Déchu, errant sur les lacs et les rivières, chargé de vin,
Les tailles fines de Chu, légères comme dans la paume.
Dix ans, un rêve à Yangzhou — puis je m’éveille.
Pour tout gain, un nom de fickle amant dans les maisons vertes.
Poème chinois
「遣怀」
杜牧
落魄江湖载酒行,楚腰纤细掌中轻。
十年一觉扬州梦,赢得青楼薄幸名。
Explication du poème
Ce poème fut composé après 848 (2ᵉ année de l’ère Dazhong de l’empereur Xuanzong des Tang). Du Mu, approchant de la cinquantaine, avait successivement occupé les postes de préfet de Huangzhou, Chizhou, Muzhou, etc. ; sa vie entrait dans l’automne de la sédimentation et de la rétrospection. Le titre Chasser l’obsession signifie évacuer les nœuds intérieurs. Son noyau affectif est loin d’un simple regret ou d’une nostalgie ; c’est l’interrogation profonde et le règlement mélancolique par un poète, qui s’est un jour défini par « dix ans, un éveil, le rêve de Yangzhou, acquis, dans les maisons vertes, le nom d’un ingrat », sur sa propre valeur et le sens de son existence, à mi-chemin de sa vie.
Les années de Yangzhou (période Dahe) furent pour Du Mu la scène où se déployèrent pleinement son style poétique « élégant et vif » et sa personnalité indomptable, mais elles sont aussi souvent considérées comme l’illustration de sa « négligence et débauche ». Cependant, si on les replace dans le contexte de la fin des Tang, où les luttes de factions étaient violentes et l’avancement dans la carrière difficile, cette « promenade chargée de vin » et cette débauche effrénée n’étaient peut-être qu’une résistance passive et une évacuation émotionnelle après la déception face à la réalité politique. Dix ans plus tard, lorsque le poète utilise « un éveil » pour décrire cette longue période, le sentiment de vanité du temps et la crise d’identité qu’elle contient dépassent de loin le jugement moral sur une vie concrète. Cela révèle comment l’énergie vitale d’un homme au talent brillant, pris dans l’étau de son époque, s’est en partie dispersée, de son idéal initial de secourir le monde, dans les « fleuves et lacs » et les « maisons vertes », pour finalement se condenser en une définition de soi au goût complexe. Ce poème devient ainsi l’un des chapitres les plus autobiographiques et d’une profondeur philosophique de l’œuvre de Du Mu.
Premier distique : « 落魄江湖载酒行,楚腰纤细掌中轻。 »
Luò pò jiānghú zài jiǔ xíng, chǔ yāo xiān xì zhǎng zhōng qīng.
Déchu, errant aux fleuves et lacs, marchant chargé de vin ;
Taille fine de Chu, délicate, dans la paume, légère.
Le début, avec les deux mots « déchu » (luò pò), fixe le ton gris de l’émotion de tout le poème. Il ne s’agit pas de difficultés économiques, mais d’un sentiment de déception et d’errance spirituelle. L’association de « fleuves et lacs » et de « chargé de vin » esquisse l’image d’un homme s’éloignant délibérément de la cour officielle, prenant le vin et la débauche pour armure. « Taille fine de Chu, délicate, dans la paume, légère » utilise deux allusions consécutives : « taille fine de Chu » provient de « le roi Ling de Chu aimait les tailles fines », « dans la paume, légère » évoque implicitement l’impératrice Zhao Feiyan de l’empereur Chengdi des Han, si légère qu’elle pouvait danser sur une paume. Ce vers décrit à l’extrême l’enivrement dans les plaisirs des sens, la touche est somptueuse mais sous-entend une profonde immersion. Le poète se présente alors comme un « homme des fleuves et lacs » immergé dans le monde sensoriel, ce qui est à la fois un souvenir et un regard distant sur soi-même.
Dernier distique : « 十年一觉扬州梦,赢得青楼薄幸名。 »
Shí nián yī jiào Yángzhōu mèng, yíng dé qīnglóu bóxìng míng.
Dix ans, un éveil, le rêve de Yangzhou ;
Acquis, dans les maisons vertes, le nom d’un ingrat.
Ce distique résonne comme un coup de tonnerre soudain, il est l’âme de tout le poème. « Dix ans » et « un éveil » forment un contraste frappant, rendant instantanément vain, onirique, un parcours de vie réel et rempli d’événements. Un « éveil » est une lucidité tardive, et plus encore, une désillusion totale. Il proclame que cette période en apparence vivante était par essence vide et égarée. Les deux mots « acquis » (yíng dé) sont l’essence de l’ironie ; leur sens originel est obtenir, gagner, souvent associé aux réalisations, à la réputation, mais le poète les juxtapose avec « le nom d’un ingrat dans les maisons vertes », titre au sens fortement péjoratif, empli d’un âpre sarcasme envers soi-même. Ce « nom d’un ingrat » est une étiquette donnée par autrui, et semble aussi le jugement que le poète admet finalement et s’applique à lui-même, mêlant regret, résignation, apitoiement et un rire amer, froid, après avoir percé à jour.
Lecture globale
Ce quatrain en sept syllabes est une « confession spirituelle » hautement condensée, émotionnellement complexe. Il adopte une structure en rétro-narration qui « expose d’abord l’immersion, puis révèle le vide », la tension émotionnelle atteignant son paroxysme et se libérant brusquement dans les deux derniers vers.
Les deux premiers vers, d’un style étalé, représentent le paysage du « rêve », utilisant des allusions précises, des images voluptueuses, donnant presque l’illusion d’une œuvre d’autosatisfaction romantique. Cependant, les deux derniers vers opèrent un brusque renversement ; « dix ans, un éveil » est comme de l’eau froide versée sur la tête, déconstruisant instantanément toute la prospérité et la joie du texte précédent, les définissant comme un « rêve ». L’association de « acquis » et de « nom d’un ingrat » pousse cette déconstruction jusqu’au territoire de l’auto-négation. Cet énorme contraste avant-après produit un effet artistique saisissant : il fait vivre au lecteur, avec le poète, la violente secousse psychologique du « entrer dans le rêve » à l’« éveil du rêve », ressentant profondément ce vide après la chute de la prospérité, cette tristesse profonde cachée derrière l’autodérision, et ce soupir accablé face au temps qu’on ne peut rattraper.
Le succès du poème réside dans le fait qu’il transcende le simple repentir moral pour toucher aux limites de l’existentialisme. Il interroge : lorsqu’une personne définit complètement une partie de sa vie (même en apparence absurde) comme un « rêve », comment doit-il placer sa propre histoire ? Ce « nom d’un ingrat » est-il vraiment tout ? Peut-être, sous cette autodérision, se cache aussi la nostalgie secrète et l’hommage complexe envers cette vie de « fleuves et lacs » libre et indomptée, qui s’était en partie libérée des normes mondaines.
Spécificités stylistiques
- Pouvoir de désillusion de la rhétorique du temps : « Dix ans, un éveil » est une expression du temps, créée par Du Mu, pleine de signification philosophique. Elle comprime un « dix ans » long, rempli d’événements concrets, en un « éveil » bref et vide, transmettant avec précision, par la distorsion de la perception du temps, le sentiment d’effondrement de la valeur de la vie et de vanité de l’existence, devenant un paradigme classique pour exprimer le sentiment soudain de la fuite du temps.
- Usage profond de l’ironie et de l’autodérision : Tout le poème utilise « déchu » pour se décrire, « acquis » pour ironiser, « nom d’un ingrat » pour se moquer de soi. Cet abaissement de soi n’est pas un regret superficiel, mais une stratégie rhétorique d’objectivation de soi, d’analyse froide. Il permet à l’expression de l’émotion d’éviter une tristesse directe, présentant au contraire une sagesse amère et un humour froid, renforçant considérablement la tension et la résonance du poème.
- Contraste entre la volupté des images et la gravité du thème : Dans le poème, des images comme « taille fine de Chu », « dans la paume, légère », « maisons vertes » portent une forte odeur de fard et une couleur de plaisir ; tandis que « déchu », « rêve », « nom d’un ingrat » pointent vers l’abattement spirituel et le vide de valeur. Ces deux groupes d’images sont juxtaposés dans un même poème, la somptuosité de l’apparence faisant ressortir la tristesse de la substance, créant un fort contraste sensoriel et psychologique, approfondissant le thème.
- Conversion habile de la perspective narrative : Le poème utilise un entrelacement de perspectives entre le « passé en cours » et le « présent accompli ». Les deux premiers vers sont un récit immersif du passé, comme un retour à l’époque ; les deux derniers vers sont un résumé et un jugement distanciés du présent. Ce retrait et cette élévation soudains de la perspective produisent l’effet frappant de l’« instant de l’éveil du rêve », c’est là que réside l’ingéniosité structurelle.
Éclairages
Ce poème est comme un miroir froid, reflétant un dilemme universel de la vie : comment affronter et évaluer cette part de notre passé, peut-être pas assez « correcte », voire quelque peu « absurde » ? La réponse de Du Mu n’est pas un simple effacement ou un repentir, mais, par la manière poétique du « dix ans, un éveil », reconnaître sa nature illusoire de rêve, et, avec l’autodérision aiguë d’« acquis le nom d’un ingrat », accomplir le règlement pathétique de cette période.
Il nous révèle que la véritable maturité et l’introspection incluent peut-être la capacité de se réconcilier avec les parties moins glorieuses de notre propre histoire. Cette réconciliation n’est pas une justification, mais une reconnaissance profonde, une analyse froide, et un façonnage par le langage de l’art. Ce « rêve de Yangzhou », bien que défini comme un rêve, a réellement consumé la jeunesse et la passion du poète ; ce « nom d’un ingrat », bien que dépréciatif, est aussi devenu une marque distinctive dans sa vie complexe.
Finalement, ce poème ne nous laisse pas seulement l’avertissement de « ne pas gaspiller le temps », mais une réflexion sur l’intégrité de la vie. La vie d’un homme est peut-être tissée par quelques poursuites « sérieuses » et quelques épisodes « absurdes ». L’important n’est peut-être pas de nier complètement une part, mais, en se retournant, de pouvoir, comme Du Mu, posséder la perspicacité et le pouvoir d’expression pour tremper l’expérience complexe en un vers : « dix ans, un éveil, le rêve de Yangzhou », et, dans le rire et les larmes, accomplir la connaissance et l’acceptation de sa propre vie.
À propos du poète

Du Mu (杜牧), 803 - 853 après J.-C., était originaire de Xi'an, dans la province de Shaanxi. Parmi les poètes Tang, il était l'un de ceux qui présentaient des caractéristiques propres, et les générations suivantes ont aimé le classer aux côtés de Li Shangyin. Les poèmes de Du Mu sont lumineux et fluides, riches en couleurs.