À la lettre qu’on envoie au pays de Meng Jiao

gui xin yin
    Larmes et encre, répandues pour écrire la lettre.
La maison, envoyée à dix mille lis, aux proches.
La lettre partie, l’âme aussi est partie.
Immobile, soudain, un corps vide, rien que lui.

Poème chinois

「归信吟」
泪墨洒为书,家寄万里亲。
书去魂亦去,兀然空一身。

孟郊

Explication du poème

Ce poème a été composé par Meng Jiao, poète de la mi-dynastie Tang, alors qu'il errait loin de son pays. Meng Jiao vécut toute sa vie dans la pauvreté et la détresse, échouant à de multiples reprises aux examens impériaux, et ne réussissant le titre de jinshi qu'à quarante-six ans. Vieillissant, il souffrit de la perte d'un fils, et ses poèmes décrivent souvent la misère, la solitude, et la froideur des relations humaines. Connu pour ses « vers âpres » (苦吟), il fut souvent associé à Jia Dao, formant l'expression « le froid de Meng, la maigreur de Jia » (郊寒岛瘦). Cependant, derrière son style poétique froid, austère et anguleux, se cache aussi une tendresse profonde, enfouie dans la nostalgie de ses proches.

Meng Jiao était naturellement pieux et affectueux, d'une sensibilité délicate. Ses vers « Le fil dans la main de la mère aimante, Le vêtement sur le dos du fils qui voyage » (慈母手中线,游子身上衣) sont chantés depuis toujours, décrivant pleinement la tendresse entre mère et fils. Ce poème, intitulé Chant de la lettre qui s'en va, décrit précisément l'expérience poignante du moment où l'on envoie une lettre au pays. « L’encre et les larmes se mêlent en une lettre » (泪墨洒为书) est le déversement de l'émotion ; « le foyer l’envoie aux siens à dix mille lieues » (家寄万里亲) est l'impuissance face à la distance ; « La lettre partie, l’âme suit sa trace » (书去魂亦去) est l'absolue folie du cœur qui suit la lettre ; « mon corps vide reste là, hébété » (兀然空一身) est le vide après le départ de l'âme. Le poète élève l'acte ordinaire d'envoyer une lettre en un lointain voyage de l'âme et un abandon du corps. En seulement vingt caractères, il exprime pleinement l'expérience ultime de la séparation du corps et de l'esprit, de l'obsession et de la rêverie, lorsque l'errant pense à ses proches. Cette lettre de famille envoyée à dix mille lieues était peut-être adressée à cette tendre mère qui, autrefois, cousait ses vêtements à la lumière de la lampe.

Premier couplet : « 泪墨洒为书,家寄万里亲。 »
Lèi mò sǎ wéi shū, jiā jì wànlǐ qīn.
L’encre et les larmes, se mêlant, tombent en une lettre ; Le foyer l’envoie aux siens, à dix mille lieues.

Dès l'ouverture, c'est l'image de la fusion des larmes et de l'encre. « L’encre et les larmes, se mêlant, tombent en une lettre » (泪墨洒为书), cinq mots décrivant l'émotion irrépressible en écrivant la lettre – non pas une calligraphie posée, non pas une écriture calme, mais des larmes mêlées à l'encre, tombant ensemble sur le papier. Le mot « tombent » (洒) est utilisé de façon très lourde : tant de larmes qu'elles sont incontrôlables, on ne peut que les laisser couler, se mêlant à l'encre. Le vers suivant, « Le foyer l’envoie aux siens, à dix mille lieues » (家寄万里亲), indique la destination de la lettre et son destinataire. « Dix mille lieues » (万里) exagère l'éloignement spatial ; « ses siens » (亲), un mot qui dit toute l'appartenance affective. Ce couplet fige l'instant de l'écriture : cette lettre tachée de traces de larmes traversera montagnes et rivières pour atteindre la main des proches lointains.

Deuxième couplet : « 书去魂亦去,兀然空一身。 »
Shū qù hún yì qù, wùrán kōng yī shēn.
La lettre partie, l’âme aussi s’en va vide ; Mon corps reste là, seul, hébété, abandonné.

Ce couplet est l'âme de tout le poème, décrivant l'état psychologique après l'envoi de la lettre de manière saisissante. « La lettre partie, l’âme aussi s’en va vide » (书去魂亦去), cinq mots d'une folie absolue – la lettre partie, c'est comme si l'âme partait avec elle, suivant l'encre et le papier, franchissant montagnes et rivières, retournant auprès des proches. Ces trois mots « l’âme aussi s’en va » (魂亦去) matérialisent l'intensité de la nostalgie en un départ de l'âme, laissant le lecteur clairement sentir l'état d'esprit du poète à cet instant : le cœur n'est plus là, il ne reste que l'enveloppe charnelle. Le vers suivant, « Mon corps reste là, seul, hébété, abandonné » (兀然空一身), conclut avec le mot « vide » (空), exprimant pleinement le vide et l'égarement après le départ de l'âme. « Hébété » (兀然) est l'attitude assise, stupéfaite, aussi l'état d'égarement ; « vide, seul, abandonné » (空一身) est le vide du corps, et plus encore le vide de l'âme. La lettre est envoyée, l'inquiétude est partie avec elle, le moi qui reste, comme vidé, n'est plus qu'une enveloppe charnelle, assise là, hébétée.

Lecture globale

Ceci est une autre œuvre puissante parmi les poèmes de nostalgie familiale de Meng Jiao. Le poème entier, quatre vers et vingt caractères, prenant l'envoi d'une lettre au pays comme point d'entrée, fusionne le mélange de larmes et d'encre lors de l'écriture, et le départ de l'âme après l'envoi, révélant la nostalgie poignante de l'errant pour ses proches.

D'un point de vue structurel, le poème présente une progression de l'écriture à l'envoi, de l'émotion à l'état. Le premier couplet décrit le processus d'écriture – la fusion des larmes et de l'encre, la lettre de famille achevée, c'est le déversement de l'émotion ; le dernier couplet décrit l'après-envoi – l'âme suit la lettre, le corps reste sur place, c'est la manifestation de l'état. Entre les deux couplets, on passe du mouvement au calme, de l'extérieur à l'intérieur, de l'éclat de l'émotion au vide de l'âme, s'approfondissant couche par couche, formant un tout harmonieux.

D'un point de vue de l'intention, le noyau de ce poème réside dans l'opposition entre le mot « âme » (魂) et le mot « vide » (空). Cette « âme » dans « La lettre partie, l’âme aussi s’en va » (书去魂亦去) est l'incarnation de la nostalgie, le support de l'émotion ; ce « vide » dans « Mon corps reste là, seul, hébété, abandonné » (兀然空一身) est la dépouille après le départ de l'âme, le néant après le départ de l'émotion. Entre cette « âme » et ce « vide » se cache la tristesse la plus profonde de l'errant : le corps prisonnier en terre étrangère, le cœur déjà retourné au pays natal ; l'homme ici, l'âme là-bas. Cette expérience de séparation du corps et de l'esprit est le destin commun de tous les exilés, et aussi ce qu'il y a de plus bouleversant dans ce poème de Meng Jiao.

D'un point de vue artistique, ce qui est le plus touchant dans ce poème est la technique unique d'« écrire l'esprit par la forme, écrire le réel par le vide ». Le poète n'écrit pas directement à quel point la nostalgie est profonde, il écrit seulement l'image de la fusion des larmes et de l'encre ; il n'écrit pas directement à quel point l'inquiétude est lourde, il écrit seulement la folie absolue de l'âme suivant la lettre ; il n'écrit pas directement à quel point la séparation est amère, il écrit seulement le vide du corps restant en place. Ce sont précisément ces scènes, actions, états concrets qui matérialisent la nostalgie abstraite en une expérience perceptible, permettant au lecteur d'être comme sur place, de ressentir l'émotion.

Spécificités stylistiques

  • Larmes mêlées à l'encre, émotion intense : Les cinq mots « L’encre et les larmes, se mêlant, tombent en une lettre » (泪墨洒为书) décrivent l'émotion irrépressible lors de l'écriture de la lettre comme si on y était, émouvant.
  • Séparation du corps et de l'esprit, conception extraordinaire : « La lettre partie, l’âme aussi s’en va » (书去魂亦去) avec l'imagination de l'âme voyageant au loin avec la lettre, matérialisant l'intensité de la nostalgie en un départ de l'esprit, d'un grand impact.
  • Écrire le réel par le vide, résonance prolongée : « Mon corps reste là, seul, hébété, abandonné » (兀然空一身) conclut par le vide du corps, laissant le lecteur sentir dans le vide la lourdeur et l'impuissance de la nostalgie.
  • Langage concis, chaque mot pèse lourd : En vingt caractères, il y a les larmes, l'encre, la lettre, l'âme, le vide, chaque mot est ordinaire, mais chacun est bouleversant.

Éclairages

Ce poème, à travers une lettre de famille, exprime un thème intemporel – la nostalgie à son extrême, c'est l'égarement, la séparation du corps et de l'esprit.

Il nous fait d'abord voir la « tendresse profonde dans l'écriture ». Cette image de « L’encre et les larmes, se mêlant, tombent en une lettre » est l'aveu le plus vrai d'un errant à ses proches. À l'instant où l'encre et les larmes s'entremêlent, toute la nostalgie, la culpabilité, l'inquiétude, se transforment en traces d'écriture sur le papier. Les émotions véritablement profondes et sincères ne sont souvent pas dans les paroles, mais dans le tremblement de l'écriture, dans les traces de larmes qui tombent.

Plus profondément, ce poème nous fait réfléchir à la relation entre « distance et existence ». La lettre est envoyée, le cœur part avec elle. Le corps est ici, l'âme est là-bas. Cet état de séparation du corps et de l'esprit est l'expérience commune de tous les exilés : l'homme est en terre étrangère, mais le cœur est déjà retourné au pays natal ; le corps est dans le présent, mais le cœur est dans un instant de mémoire. Cette division est le prix de la nostalgie, et aussi sa preuve.

Et ce qui est le plus émouvant, est cette résonance après le « vide » dans le poème. La lettre est envoyée, l'âme est partie, il ne reste qu'une enveloppe charnelle vide, assise là, hébétée. Ce « vide » n'est pas le néant, mais le blanc laissé après le débordement ; ce n'est pas l'insensibilité, mais l'aphasie après une émotion trop intense. La véritable tendresse profonde est souvent ainsi : après avoir tout dit, plus de mots ; après avoir tout donné, le vide.

Ce poème parle d'une lettre de famille antique, mais il permet à chaque personne ayant envoyé de la nostalgie d'y trouver un écho. Cet instant de « L’encre et les larmes, se mêlant, tombent en une lettre » est le portrait le plus vrai de chaque errant écrivant une lettre ; ce sentiment de « La lettre partie, l’âme aussi s’en va » est l'expérience commune de chaque personne égarée après avoir envoyé une lettre ; cet état de « Mon corps reste là, seul, hébété, abandonné » est le vide commun à tous les nostalgiques après avoir envoyé leur inquiétude. C'est là la vitalité de la poésie : elle parle de l'expérience d'un poète, mais se lit comme les soucis de tous les exilés.

À propos du poète

Meng Jiao

Meng Jiao (孟郊 751 - 814), originaire de Deqing, dans la province du Zhejiang, fut un célèbre poète de la dynastie des Tang moyens. Dans sa jeunesse, il échoua à plusieurs reprises aux examens impériaux et n'obtint le titre de jinshi (docteur) qu'à l'âge de quarante-six ans. Il occupa des postes mineurs, comme shérif de Liyang, et vécut dans la pauvreté et les difficultés. Dans ses dernières années, il perdit son fils et mourut en route pour prendre de nouvelles fonctions officielles. Sa poésie est réputée pour son style de "chant amer" et était souvent mentionnée aux côtés de celle de Jia Dao, Su Shi ayant forgé la célèbre phrase : "Jiao est frugal, Jia est maigre". Ses poèmes yuefu (Bureau de Musique) héritèrent de la tradition de Du Fu et ouvrirent la voie à Yuan Zhen et Bai Juyi, établissant une place unique et distinctive dans l'histoire de la poésie des Tang.

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