : « 花落家童未扫,莺啼山客犹眠。»
huā luò jiā tóng wèi sǎo, yīng tí shān kè yóu mián.
Fleurs tombées, le jeune domestique ne les a pas balayées ; / Loriot qui chante, l'hôte des monts dort encore.
Ce distique introduit, à partir d'une contemplation purement paysagère, une action humaine minimale, mais, par l'état négatif de « ne… pas » (未) et de « encore » (犹), il transforme également cette « action humaine » en une partie du « paysage immobile ». « Fleurs tombées » est le résultat d'un mouvement, « ne les a pas balayées » fige instantanément ce mouvement, en faisant une « nature morte de fleurs tombées » sur laquelle on peut méditer longuement. « Loriot qui chante » est un son clair et cristallin, mais « dort encore » absorbe et dissout ce son dans le silence infini, faisant ressortir, par contraste, la sérénité transcendante de l'humeur de « l'hôte des monts » et son détachement du monde extérieur. Ici, « l'hôte des monts » (山客) désigne à la fois le poète lui-même et symbolise une personnalité idéale – bien qu'il soit entouré des bruits et des changements de la nature, son esprit n'est pas troublé, conservant une paix et une liberté intérieures profondes.
Lecture globale
Ce petit poème est un croquis à l'encre de Chine empreint de chan, peint avec des mots. La structure du poème présente une division et une unité entre « paysage pur » et « homme en quiétude » : les deux premiers vers sont une imprégnation de couleurs et une diffusion d'atmosphère, construisant un espace physique éloigné de la poussière du monde, frais et lavé ; les deux derniers vers sont une suspension du mouvement et une digestion du son, révélant un monde spirituel au cœur limpide, inébranlé par les choses extérieures. Les quatre vers créent ensemble une atmosphère semblable à un « matin éternel » : le temps y s'écoule extrêmement lentement, la « pluie de la nuit » n'est pas sèche, la « brume du matin » n'est pas dissipée, les fleurs « ne sont pas » balayées, l'homme « dort encore ». Tout se trouve dans un état limite, entre l'éveil et le non-éveil, entre le mouvement et le non-mouvement, empli de la beauté contemplative, prônée par le chan, où « l'instant présent est l'éternité ». Contrairement à la vitalité enjouée du Réveil printanier (春晓) de Meng Haoran, le poème de Wang Wei met davantage l'accent sur la vitalité et la réflexion philosophique infinies contenues dans la « quiétude » elle-même.
Spécificités stylistiques
- Rythme particulier du vers de six caractères et son aspect pictural : Le rythme du poème en vers de six caractères est régulier et lent, entre la concision des vers de quatre caractères et la fluidité des vers de sept, particulièrement adapté à l'expression de scènes paisibles, équilibrées et élégantes. Le rythme 2-2-2 de ce poème est comme l'application uniforme de la couleur par un pinceau, chaque caractère formant un paysage, construisant une composition visuelle stable et harmonieuse.
- Traitement pictural de la couleur et de la lumière : « Rouge des pêchers » et « vert des saules » sont des couleurs saturées, mais, atténuées et enveloppées par la « pluie de la nuit » (couleur d'eau transparente) et la « brume du matin » (brouillard gris-blanc), ils atteignent l'effet de la peinture chinoise : « donner la couleur selon la catégorie » tout en étant « animés par le souffle et le rythme » (气韵生动) – éclatants sans vulgarité, frais et d'autant plus calmes.
- L'espace de chan créé par les « mots de négation » : « Ne… pas balayées » (未扫) et « dort encore » (犹眠) sont les yeux du poème. Ils n'expriment pas un regret ou de la paresse, mais suspendent délibérément la logique quotidienne (les fleurs tombées doivent être balayées, le chant de l'oiseau doit réveiller), ouvrant ainsi un espace esthétique et de réalisation chan qui transcende l'ordinaire, où sujet et objet s'oublient. Ici, « ne… pas » et « encore » deviennent les clés pour accéder au royaume de la quiétude.
- Fluidité et vitalité dans l'antithèse : Les deux distiques présentent une antithèse rigoureuse, mais cette rigueur est riche de variations. « À nouveau, il retient » (复含) et « encore plus, il porte » (更带) ont un sens progressif, tandis que « ne… pas balayées » et « dort encore » contiennent un intérêt de causalité. Le rythme formel strict et le flux intérieur de l'intérêt se complètent parfaitement.
Éclairages
Cette œuvre montre comment Wang Wei a su transformer un fragment de vie en un lieu d'ascèse spirituelle. Elle nous apprend que : la vraie tranquillité n'est pas de fuir les sons et les changements, mais de maintenir, au milieu de la multiplicité des bruits et des formes, une concentration et une sérénité intérieures semblables à « dormir encore » ; le vrai loisir n'est pas l'oisiveté, mais, comme les fleurs tombées « non balayées », permettre aux choses d'exister dans leur état naturel, sans intervention ou jugement hâtifs.
À une époque de surcharge d'informations où l'efficacité est reine, ce poème agit comme un baume rafraîchissant pour l'esprit. Il nous invite à adopter la perspective de « l'hôte des monts » : peut-être ne pouvons-nous pas nous retirer dans les forêts et les montagnes, mais nous pouvons garder en nous un « Wangchuan », et, un matin, suspendre consciemment ces choses que nous « devrions faire », pour sentir la fraîcheur humide des « pêchers retenant la pluie », le flou vaporeux des « saules portant la brume », ou simplement écouter calmement le chant d'un loriot effleurer le lac de notre cœur sans y créer de rides. Cette culture consistant à « trouver le calme dans le mouvement, percevoir le vide dans les formes » est l'art profond que Wang Wei a légué à la postérité sur la manière d'apaiser l'esprit.
À propos du poète

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).