Adieu une fois de plus au Duc Yan au relais de Fengji de Du Fu

feng ji yi zhong song yan gong si yun
                Je t’accompagne au loin, hélas ! il faut nous séparer ;
La montagne bleue, oisive, s’emplit de sentiments.
Quand donc, levant nos verres, nous retrouverons-nous ?
Hier soir, nous avons cheminé ensemble au clair de lune.

Toutes les provinces, en chansons, regrettent ton départ ;
Aux trois règnes, à la Cour comme aux armées, tu fus illustre.
Là-bas, vers mon village au bord de l’eau, je m’en retourne seul ;
Dans la solitude, j’achèverai le reste de mes jours.

Poème chinois

「奉济驿重送严公四韵」
远送从此别,青山空复情。
几时杯重把,昨夜月同行。
列郡讴歌惜,三朝出入荣。
将村独归处,寂寞养残生。

杜甫

Explication du poème

Ce poème fut composé en juillet 762, sous le règne de l'empereur Daizong des Tang, alors que Du Fu faisait ses adieux à son ami intime Yan Wu au relais de Fengji, dans le district de Mianzhou. Le retour de Yan Wu à la capitale, sur ordre impérial, revêtait une importance particulière pour Du Fu : durant les années difficiles passées dans son humble chaumière de Chengdu, Yan Wu n'avait pas été seulement un ami littéraire, mais aussi un soutien matériel et une âme sœur spirituelle. Cette séparation signifiait, sur le plan public, le départ d'un bon administrateur du Shu, et sur le plan privé, l'éloignement d'un ami très cher ; pour le poète lui-même, elle représentait la perte de son plus important protecteur et compagnon. Ce poème condense en seulement quatre strophes cette séparation aux multiples facettes et la douleur de sa propre condition, dans une langue sobre mais d'une tristesse extrême, devenant l'un des plus profondément sincères parmi les poèmes d'adieu de Du Fu.

Premier couplet : 远送从此别,青山空复情。
yuǎn sòng cóng cǐ bié, qīng shān kōng fù qíng.
Je vous ai accompagné au loin, c'est ici que nous nous quittons ; la montagne verdoyante, devant nous, n'éprouve qu'une vaine émotion.

Le début semble simple et direct, mais chaque mot est lourd de sens. « Accompagné au loin » montre la profondeur de son affection ; « c'est ici que nous nous quittons » contient le pressentiment et la résignation face à une séparation peut-être définitive. « La montagne verdoyante… n'éprouve qu'une vaine émotion » est un trait de génie du transfert émotionnel au paysage : la montagne, par nature insensible, semble à ce moment porter l'émotion infinie du poète. Le mot « vaine » décrit à la fois l'image de la montagne dressée en vain, et exprime surtout le regret du poète qui, bien que conscient de la profondeur de leur amitié, est impuissant à la retenir. L'éternité de la nature et l'impermanence des affaires humaines apparaissent en contraste.

Deuxième couplet : 几时杯重把,昨夜月同行。
jǐ shí bēi chóng bǎ, zuó yè yuè tóng xíng.
Quand pourrons-nous jamais, à nouveau, lever nos coupes ensemble ? Hier encore, sous la lune, nous marchions côte à côte.

Ce couplet, par un entrelacement temporel, juxtapose l'incertitude du présent et l'intimité de la veille, renforçant considérablement le caractère irréel et la douleur de la séparation. « Quand pourrons-nous jamais… » est une interrogation sur un avenir incertain, pleine d'inquiétude ; « Hier encore… » est le souvenir d'un bonheur passé, encore vivant comme au présent. Entre cette question et ce souvenir réside tout le goût de l'existence, avec ses rencontres et ses séparations imprévisibles, ses joies difficiles à retrouver. Les vers sont simples comme une conversation, mais grâce à la sincérité de l'émotion et à l'entrelacement du temps et de l'espace, ils produisent une grande force expressive.

Troisième couplet : 列郡讴歌惜,三朝出入荣。
liè jùn ōu gē xī, sān cháo chū rù róng.
Toutes les préfectures, en chants, regrettent votre départ ; sous trois règnes, entrées et sorties [de la cour], glorieuses.

Le pinceau passe de l'amitié personnelle aux mérites publics de Yan Wu. « Toutes les préfectures, en chants, regrettent votre départ » loue sa gouvernance compétente et sa profonde popularité ; « sous trois règnes, entrées et sorties, glorieuses » résume la grandeur et la stabilité de sa carrière politique. C'est à la fois l'éloge sincère du poète pour le talent, la vertu et les accomplissements de son ami, et contient aussi une signification plus profonde : le départ d'un ministre aussi sage et capable n'est pas seulement une perte personnelle, mais aussi un déficit pour la région et l'État. L'éloge se mêle ainsi au regret et à l'inquiétude.

Quatrième couplet : 江村独归处,寂寞养残生。
jiāng cūn dú guī chǔ, jì mò yǎng cán shēng.
Lieu où, seul, je retournerai, au village des eaux ; dans la solitude, j'achèverai mes restes de vie.

Le poème se clôt sur un autoportrait d'une douleur extrême, portant l'émotion des adieux à son paroxysme. « Seul, je retournerai, au village des eaux » fait écho au premier vers « Je vous ai accompagné au loin », complétant la boucle narrative de l'« accompagnement » au « retour ». « Seul », « solitude », « restes de vie », trois termes qui s'accumulent progressivement, comme trois couches de crépuscule, dépeignent à l'extrême la solitude, le dénuement et le désespoir du poète vieillissant. Ce n'est pas seulement le vide après la séparation, mais aussi la conscience lucide de sa propre condition de survie et de sa destinée spirituelle après le départ de Yan Wu. À lire, le cœur se serre.

Lecture globale

Ce poème peut être considéré comme un modèle d'« expression de sentiments profonds par une langue sobre ». Tout le poème tourne autour de l'événement central des « adieux », avec une trame émotionnelle claire et profonde : le premier couplet dit l'adieu, le paysage contenant l'émotion ; le deuxième se souvient du passé, entrelaçant temps et espace ; le troisième loue l'ami, mêlant public et privé ; le quatrième se lamente sur soi-même, la douleur se prolongeant sans fin. À travers ces quatre strophes, l'émotion passe de la mélancolie de la séparation (la montagne… vaine émotion), à l'incertitude de l'avenir (Quand pourrons-nous jamais…), puis se tourne vers l'éloge des mérites de l'ami (Toutes les préfectures… regrettent), pour finalement retomber sur la plainte du destin personnel (solitude… restes de vie), accomplissant un cycle émotionnel complet, allant de l'autre à soi, de l'extérieur à l'intérieur.

Ce qui touche, c'est que le poète tisse parfaitement ensemble l'affection sincère pour son ami, l'inquiétude latente face à la situation de l'époque et la douleur de son propre sort. Le poème ne contient aucune parole étrange ou abrupte, aucun cri de détresse direct, mais entre le souvenir chaleureux d'« hier encore, sous la lune, nous marchions côte à côte » et la froide réalité de « dans la solitude, j'achèverai mes restes de vie », il construit un immense écart émotionnel, permettant à l'amertume contenue et profonde d'un vieil homme faisant ses adieux à son seul soutien en des temps troublés de traverser le papier et d'atteindre directement le cœur du lecteur.

Spécificités stylistiques

  • Langage simple, émotion profonde
    L'ensemble est comme une conversation familière, sans recours aux allusions, sans recherche d'ornement. Pourtant, des expressions comme « vaine émotion », « Quand pourrons-nous jamais… », « lieu où, seul, je retournerai », parce qu'elles viennent du plus profond du cœur, pèsent chaque mot, atteignant l'état artistique suprême où « le luxe tombé révèle la pure vérité ».
  • Entrelacement temporel, réel et imaginaire s'engendrant
    La mise en parallèle de « Quand pourrons-nous jamais » (question sur l'avenir) et « Hier encore » (souvenir du passé), le contraste entre « Toutes les préfectures… regrettent » (perspective publique) et « lieu où, seul, je retournerai » (situation personnelle), étendent, dans un format court, la profondeur temporelle et l'espace social du poème, enrichissant les niveaux émotionnels.
  • Derniers vers appuyés, résonance infinie et mélancolique
    Le dernier couplet, avec les images superposées de « seul », « solitude », « restes de vie », porte la peinture de la solitude et de la détresse du poète vieillissant à son comble, comme la note finale grave et prolongée d'une mélodie, donnant à la tristesse du poème une fixation saisissante, dont la résonance est infinie.
  • Structure rigoureuse, premier et dernier vers en écho
    Partant de « accompagné au loin » pour aboutir à « seul, je retournerai », on forme une boucle émotionnelle complète. L'« émotion » de la montagne verdoyante et la « solitude » du village des eaux se répondent discrètement du début à la fin, donnant à l'ensemble une structure serrée et une continuité de sens.

Éclairages

Ce poème ancien nous montre que sous le langage le plus simple peut couler l'émotion humaine la plus profonde. L'adieu de Du Fu n'est pas seulement le regret d'un poète envers un ami intime, c'est aussi l'ultime au revoir d'une âme solitaire, en des temps troublés, à la chaleur et au soutien. Il transcende le chagrin ordinaire de la séparation pour toucher au dilemme essentiel de l'existence humaine concernant la dépendance, la séparation et la solitude.

Ce poème nous offre cet éclairage : La véritable amitié est une lumière qui éclaire mutuellement les temps difficiles, et son départ rend les ténèbres plus épaisses. Pourtant, même en prévoyant la perspective sombre d'« achever ses restes de vie dans la solitude », le poète a choisi d'enregistrer avec sincérité et de ressentir profondément. Cela nous rappelle de chérir dans la vie ces rencontres qui nous apportent soutien et compréhension, tout en cultivant le courage et la résilience de faire face, même après avoir perdu notre appui, à la situation du « lieu où, seul, je retournerai ». Par son cœur poétique sincère, Du Fu nous dit que même condamné à la solitude, l'affection jadis possédée et le « chemin parcouru hier sous la lune » partagé restent un trésor précieux pour lutter contre la longue solitude de la vie.

À propos du poète

Du Fu

Du Fu (杜甫), 712 - 770 après J.-C., originaire de Xiangfan, dans la province de Hubei, est un grand poète réaliste de l'histoire chinoise. Du Fu a eu une vie difficile, et sa vie de troubles et de déplacements lui a fait ressentir les difficultés des masses, de sorte que ses poèmes étaient toujours étroitement liés aux événements actuels, reflétant la vie sociale de l'époque d'une manière plus complète, avec des pensées profondes et un horizon élargi.

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