Au moine Lingche qui part de Liu Zhangqing

song ling che shang ren
    Temple des bambous, immense, bleuâtre.
Cloche lointaine, le soir.
Portant son chapeau de feuilles, il emporte le soleil couchant.
Vertes montagnes, seul, il s’en retourne, au loin.

Poème chinois

「送灵澈上人」
苍苍竹林寺,杳杳钟声晚。
荷笠带斜阳,青山独归远。

刘长卿

Explication du poème

Ce poème fut composé entre la quatrième et la cinquième année de l'ère Dali, alors que Liu Changqing, découragé par sa carrière, séjournait de façon prolongée à Runzhou (actuelle Zhenjiang, Jiangsu). À cette époque, le vénérable moine Lingche n'était pas encore célèbre et errait lui aussi dans diverses régions du Jiangnan. L'un était un lettré désenchanté balloté par les vicissitudes officielles, l'autre un jeune moine en quête spirituelle hors du monde. Bien que leurs voies – engagement dans le monde et retrait – fussent distinctes, leurs états d'âme se faisaient souvent écho – tous deux éprouvaient la mélancolie d'un talent inconnu, tous deux nourrissaient l'aspiration à se retirer dans les forêts et montagnes.

Toute sa vie, Liu Changqing fut « inflexible et offensant ses supérieurs, exilé deux fois ». À cette période, bien qu'il eût été transféré de son lieu d'exil, il n'était toujours pas pleinement employé, confiné à Runzhou, pris entre l'avance et le recul. Le vénérable Lingche, quant à lui, avait été ordonné jeune, errant dans le Jiangnan. Bien que vivant hors du monde, il n'était pas totalement détaché de l'agitation mondaine. Ils se rencontrèrent en ce temps et en ce lieu, l'un luttant dans les marécages de la carrière officielle, l'autre cheminant sur la voie de la pratique spirituelle, mais le désir de « quiétude » et de « lieu de retour » dans leur cœur était partagé. Cet adieu eut lieu au crépuscule, alors que Lingche s'apprêtait à retourner au temple de la forêt de bambous près de Runzhou. Le poète, suivant des yeux la silhouette de son ami portant son chapeau de paille s'éloignant, se fondant dans les montagnes verdoyantes et le son lointain de la cloche, sentit monter en son cœur non seulement le chagrin de la séparation, mais aussi une profonde aspiration vers cet endroit paisible, source de la cloche, au cœur des montagnes vertes. La silhouette « qui s'éloigne seule » dans le poème est à la fois celle de Lingche et celle du poète lui-même : l'un retourne physiquement aux montagnes vertes, l'autre y aspire de tout son cœur.

Premier couplet : « 苍苍竹林寺,杳杳钟声晚。 »
Cāng cāng zhú lín sì, yǎo yǎo zhōng shēng wǎn.
Au loin, dans la verdure, le temple de la forêt de bambous ; Dans le lointain, le son de la cloche, au soir tombant.

Dès l'ouverture, le poème déploie une atmosphère vaste et lointaine. « Verdoyant au loin » (苍苍), décrivant la profondeur et la quiétude de la montagne où se trouve le temple de la forêt de bambous, est à la fois la verdure visuelle et la vastitude de l'état d'esprit ; « Lointain, indistinct » (杳杳), décrivant la lointaineté et l'impalpabilité du son de la cloche, est à la fois l'indistinction auditive et la prolongation des pensées. Ce couplet est purement descriptif, mais il a déjà posé la couleur de l'ambiance de tout le poème – ces montagnes verdoyantes sont la direction du retour de Lingche ; ce son de cloche lointain est l'écho que le poète écoute, immobile. Le son de la cloche indique le « soir » (晚), marquant à la fois le temps et annotant l'émotion : au crépuscule, la tristesse de la séparation naît le plus facilement. Le poète ne parle pas de l'adieu, mais le sentiment de séparation imprègne déjà cette verdure lointaine et ce son indistinct.

Dernier couplet : « 荷笠带斜阳,青山独归远。 »
Hé lì dài xié yáng, qīng shān dú guī yuǎn.
Portant son chapeau de paille, baigné par le soleil couchant, Il s'en retourne seul vers les montagnes vertes, au loin.

Ce couplet décrit la personne, mais ressemble à un paysage à l'encre légère. « Portant son chapeau de paille » (荷笠), esquisse la silhouette monastique de Lingche – le chapeau de paille sur la tête, le sac sur l'épaule, la tenue d'un moine itinérant ; « baigné par le soleil couchant » (带斜阳), place cette silhouette dans la lumière du crépuscule, le soleil couchant le bordant d'une lueur dorée et chaude, mais ajoutant à la mélancolie de la séparation. Le vers suivant, « Il s'en retourne seul vers les montagnes vertes, au loin » (青山独归远), est le trait d'esprit de tout le poème. « Seul » (独), décrit la silhouette de Lingche retournant seul à la montagne, et aussi la silhouette du poète immobile, seul ; « retourne » (归), dit que Lingche a des montagnes vertes où retourner, et évoque aussi secrètement le désarroi du poète sans branche où se percher ; « au loin » (远), est à la fois l'éloignement progressif dans l'espace, et la prolongation sans fin de l'état d'âme. Le poète suit des yeux son ami, jusqu'à ce que la silhouette se fonde dans les montagnes vertes, disparaisse dans l'étendue du crépuscule, tandis que lui-même reste debout, écoutant ce son de cloche lointain, ne partant pas de longtemps. Ce mot « loin » en conclusion, étend infiniment le sentiment de séparation, les mots ont une fin mais le sens est infini.

Lecture globale

Ceci est un chef-d'œuvre parmi les poèmes d'adieu de Liu Changqing. Le poème entier, quatre vers et vingt caractères, prenant comme point d'entrée l'adieu à Lingche retournant à la montagne, fusionne la lumière du crépuscule, le son de la cloche, la silhouette humaine, les montagnes vertes, peignant un rouleau d'adieu limpide, lointain, éthéré et à la résonance prolongée.

D'un point de vue structurel, le poème présente une progression du lointain au proche, du paysage à la personne, du réel au virtuel. Le premier couplet décrit le paysage lointain – montagnes verdoyantes, son de cloche lointain, préparant le cadre du retour de Lingche, et établissant le ton limpide et lointain de tout le poème ; le dernier couplet décrit le paysage proche – silhouette portant le chapeau de paille, lueur du soleil couchant, ramenant l'objectif à la personne présente ; et les cinq mots « Il s'en retourne seul vers les montagnes vertes, au loin » ramènent le regard du proche au lointain, de la personne présente au chemin de retour dans la montagne, de ce qui est vu à ce qui est ressenti dans le cœur. Entre les quatre vers, on va du lointain au proche puis du proche au lointain, du paysage à la personne puis de la personne au cœur, formant un tout harmonieux, la résonance ininterrompue.

D'un point de vue de l'intention, le noyau de ce poème réside dans les mots « retour » (归) et « loin » (远). Le « son de la cloche, au soir tombant » (钟声晚) du premier couplet est le son de la cloche appelant au retour ; le « retourne seul vers les montagnes vertes » (青山独归) du dernier couplet est la silhouette de Lingche retournant ; et le mot « loin » (远) en conclusion fait de ce « retour » une pensée obsédante dans le cœur du poète. Lingche a des montagnes vertes où retourner, le poète ne peut qu'errer dans le monde poussiéreux – ce contraste entre « retour » et « non-retour » est précisément la douleur la plus profonde de tout le poème. Cependant, le poète n'exprime pas cette douleur, la cachant seulement dans cette silhouette qui s'éloigne, dans ce son de cloche qui ne cesse de s'éloigner, laissant le lecteur la ressentir et y faire écho par lui-même.

D'un point de vue artistique, ce qui est le plus touchant dans ce poème est la technique implicite de « décrire les sentiments par la peinture, décrire la pensée par le lointain ». Le poème entier n'écrit pas un seul mot sur l'« adieu », mais partout il y a le sentiment de séparation ; pas un mot sur la « tristesse », mais chaque vers contient une nuance de mélancolie. Le poète ne décrit pas son propre attachement, seulement le dos de son ami qui s'éloigne ; il ne décrit pas son propre désarroi, seulement l'éloignement de ces montagnes vertes, la lointaineté de ce son de cloche. Cette technique qui confie l'émotion entièrement à l'image, qui cache les soucis entièrement dans les objets, est précisément le plus haut degré de la poésie classique chinoise : « sans écrire un seul mot, obtenir tout le charme » (不着一字,尽得风流). L'image de « Portant son chapeau de paille, baigné par le soleil couchant » est devenue l'une des images les plus classiques de la poésie chinoise d'adieu ; la résonance de « Il s'en retourne seul vers les montagnes vertes, au loin » est aussi devenue le désarroi ineffaçable dans le cœur d'innombrables lecteurs.

Spécificités stylistiques

  • Décrire les sentiments par la peinture, ambiance profonde et lointaine : Le poème entier est comme un paysage à l'encre légère, en vingt caractères, il y a la montagne, le temple, la cloche, la personne, l'ombre, la lumière, le sens de l'image est très fort, et l'émotion est entièrement dedans.
  • Langage épuré, mots concis et sens riche : « Verdoyant au loin » (苍苍) et « Lointain, indistinct » (杳杳) commencent par des redoublements, exagérant l'atmosphère ; « Portant son chapeau de paille » (荷笠) et « soleil couchant » (斜阳) décrivent la personne en traits simples ; « seul », « retourne », « au loin » (独归远), trois mots en conclusion, chaque mot pèse lourd, la résonance est prolongée.
  • Décrire la pensée par le lointain, implicite et profond : Le poème entier se conclut par le mot « loin » (远), étendant infiniment le sentiment de séparation, laissant le lecteur, au-delà de l'image, sentir la silhouette du poète immobile depuis longtemps, suivant des yeux sans retour.
  • Son et image combinés, se mettant mutuellement en valeur : Les deux premiers vers intègrent le son de la cloche, les deux derniers se concluent par une image, l'ouïe et la vue s'entrelacent, construisant ensemble un espace artistique tridimensionnel et éthéré.

Éclairages

Ce poème, esquissant en vingt mots un tableau d'adieu, permet à chaque personne qui le lit d'en ressentir cette légère mélancolie et cette profonde aspiration.

Il nous fait d'abord voir « la force du dos qui s'éloigne ». Le poète ne décrit pas son propre attachement, ne dit pas quels mots furent prononcés lors de l'adieu, quelles larmes furent versées, il décrit seulement le dos de son ami qui s'éloigne. Cette silhouette de « Portant son chapeau de paille, baigné par le soleil couchant », s'éloignant peu à peu, se fondant dans les montagnes vertes, disparaissant dans l'étendue du crépuscule. Ce dos est plus puissant que n'importe quelle parole – car il permet au lecteur de devenir lui-même celui qui suit des yeux, de ressentir par lui-même cet attachement silencieux.

Plus profondément, ce poème nous fait réfléchir au sens du « lieu de retour ». Lingche a des montagnes vertes où retourner, un temple de la forêt de bambous où séjourner, un son de cloche pour guider son chemin de retour. Et le poète lui-même ? Carrière difficile, ne sachant s'avancer ou reculer, quel est son chemin de retour ? Le dos qui s'éloigne de « Il s'en retourne seul vers les montagnes vertes, au loin » est à la fois de l'envie et de l'auto-apitoiement – envie que Lingche ait un lieu où retourner, auto-apitoiement d'errer encore dans le monde poussiéreux. Ce contraste de « l'autre a un lieu de retour, mais moi non » est l'écho émotionnel le plus profond des lettrés désenchantés à travers les âges.

Et ce qui est le plus évocateur, est cette sérénité « sans plainte ni colère » dans le poème. Le poète, dans l'adversité, faisant ses adieux à un ami retournant à la montagne, même si son cœur contient mille regrets, mille désarrois, ne les transforme qu'en ces vingt mots légers. Pas de lamentations, pas d'accusations, pas de récriminations contre le ciel ou les hommes, seulement un tableau, un son de cloche, un dos qui s'éloigne. Cette retenue n'est pas de la faiblesse, mais de la culture ; cette sérénité n'est pas de l'engourdissement, mais de la clairvoyance. Les émotions vraiment profondes et sincères n'ont souvent pas besoin d'être criées ; les poèmes vraiment touchants révèlent souvent leur force dans le silence.

Ce poème parle d'un adieu sous les Tang, mais il permet à chaque personne ayant un jour, au crépuscule, suivi des yeux un ami s'éloigner, d'y trouver un écho. Ces montagnes verdoyantes au loin sont le fond dans les yeux de chaque personne qui dit adieu ; ce son de cloche lointain et indistinct est l'écho dans le cœur de chaque personne qui se sépare ; ce dos qui retourne seul vers les montagnes vertes est le regard que chaque personne qui suit des yeux ne peut retirer de longtemps. C'est là la vitalité de la poésie : elle écrit l'expérience d'une personne, mais se lit comme l'état d'âme de tous.

À propos du poète

Liu zhangqing

Liu Zhangqing (刘长卿 vers 726 – vers 786), originaire de Xuancheng, dans la province de l'Anhui, fut un poète de la dynastie des Tang moyens. Il obtint le titre de jinshi (docteur) vers la fin de l'ère Tianbao et occupa successivement des postes officiels tels que shérif de Changzhou et censeur investigateur. En raison de son caractère intègre et inflexible, il fut exilé à deux reprises. Sa poésie, en particulier ses vers pentasyllabiques, atteignit la plus haute distinction, dépeignant souvent la mélancolie de l'exil et les plaisirs de la vie recluse au sein des paysages naturels. Son style poétique est raffiné, élégant et éthéré, mêlant une nuance désolée à la méticulosité caractéristique des Dix Poètes Talentueux de l'ère Dali. Il excellait dans l'utilisation de l'esquisse simple pour créer une atmosphère de vide serein et de lointain profond. En tant que poète clé de la transition entre le haut Tang et les Tang moyens, son œuvre hérite du charme idyllique de Wang Wei et Meng Haoran, tout en annonçant l'élégance sombre et froide de la poésie Dali. Il exerça une certaine influence sur des poètes tardifs comme Yao He et Jia Dao, appartenant à l'"école de la quête douloureuse".

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