Ô Li Bai, toi dont la poésie est sans pareille,
Dont la pensée plane, si distincte des nôtres.
Ta fraîcheur est celle de Yu, le Maître des Archives ;
Ta liberté, celle de Bao, le Conseiller militaire.
Ici, au nord de la Wei, les arbres verdissent dans l’air de printemps.
Là-bas, au sud du fleuve, les nuages s’attardent au crépuscule.
Quand donc, tenant une même coupe entre nos mains,
Pourrons-nous à nouveau parler à loisir de l’art des vers ?
Poème chinois
「春日忆李白」
杜甫
白也诗无敌,飘然思不群。
清新庾开府,俊逸鲍参军。
渭北春天树,江东日暮云。
何时一樽酒,重与细论文。
Explication du poème
Ce poème fut composé au printemps de l'année 746 ou 747, sous le règne de l'empereur Xuanzong des Tang, alors que Du Fu résidait à Chang'an. En 744, Du Fu et Li Bai s'étaient rencontrés à Luoyang, devenant immédiatement des âmes sœurs. Ils voyagèrent ensemble dans les régions de Liang et Song, forgeant une amitié profonde, résumée par ces vers de Du Fu : « Ivres, nous partagions la même couverture en automne / Main dans la main, nous marchions ensemble de jour ». Après leur séparation, Li Bai erra dans la région à l'est du fleuve, tandis que Du Fu retourna à Chang'an à l'ouest, les montagnes et les fleuves les séparant. Ce poème naît précisément alors que Du Fu, face à l'exubérance printanière de Chang'an, pense à son ami lointain, déversant dans son pinceau toute son admiration et sa solitude nostalgique.
Premier couplet : « 白也诗无敌,飘然思不群。 »
bái yě shī wú dí, piāo rán sī bù qún.
Bai (Li Bai), ses poèmes n'ont point de pair ; Pensée ailée, insigne, hors du commun.
Dès l'ouverture, un jugement catégorique fixe le ton. L'appellation « Bai » est à la fois familière et débordante d'estime. « N'ont point de pair » est un verdict ultime, transcendant toute comparaison contemporaine, établissant la position suprême de Li Bai dans le cœur de Du Fu et dans le monde poétique. « Pensée ailée, insigne, hors du commun » explique la racine de cette supériorité : elle ne réside pas seulement dans l'art poétique, mais aussi dans le détachement et la transcendance de son univers intellectuel. Ce couplet construit, en deux dimensions — le « poème » et la « pensée » — l'image d'un poète surhumain.
Deuxième couplet : « 清新庾开府,俊逸鲍参军。 »
qīng xīn yǔ kāi fǔ, jùn yì bào cān jūn.
Pureté, fraîcheur d'un Yu Kaifu ; Fougue, élégance d'un Bao Canjun.
Ici, c'est la poésie qui juge la poésie, évoquant l'antiquité pour parler du présent. Au lieu d'une description directe, Du Fu convoque deux sommets de l'histoire poétique des Six Dynasties : Yu Xin (titre honorifique : Kaifu) et Bao Zhao (anciennement Canjun) comme repères esthétiques. « Pureté et fraîcheur » (style de Yu Xin) et « fougue et élégance » (style de Bao Zhao) résument deux modèles de beauté poétique distincts. En les attribuant simultanément à Li Bai, Du Fu suggère que son style n'est pas une imitation unique, mais une nouvelle création, fruit de l'assimilation et de la fusion des meilleurs éléments du passé. C'est un jugement artistique subtil et profond.
Troisième couplet : « 渭北春天树,江东日暮云。 »
wèi běi chūn tiān shù, jiāng dōng rì mù yún.
Au nord de la Wei, les arbres du printemps ; À l'est du fleuve, les nuages du soir.
La plume tourne brusquement de l'évaluation historique vers l'espace réel, l'émotion passant de l'éloge fervent à la nostalgie profonde. Le poète choisit des images spatio-temporelles emblématiques : « Les arbres du printemps au nord de la Wei » est la scène réelle devant Du Fu à Chang'an, pleine de vie et d'attente silencieuse ; « Les nuages du soir à l'est du fleuve » est le paysage lointain et imaginé où se trouve Li Bai au sud du fleuve, empreint d'errance et de vastitude. Les deux vers forment un parallèle parfait. Malgré la distance géographique et la différence des paysages, le sentiment partagé de l'écoulement du temps à travers « printemps » et « soir » matérialise la nostalgie invisible des deux poètes en deux tableaux visibles mais inaccessibles. La profonde affection surgit du silence.
Quatrième couplet : « 何时一樽酒,重与细论文。 »
hé shí yī zūn jiǔ, chóng yǔ xì lùn wén.
Quand donc, une coupe de vin, pour à nouveau discuter menu des écrits ?
Passant du paysage au sentiment, le poète exprime directement son cœur, portant l'émotion du poème à son apogée. « Quand donc… » est rempli d'un désir incertain et de la mélancolie de la vie. « Une coupe de vin » est le rituel des retrouvailles entre âmes sœurs ; « discuter menu des écrits » est la substance de la résonance des esprits. Ce n'est pas seulement l'espoir d'une réunion amicale, mais le profond désir de deux grands poètes de dialoguer et d'échanger sur leur art. Le poème se conclut sur une question ouverte, laissant une longue résonance où se condensent toute l'admiration, la nostalgie, la solitude et l'espérance.
Analyse globale
Ce poème illustre parfaitement ce qu'est le « souvenir d'un poète ». Ce n'est pas une simple œuvre d'amitié, mais un dialogue spirituel qui se déploie dans le sanctuaire de la poésie, transcendant temps et espace.
La structure est ingénieuse, présentant une progression claire : De l'homme au poème (1er couplet : éloge direct) → Du poème au style (2ème couplet : jugement par l'antique) → Du style à la situation (3ème couplet : mise en miroir spatiale) → De la situation au vœu (4ème couplet : expression directe du désir). Les deux premiers couplets se fondent sur une appréciation macro de l'art poétique, emplis de lumière rationnelle ; les deux derniers s'imprègnent d'une considération micro et personnelle, saturés de chaleur sensible. Rationalité et sensibilité s'entrelacent, éloge et nostalgie se construisent ensemble.
L'essence de l'atmosphère poétique réside dans une « double solitude et une double illumination ». La solitude printanière de Du Fu à Chang'an naît de la pensée de cet ami « sans pair » ; le talent et l'« insigne » nature de Li Bai constituent en soi une solitude au sommet. « Les arbres du printemps au nord de la Wei » et « les nuages du soir à l'est du fleuve » sont précisément la projection poétique de ces deux solitudes dans l'univers. Indépendantes l'une de l'autre, elles se répondent pourtant à distance dans les vers de Du Fu, formant l'un des paysages les plus émouvants de l'histoire littéraire chinoise.
Caractéristiques stylistiques
- Fusion de l'émotion et du jugement : Mêle une forte amitié personnelle et une critique poétique sérieuse. L'éloge de Li Bai est à la fois un sentiment viscéral d'amitié et un jugement esthétique objectif, rendant l'émotion profonde et solide, et la critique sincère et touchante.
- Création d'une atmosphère par correspondances spatio-temporelles : « Nord de la Wei » / « Est du fleuve », « arbres du printemps » / « nuages du soir » forment non seulement un parallèle rigoureux, mais construisent un vaste espace émotionnel. La nostalgie y circule, transformant la distance psychologique invisible en un tableau naturel palpable.
- Assimilation et sublimation des allusions : L'évocation de Yu Xin et Bao Zhao n'est pas une simple comparaison, mais les utilise comme étalons de catégories esthétiques pour mesurer l'ampleur et la hauteur atteintes par la poésie de Li Bai, reflétant la vision exceptionnelle de Du Fu en tant que critique poétique.
- Concision extrême et tension du langage : « Sans pair », « hors du commun », « pureté/fraîcheur », « fougue/élégance » ont un pouvoir de synthèse remarquable. Entre « quand donc » et « à nouveau » réside un immense vide temporel et une grande tension émotionnelle, d'une brièveté riche en résonances.
Réflexions
Cette œuvre transcende le simple poème d'amitié. Elle révèle le niveau le plus élevé de la relation d'âmes sœurs : non seulement une affinité émotionnelle, mais un éclairage mutuel des âmes et des intelligences, devenant, dans la poursuite d'une entreprise ultime commune (comme l'art poétique), des repères et des miroirs l'un pour l'autre.
La nostalgie de Du Fu pour Li Bai est fondamentalement une quête de foyer spirituel. Dans un monde où « cet homme seul est hors du commun », avoir un compagnon de route dont on peut sincèrement admirer qu'il « n'a point de pair » et avec qui on aspire à « discuter menu des écrits » est une chance et un trésor inestimables. Ce poème grave pour l'éternité cette rareté.
Il nous rappelle que les grandes amitiés naissent souvent au sein des grandes quêtes communes. Que ce soit dans l'art, la science ou tout idéal, lorsque deux personnes peuvent se voir et s'appeler mutuellement depuis les sommets de l'esprit, leur amitié devient immortelle avec leur œuvre commune. Du Fu et Li Bai, par les nuages et les arbres qui les séparent et le cœur poétique qu'ils partagent, illustrent la vérité suprême de ce vers : « Pour peu qu'un ami se trouve au sein du vaste monde, aux confins de la terre il est comme un proche. »
À propos du poète

Du Fu (杜甫), 712 - 770 après J.-C., originaire de Xiangfan, dans la province de Hubei, est un grand poète réaliste de l'histoire chinoise. Du Fu a eu une vie difficile, et sa vie de troubles et de déplacements lui a fait ressentir les difficultés des masses, de sorte que ses poèmes étaient toujours étroitement liés aux événements actuels, reflétant la vie sociale de l'époque d'une manière plus complète, avec des pensées profondes et un horizon élargi.