Rosée mouille les fleurs claires, le printemps du palais embaume.
La lune éclaire, chants et musiques retentissent au Zhaoyang.
Comme si on y ajoutait toute l’eau de la mer, la clepsydre du palais,
Ensemble, elle dégoutte, toute la nuit, à la Longue Porte, s’allongeant.
Poème chinois
「宫怨」
李益
露湿晴花春殿香,月明歌吹在昭阳。
似将海水添宫漏,共滴长门一夜长。
Explication du poème
Li Yi, bien que célèbre pour ses poèmes de frontière, maîtrisait également le thème des doléances du palais. Il vécut dans la dynastie Tang après la rébellion d'An Lushan, témoin oculaire du passage de l'empire de la prospérité au déclin. Ce sentiment des vicissitudes historiques le rendait particulièrement sensible au destin des femmes recluses dans le palais.
Le Pavillon de la Lumière Éclatante (昭阳殿) et le Palais de la Longue Porte (长门宫) sont deux édifices emblématiques du palais des Han. Le Pavillon de la Lumière Éclatante était la résidence de Zhao Feiyan, concubine favorite de l'empereur Cheng des Han, où les lumières brûlaient toute la nuit, chants et danses ne cessaient jamais ; le Palais de la Longue Porte était l'endroit où Chen Ajiao, l'impératrice déchue de l'empereur Wu des Han, était négligée, sa porte pouvait tendre des filets pour attraper des moineaux, désolée et déserte. Les poètes ultérieurs utilisèrent souvent ces deux palais pour désigner deux destins radicalement différents : celui de la faveur et celui de la disgrâce.
Ce poème de Li Yi emprunte précisément le décor du palais des Han pour décrire les affaires du palais des Tang. Les deux premiers vers décrivent la nuit de printemps du Pavillon de la Lumière Éclatante – la rosée mouille les fleurs écloses, la lune brille, chants et musiques résonnent, une atmosphère de prospérité et de joie ; les deux derniers vers se tournent vers la nuit profonde du Palais de la Longue Porte – la clepsydre du palais est sans fin, la longue nuit interminable, la pièce est pleine de désolation. Deux images juxtaposées, sans un mot de commentaire, l'abîme entre faveur et abandon s'impose déjà sur le papier. Le poète Li Yi, dont la vie fut semée d'embûches et la carrière difficile, avait une compréhension intime des mots « 冷落 » (négligence, abandon). Il infusa cette compréhension dans son poème, faisant de ce bruit de gouttes d'eau de la nuit au Palais de la Longue Porte, un bruit qui s'égoutte depuis plus de mille ans, résonnant encore aujourd'hui dans le cœur des lecteurs.
Première strophe : 露湿晴花春殿香,月明歌吹在昭阳。
Lù shī qíng huā chūn diàn xiāng, yuè míng gē chuī zài zhāoyáng.
La rosée mouille les fleurs écloses, le printemps embaume le palais ;
La lune brillante, chants et musiques au Pavillon de la Lumière Éclatante.
Le début décrit avec une touche délicate la nuit de printemps au Pavillon de la Lumière Éclatante. « 露湿晴花 » (la rosée mouille les fleurs écloses) évoque la vue et le toucher – les pétales, sous l'humidité de la rosée nocturne, sont encore plus délicats, imprégnés de fraîcheur ; « 春殿香 » (le printemps embaume le palais) évoque l'odorat – le parfum des fleurs imprègne l'air, flottant sans se dissiper. Le vers suivant, « 月明歌吹在昭阳 » (la lune brillante, chants et musiques au Pavillon de la Lumière Éclatante), passe du statique au mouvement, du paysage aux hommes. Sous la clarté lunaire, les sons des instruments à cordes et à vent au Pavillon de la Lumière Éclatante ne cessent jamais ; c'est la nuit de celle qui a la faveur, l'extrême félicité sur terre. Ces deux vers décrivent à l'extrême la prospérité, plus elle est touchante, plus la désolation qui suit paraît déchirante.
Deuxième strophe : 似将海水添宫漏,共滴长门一夜长。
Sì jiāng hǎi shuǐ tiān gōng lòu, gòng dī chángmén yī yè cháng.
Comme si l’on avait versé l’eau de mer dans la clepsydre du palais,
Pour qu’elle goutte, compagne, toute la nuit au Palais de la Longue Porte.
Cette strophe opère un revirement brutal, passant du Pavillon de la Lumière Éclatante au Palais de la Longue Porte. « 宫漏 » (clepsydre du palais) est un instrument de mesure du temps dans le palais ancien, où l'eau s'écoule goutte à goutte, une goutte par intervalle. « 似将海水添宫漏 » (comme si l'on avait versé l'eau de mer dans la clepsydre) est une image hyperbolique – l'eau de cette clepsydre semble ne pas s'écouler goutte à goutte, mais c'est toute la mer qui se déverse, sans jamais finir. Le vers suivant, « 共滴长门一夜长 » (pour qu’elle goutte, compagne, toute la nuit au Palais de la Longue Porte), révèle l'auditrice de cette goutte d'eau sans fin – la femme oubliée dans le Palais de la Longue Porte. « 共滴 » (goutte, compagne) – ces deux mots sont extrêmement ingénieux, comme si la clepsydre avait une âme, l'accompagnant délibérément pour traverser cette nuit interminable.
Lecture globale
Ceci est un excellent quatrain heptamètre décrivant le sentiment de doléance du palais par la technique du contraste. Le poème entier compte quatre vers, vingt-huit caractères : les deux premiers décrivent la joie d'être en faveur au Pavillon de la Lumière Éclatante, les deux derniers la souffrance d'être délaissée au Palais de la Longue Porte. Deux images juxtaposées font ressortir le thème de la doléance du palais dans un contraste saisissant.
Structurellement, le poème présente une progression nette en « deux parties ». Les deux premiers vers dépeignent à l'extrême la prospérité – rosée mouillant les fleurs écloses, parfums de printemps emplissant le palais, lune brillante, chants et musiques, sans trêve nocturne. C'est le monde de celle qui a la faveur, l'extrême félicité sur terre. Les deux derniers vers opèrent un revirement soudain, la scène bascule au Palais de la Longue Porte, là où il n'y a ni parfum de fleurs, ni chants et danses, seulement le bruit infini de l'eau qui goutte de la clepsydre, et cette nuit si longue qu'elle semble ne jamais vouloir voir l'aube. La comparaison insolite « 似将海水添宫漏 » (comme si l'on avait versé l'eau de mer dans la clepsydre) amplifie à l'extrême l'amertume de celle qui est délaissée – l'eau de cette clepsydre semble ne pas s'écouler goutte à goutte, mais c'est toute la mer qui se déverse, sans jamais finir, sans jamais voir l'aube.
Du point de vue de l'intention, le cœur de ce poème réside dans le mot « 长 » (long) de « 共滴长门一夜长 » (pour qu’elle goutte, compagne, toute la nuit au Palais de la Longue Porte). La nuit du Pavillon de la Lumière Éclatante est brève, chants et danses prospères, la douce nuit est trop courte ; la nuit du Palais de la Longue Porte est interminable, le bruit des gouttes d'eau résonne, les jours semblent des années. La même nuit, pour différentes personnes, a une longueur radicalement différente. Ce sentiment de distorsion du temps est précisément ce qu'il y a de plus émouvant dans le thème de la doléance du palais – ce n'est pas l'environnement qui a vraiment changé, mais le cœur de l'homme qui a changé, et l'écoulement du temps a suivi.
Du point de vue de la technique artistique, ce qu'il y a de plus ingénieux dans ce poème réside dans « écrire la tristesse par une scène joyeuse ». Les deux premiers vers décrivent la joie du Pavillon de la Lumière Éclatante, plus elle est touchante, plus la désolation du Palais de la Longue Porte dans les deux derniers vers est déchirante. Le poète ne décrit pas directement la souffrance de la personne dans le Palais de la Longue Porte, il ne décrit que la clepsydre qui goutte sans fin, exprimant ainsi toute l'épreuve de cette nuit interminable. Ce bruit de gouttes d'eau est le son de l'écoulement du temps, c'est aussi le son de celle qui, seule, compte le temps. Chaque goutte tombe dans le cœur.
Spécificités stylistiques
- Contraste net, contraste fort : La joie du Pavillon de la Lumière Éclatante et la désolation du Palais de la Longue Porte forment une opposition tranchée, faisant culminer le sentiment de doléance dans ce contraste.
- Comparaison insolite, hyperbole puissante : « 似将海水添宫漏 » (comme si l'on avait versé l'eau de mer dans la clepsydre) compare l'eau de la clepsydre à l'eau de la mer, amplifiant à l'extrême le sentiment d'épreuve de celle pour qui les jours semblent des années, l'image est insolite, d'une force pénétrante.
- Écrire la tristesse par la joie, redoubler la tristesse : Les deux premiers vers décrivent à l'extrême la joie de la faveur, les deux derniers décrivent à l'extrême la souffrance de la disgrâce, plus la scène joyeuse est touchante, plus le sentiment de tristesse paraît profond.
- Distorsion spatio-temporelle, vérité psychologique : Par la description de « 一夜长 » (toute la nuit), la distorsion du temps dans la perception subjective de celle qui est délaissée est exprimée, touchant davantage le cœur qu'une description objective du paysage.
- Voir grand à travers le petit, sens profond : À partir d'un détail minuscule, le bruit de gouttes de la clepsydre, écrire tout le destin des femmes recluses dans le palais, soulever un poids avec légèreté, laissant une résonance prolongée.
Éclairages
Ce poème ne dit qu'une chose : la même nuit, pour différentes personnes, a une longueur différente. D'abord, il nous fait voir comment la situation de l'homme modifie la vitesse d'écoulement du temps. Du côté du Pavillon de la Lumière Éclatante, il y a des fleurs, la lune, chants et danses, la nuit passe vite, trop vite même pour qu'on s'en rende compte. Du côté du Palais de la Longue Porte, pas une âme, pas un son, pas un mouvement, seulement une clepsydre, qui goutte, goutte, de la tombée de la nuit à l'aube. La nuit est la même nuit, mais les personnes qui la vivent sont différentes. Ce n'est pas le temps qui a changé, c'est l'état d'esprit de l'homme qui a changé.
Le vers « 似将海水添宫漏 » (comme si l'on avait versé l'eau de mer dans la clepsydre) exprime à l'extrême le sentiment des jours qui semblent des années. Une clepsydre n'a que quelques pouces de profondeur, d'où viendrait l'eau de la mer ? Mais dans l'épreuve, le temps se ralentit. Ce n'est pas que l'eau de la clepsydre est vraiment plus abondante, c'est que le cœur de celle qui écoute la clepsydre est trop amer. Tellement amer qu'elle entend chaque goutte distinctement, chaque goutte semble une année. Cette hyperbole permet de comprendre mieux qu'une description réaliste ce qu'a été cette nuit au Palais de la Longue Porte.
Plus profondément, ce poème fait aussi voir : ce qui est plus difficile à supporter qu'une longue nuit, c'est la répétition sans fin. La clepsydre s'épuisera, la nuit passera, le jour finira par se lever. Mais après l'aube ? Ce sera toujours le Palais de la Longue Porte, toujours personne ne viendra, toujours une clepsydre qui goutte du crépuscule à l'aube. Ce qui désespère la femme du Palais de la Longue Porte, ce n'est pas cette nuit, c'est que toutes les nuits sont ainsi, c'est de ne pas savoir combien de nuits comme celle-ci l'attendent encore.
Li Yi n'écrit pas comment cette femme pleure, il n'écrit qu'une clepsydre. Il ne dit pas la souffrance, il dit seulement le bruit des gouttes d'eau. Et ce bruit de gouttes d'eau est plus lourd que mille larmes. Les larmes ont une fin, le bruit, lui, n'en a pas.
À propos du poète

Li Yi (李益 748 - 829), originaire de Wuwei, dans la province du Gansu, fut un poète représentatif de l'École de la poésie des frontières sous les Tang moyens. Il obtint le titre de jinshi (docteur) la quatrième année de l'ère Dali (769 ap. J.-C.) et servit sous les règnes des empereurs Xianzong et Wenzong, accédant au poste de Ministre des Rites. Sa poésie est particulièrement renommée pour ses quatrains heptasyllabiques, caractérisés par un style à la fois solennel et mélancolique, mêlant la grandeur de la poésie des frontières du haut Tang à l'élégance plaintive de l'époque médiane. Héritier de la tradition de Wang Changling et source d'inspiration pour des poètes ultérieurs comme Li He, ses œuvres sur les thèmes frontaliers ont taillé une place unique et distinctive dans le paysage littéraire des Tang moyens.