Sur la rivière de Du Fu

jiang shang · du fu
Il pleut sur la rivière jour par jour,
L’automne du Sud de langueur est lourd.
Le vent haut fait tomber les feuilles dures,
Toute la nuit je porte ma fourrure.
Dans le miroir je ne trouve rien de bon,
Sans emploie, je m’appuie sur le balcon.
Pensant au monarque au temps périlleux;
Quoiqu’affabli, puis-je ne pas faire mon mieux?

Poème chinois

「江上」
江上日多雨,萧萧荆楚秋。
高风下木叶,永夜揽貂裘。
勋业频看镜,行藏独倚楼。
时危思报主,衰谢不能休。

杜甫

Explication du poème

Cette œuvre fut composée à la fin de l'automne 769, sous le règne de l'empereur Daizong des Tang, reflet de l'âme de Du Fu durant les trois dernières années errantes de sa vie. Le poète se trouvait alors dans la région de Jing-Chu (actuels Hubei et Hunan). La révolte d'An Lushan était réprimée, mais les gouverneurs militaires s'étaient séparés de l'autorité centrale, les Tibétains harcelaient les frontières, la cour était obscure, et l'empire Tang était entré dans un déclin irrémédiable. Âgé de cinquante-huit ans, pauvre et malade, sans espoir de retour au nord, Du Fu n'avait pourtant jamais éteint l'ardeur de son souci pour le pays et de son désir de servir le souverain. Ce poème naît précisément de cette contradiction aiguë entre un corps extrêmement affaibli et un esprit extrêmement tenace, une véritable autobiographie spirituelle d'un « héros à l'année déclinante ».

Premier couplet : « 江上日多雨,萧萧荆楚秋。 »
jiāng shàng rì duō yǔ, xiāo xiāo jīng chǔ qiū.
Sur le fleuve, jours de pluie nombreux ; triste et froid, automne de Jing-Chu.

L'ouverture déploie le temps et l'espace en plan large : « Sur le fleuve » indique la condition d'errance ; « jours de pluie nombreux » est non seulement réaliste, mais métaphorise par un temps sombre et persistant l'obscurité de l'époque et de l'état d'âme ; « triste et froid » (萧萧) est une synesthésie auditive typique de Du Fu, à la fois le son du vent d'automne balayant ciel, terre et les dix mille choses, et la note triste de la roue de l'histoire écrasant tout, les dix mille choses se flétrissant. « Automne de Jing-Chu » ancre profondément l'expérience personnelle dans cette terre pleine de tristesse historique (où Qu Yuan fut exilé) et de vastitude géographique, établissant le ton grave, mélancolique et désolé.

Deuxième couplet : « 高风下木叶,永夜揽貂裘。 »
gāo fēng xià mù yè, yǒng yè lǎn diāo qiú.
Vent haut fait choir feuilles d'arbres ; nuit longue, je serre ma tunique de martre.

Le regard se resserre des étendues sauvages au corps proche, les images deviennent plus poignantes. « Vent haut fait choir feuilles d'arbres » est à la fois le paysage réel et le symbole du dépérissement des talents et du déclin de la civilisation dans les grands bouleversements de l'époque ; « nuit longue, je serre ma tunique de martre » passe de l'extérieur à l'intérieur, épuisant le froid amer du corps vieillissant et l'absence d'attache de l'âme solitaire. « Nuit longue » suggère l'insomnie habituelle du poète, et métaphorise aussi la longue persévérance de son esprit dans l'époque obscure. Un « fait choir », un « serre », l'un mouvement, l'autre immobilité, esquissent la posture difficile d'une vie solitaire s'efforçant de se maintenir sous l'action destructrice de forces extérieures impitoyables.

Troisième couplet : « 勋业频看镜,行藏独倚楼。 »
xūn yè pín kàn jìng, xíng cáng dú yǐ lóu.
Pour mes exploits, souvent je regarde au miroir ; pour agir ou me retirer, seul, je m'appuie à la tour.

Ce couplet se tourne vers l'analyse profonde du monde intérieur, l'un des vers de Du Fu au plus fort esprit d'introspection. « Pour mes exploits, souvent je regarde au miroir » contient un interrogatoire multiple : les cheveux blancs dans le miroir sont une prise de conscience effrayante de l'écoulement de la vie, et un questionnement sur une vie d'ambitions devenues vides ; le mot « souvent » montre la répétition de l'acte, l'intensité de l'anxiété. « Pour agir ou me retirer, seul, je m'appuie à la tour » montre le dilemme éternel du lettré confucéen face au choix d'agir ou de se retirer. La silhouette de « seul, je m'appuie à la tour » est une solitude physique, mais plus encore une solitude profonde de l'esprit assumant seul le choix du destin, sans personne à qui se confier. Ces deux vers, d'un parallélisme rigoureux, unissent parfaitement l'action extérieure et la réflexion intérieure.

Quatrième couplet : « 时危思报主,衰谢不能休。 »
shí wēi sī bào zhǔ, shuāi xiè bù néng xiū.
En temps périlleux, je pense à servir mon maître ; déclinant, flétri, je ne puis cesser.

Dans une contradiction extrême jaillit le son le plus fort du poème, et le cristal de l'esprit de toute une vie de Du Fu. « Temps périlleux » et « déclinant, flétri » (衰谢) sont la froide réalité dressée devant le poète ; « je pense à servir mon maître » et « je ne puis cesser » sont la volonté indestructible qui s'élève de cette réalité. Ces deux groupes de mots créent une immense tension : l'un est la double négation de l'époque et du corps, l'autre l'affirmation absolue de l'esprit et de la conviction. Finalement, l'esprit transcende les limites de la réalité ; dans « je ne puis cesser », nous ne voyons pas la résignation d'un vieillard, mais le choix pathétique d'un homme de volonté, avec un corps décrépit, résistant au néant, répondant par sa volonté individuelle à l'appel de son temps.

Analyse globale

Ce wulü (poème régulier à cinq caractères) est un modèle d'union parfaite de l'art poétique et de la personnalité de Du Fu dans ses dernières années. Il présente complètement la caractéristique de l'« ampleur intériorisée » de sa poésie tardive — l'émotion n'explose plus vers l'extérieur, mais se dépose, se condense vers l'intérieur, pour finalement se transformer en une existence spirituelle ferme et pathétique comme le métal et la pierre.

La structure suit implicitement le processus d'intériorisation et de sublimation par strates « paysage — corps — cœur — volonté » : les deux premiers couplets utilisent le paysage automnal désolé pour refléter le corps malade et déclinant ; le troisième couplet se concentre sur l'anxiété et la méditation intérieures ; le dernier couplet, parmi tous les facteurs négatifs, dresse résolument une subjectivité spirituelle incontestable. Ce parcours émotionnel de l'extérieur vers l'intérieur, puis de l'intérieur vers l'extérieur, fait que le poème, bien que parlant du déclin, dégage une vigueur indomptable.

La valeur unique de cette œuvre réside dans la révélation franche de la coexistence de la vulnérabilité et de la ténacité d'une grande âme. Il y a la conscience lucide du « déclin », l'immense anxiété de l'échec des « exploits », mais tout cela ne conduit finalement ni à l'abattement ni au néant. Au contraire, stimulé par le « temps périlleux », il suscite un engagement moral plus pur, plus absolu. C'est une auto-affirmation accomplie dans l'impasse.

Caractéristiques stylistiques

  • Tension entre l'image du déclin et la vigueur de l'esprit : Images comme « pluie nombreuse », « triste et froid », « fait choir feuilles », « nuit longue », « déclinant, flétri » pointent toutes vers l'affaissement et la fin ; cependant, des dynamiques et déterminations comme « souvent regarder au miroir », « penser à servir mon maître », « ne puis cesser » montrent une vitalité indomptable. Cette opposition entre image et esprit crée une immense tension artistique interne au poème.
  • Dialogue intérieur profond dans le parallélisme : « Exploits » s'oppose à « agir ou se retirer », « souvent regarder au miroir » à « seul, s'appuyer à la tour », ce qui est non seulement un parallélisme formel, mais un auto-interrogatoire et une dialectique de contenu. Dans le miroir est le moi présent, dans le cœur est l'œuvre idéale ; sur la tour est le moi solitaire, sous les pieds est la voie incertaine. Ici, le parallélisme devient la forme subtile de l'extériorisation de la contradiction intérieure.
  • Sensation d'oppression des images temporelles : « Jours de pluie nombreux » (prolongation du temps), « nuit longue » (stagnation du temps), « souvent regarder » (répétition du temps), « déclinant, flétri » (fin du temps) créent ensemble une immense anxiété de l'écoulement du temps, de l'urgence vitale et de l'œuvre inaccomplie, expérience temporelle typique de la poésie tardive de Du Fu.
  • Force de la transition et de la sublimation du dernier couplet : Après avoir pleinement établi la détresse, la vieillesse, la solitude dans les trois premiers couplets, le dernier couplet s'élève soudain avec « je pense à servir mon maître », et conclut par la posture catégorique de « je ne puis cesser », comme un éclair fendant la brume, montrant la luminosité et la dureté au cœur de l'esprit de Du Fu.

Réflexions

Ce chef-d'œuvre nous pose une proposition éternelle : Lorsque la force vitale individuelle (« déclinant, flétri ») entre en conflit grave avec la responsabilité morale assumée (« en temps périlleux, penser à servir »), comment l'homme doit-il se comporter ? La réponse de Du Fu est « je ne puis cesser ». Ce n'est pas l'aveuglement de ne pas voir venir la vieillesse, mais l'héroïsme de placer encore la volonté spirituelle au-dessus de la réalité physiologique après en avoir lucidement pris conscience.

Il nous enseigne que le vrai engagement n'est souvent pas l'enthousiasme généreux dans l'adversité aisée, mais la persévérance de choisir encore « ne pas cesser » après avoir pris conscience de sa propre petitesse, impuissance, voire de son « déclin ». La grandeur de Du Fu ne réside pas dans la réalisation de l'œuvre de secourir le monde et apaiser le peuple, mais dans le fait d'avoir gardé cette intention première de « penser à servir » et cette force de caractère de « ne pas cesser » alors que toute possibilité de réalisation avait presque disparu.

À notre époque, nous ne faisons peut-être plus face au contexte classique de « servir le maître », mais cet esprit de « déclinant, ne pas cesser » reste une force précieuse pour résister au calcul utilitaire et à l'érosion du néant. Il nous rappelle que la dignité et la valeur de l'homme se manifestent souvent de la manière la plus sublime précisément dans la persévérance à agir en sachant que c'est impossible. Le chant solitaire de Du Fu sur le fleuve automnal de Jing-Chu finit par faire résonner l'écho de la conscience et de la responsabilité qui ne se soumettent jamais, dans toutes les époques difficiles.

Traducteur de poésie

Xu Yuanchong(许渊冲)

À propos du poète

Du Fu

Du Fu (杜甫), 712 - 770 après J.-C., originaire de Xiangfan, dans la province de Hubei, est un grand poète réaliste de l'histoire chinoise. Du Fu a eu une vie difficile, et sa vie de troubles et de déplacements lui a fait ressentir les difficultés des masses, de sorte que ses poèmes étaient toujours étroitement liés aux événements actuels, reflétant la vie sociale de l'époque d'une manière plus complète, avec des pensées profondes et un horizon élargi.

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