L’herbe givrée est grise, et les insectes crépitent ;
Au sud, au nord du village, désert, plus un passant.
Je sors seul devant ma porte, regarde au loin les champs :
Au clair de lune, les fleurs de sarrasin brillent comme une nappe de neige.
Poème chinois
「村夜」
白居易
霜草苍苍虫切切,村南村北行人绝。
独出前门望野田,月明荞麦花如雪。
Explication du poème
Ce poème a été composé à l'automne 814 (9e année de l'ère Yuanhe sous l'empereur Xianzong des Tang), alors que Bai Juyi, en deuil de sa mère, s'était retiré dans le village de Wei, à Xiaqui (actuel Weinan, Shaanxi). Confronté à la double épreuve de la perte d'un être cher et de l'éloignement de la cour, le poète, plongé dans un creux de vague existentiel, se trouvait enveloppé par un immense sentiment de solitude et de vacuité. C'est dans cet état d'esprit que cette œuvre relate une promenade solitaire ordinaire par une nuit d'automne. Avec un trait extrêmement dépouillé, le poète esquisse la transformation du paysage nocturne rural, passant de la désolation des « herbes blanchies et stridulations » à la clarté des « fleurs et lune semblables à neige ». Dans le déplacement silencieux des éléments du paysage se dissimule le parcours subtil de ses émotions, cherchant un réconfort dans l'isolement pour finalement atteindre, avec la nature, une paisible réconciliation.
Premier distique : « 霜草苍苍虫切切,村南村北行人绝。 »
Shuāng cǎo cāngcāng chóng qièqiè, cūn nán cūn běi xíngrén jué.
L'herbe givrée, blanchâtre à perte de vue ; les insectes, stridulant dans le froid ;
Au sud, au nord du hameau, plus un seul passant.
L'ouverture, avec un parallélisme rigoureux, exploite les dimensions visuelle et auditive pour dépeindre l'atmosphère de solitude typique d'une nuit d'automne à la campagne. « L'herbe givrée, blanchâtre à perte de vue » (霜草苍苍) est une grande image visuelle, statique, aux tons froids, dépeignant la décrépitude de la végétation, l'aspect sévère du ciel et de la terre ; « les insectes, stridulant » (虫切切) est une ponctuation auditive, ténue, dynamique, qui ne fait qu'accentuer le silence profond. Un « blanchâtre » (苍苍), un « stridulant » (切切) ; l'un vaste, l'autre subtil, tissent ensemble une toile de perception immense et glaciale. « Au sud, au nord du hameau, plus un seul passant » (村南村北行人绝) porte cette solitude à son comble par un état d'« absence totale d'humains ». À ce moment, le poète est à la fois l'observateur de ce silence, et semble lui-même faire partie de cette situation d'« extinction » (绝), son corps et son esprit imprégnés d'une solitude sans limites.
Second distique : « 独出前门望野田,月明荞麦花如雪。 »
Dú chū qiánmén wàng yětián, yuè míng qiáomài huā rú xuě.
Seul, je sors par la porte de devant, contemple les champs à perte de vue ;
Claire est la lune, les fleurs de sarrasin, comme neige.
Ce distique est le tournant et l'élévation de tout le poème. Le geste de « sortir seul » (独出) brise l'enfermement statique du distique précédent, montrant l'effort du poète pour activement dissiper sa solitude. Le regard passe du proche (l'herbe givrée, les chemins du village) aux vastes « champs » (野田), l'espace s'ouvrant soudainement. Puis suit « Claire est la lune, les fleurs de sarrasin, comme neige » (月明荞麦花如雪), symbole poétique d'un éclaircissement soudain de l'état d'esprit : la clarté de la lune lave la lourdeur de la nuit, illuminant un monde renouvelé ; les fleurs de sarrasin sont une culture d'automne, leurs petites fleurs blanches, fines et denses, reliées sous la lune, produisent l'effet visuel fantastique de « comme neige » (如雪). Cette « neige » n'est pas la neige froide de l'hiver, mais une « neige florale » lumineuse, pleine de vie, sous le clair de lune d'automne. De la blancheur grise et morte de « l'herbe givrée » à la clarté vivante de « fleurs comme neige », la transformation des couleurs suggère le passage intime du poète de la mélancolie à la sérénité.
Appréciation globale
Ce quatrain pentasyllabique est une méditation silencieuse de la nuit, « écrivant le cœur par le paysage ». La structure du poème tout entier est ingénieuse, l'émotion y affleure sourdement : les deux premiers vers décrivent à l'extrême « l'isolement absolu », à travers l'herbe givrée, le chant des insectes, l'absence de passants, créant un monde sensoriel clos, froid, étouffant, correspondant objectivement au sentiment de solitude intime du poète ; les deux derniers vers relatent la « percée » et la « découverte », à travers l'action de sortir seul et de regarder au loin, aboutissant à la rencontre de la vision claire des fleurs de sarrasin éclairées par la lune, accomplissant la rédemption et l'élévation émotionnelle de soi. Les quatre vers forment un processus psychologique complet, allant de « prisonnier de la solitude » à « sorti de la solitude », et découvrant paix et beauté dans une nature plus vaste. Aucun mot dans le poème n'exprime directement le sentiment, et pourtant la douleur profonde du deuil, la perplexité de l'interruption momentanée de la carrière officielle, ainsi que la persistance, dans cette difficulté, d'une perception aiguë de la beauté naturelle et d'un désir d'auto-guérison, y sont contenus avec réserve et plénitude.
Caractéristiques d'écriture
- Contraste et transformation des images : Le contraste est frappant entre la décrépitude jaunâtre de « l'herbe givrée » (霜草) et la clarté florissante des « fleurs de sarrasin » (荞麦花) ; l'opposition auditive et visuelle entre la subtile mélancolie des « stridulations d'insectes » (虫切切) et la vaste clarté de la « lune claire » (月明). Cette transformation des groupes d'images extériorise habilement le flux émotionnel du poète, allant de l'oppression au relâchement.
- Utilisation symbolique de la couleur : La couleur dominante de tout le poème passe du « blanchâtre » (苍苍, blanc grisâtre) à la « clarté de la lune » (月明, blanc argenté) et aux « fleurs comme neige » (花如雪, blanc pur). Bien qu'appartenant à la même gamme de blancs, on passe d'un « blanc de givre » exprimant le déclin et le froid, à un « blanc de lune » et un « blanc floral » exprimant la lumière, la pureté, la plénitude de vie, la différence subtile de couleur portant une signification émotionnelle et symbolique profonde.
- Briser le silence par le mouvement, ouvrir grand le monde : Le vers « Seul, je sors par la porte de devant, contemple les champs à perte de vue » (独出前门望野田) est la charnière reliant deux tableaux radicalement différents. Un mot « sortir » (出), un mot « contempler » (望), sont une action conjointe du corps et du regard ; ils brisent le silence figé du vers précédent, conduisant le paysage poétique de l'étroitesse des ruelles du village à l'immensité des champs, offrant l'espace physique et psychologique pour l'apparition du magnifique paysage du vers suivant.
- La beauté de l'illumination dans le vers final : « Claire est la lune, les fleurs de sarrasin, comme neige » (月明荞麦花如雪) est comme un arrêt sur image cinématographique, gelant pour l'éternité le choc visuel et le réconfort spirituel de l'instant. La métaphore est fraîche et originale ; « comme neige » décrit à la fois la couleur, et aussi la sensation de lumière et de texture des fleurs reliées et scintillant vaguement sous la lune. L'image est d'une pureté et d'une beauté gracieuse, l'ambiance est éthérée, d'une grande puissance évocatrice.
Éclairages
La profondeur de ce poème réside dans ce qu'il révèle comme issue possible pour l'homme dans une solitude et une tristesse extrêmes : ne pas se complaire dans la prison intérieure, mais avoir le courage de « sortir seul par la porte de devant », se projeter dans un monde plus vaste, laisser la nature, par sa beauté authentique, apaiser et inspirer l'âme. Au plus profond du deuil, Bai Juyi pouvait encore, dans une nuit de village ordinaire, découvrir la vision merveilleuse des « fleurs et de la lune semblables à neige », ce qui montre la ténacité de sa force vitale intérieure et l'indélébilité de son talent de poète.
Ce poème offre une leçon universelle pour la vie spirituelle de l'homme moderne. Lorsque nous sommes encerclés par des difficultés personnelles, de l'anxiété ou un sentiment de vide (comme l'étouffement des « herbes blanchies et stridulations »), peut-être pouvons-nous imiter le poète, opérer un « déplacement » actif – même simplement sortir de chez soi, lever les yeux vers les étoiles, ou se promener dans un champ. Le vrai réconfort et la réponse ne se trouvent pas nécessairement dans l'enchevêtrement intérieur répété, mais peuvent survenir après un simple « regard au loin », dans le paysage clair des « fleurs et de la lune semblables à neige » rencontré par hasard. Il nous dit que la beauté et la paix sont toujours là, la clé est de savoir si nous sommes disposés et capables, dans la nuit, d'avancer seuls, pour les rencontrer.
À propos du poète

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).