Deux moines de la montagne sont assis face à face, jouant aux échecs ;
L’ombre des bambous, sur le plateau, est fraîche et claire.
À travers le feuillage, personne ne peut les voir ;
Seul, par moments, perce le cliquetis d’une pierre qu’on pose.
Poème chinois
「池上二绝 · 其一」
白居易
山僧对棋坐,局上竹阴清。
映竹无人见,时闻下子声。
Explication du poème
Ce poème est comme un drame zen miniature qui, en vingt caractères d'une extrême concision, capture et fige l'instant le plus mystérieux d'une scène quotidienne : des moines jouant aux échecs. Le poète rejette toute narration ou lyrisme externe, utilisant uniquement une description pure, visuelle et auditive, pour construire une atmosphère à la fois paisible et vivante, présente et cachée, profonde et subtile. Il révèle ainsi son art poétique sublime : « entendre le tonnerre dans le silence, percevoir la vérité ultime dans l'ordinaire ».
Premier distique : « 山僧对棋坐,局上竹阴清。 »
Shān sēng duì qí zuò, jú shàng zhú yīn qīng.
Deux moines de montagne, assis face à face aux échecs ;
Sur le plateau, l'ombre des bambous, fraîche et pure.
L'ouverture présente directement le cœur de l'image, les personnages et l'action, avec netteté. « Moines de montagne » (山僧) définit l'identité des personnages, empreinte d'une aura d'ermites hors du monde ; « assis face à face aux échecs » (对棋坐) fige l'action, suggérant un échange statique et intellectuel. « L'ombre des bambous, fraîche et pure, sur le plateau » (局上竹阴清) est la clé de l'ambiance environnementale : l'ombre des bambous, loin de simplement protéger du soleil, imprègne de sa qualité « pure » (清) (noble, silencieuse, élégante) l'ensemble du jeu d'échecs et même l'atmosphère. Ce caractère « pur/frais » (清) est à la fois une sensation visuelle et un état psychologique, établissant pour tout le poème un ton éthéré et limpide. Bambous et moines s'harmonisent ici en une seule entité, construisant ensemble un « royaume de pureté ».
Second distique : « 映竹无人见,时闻下子声。 »
Yìng zhú wú rén jiàn, shí wén xià zǐ shēng.
Leur silhouette se perd dans le reflet des bambous, personne ne peut les voir ;
Seulement, de temps à autre, on entend le bruit d'une pierre posée sur le plateau.
Ce distique est l'âme du poème. Par le traitement ingénieux de « ne pas voir » et « entendre le son », il élève l'intention poétique vers une profondeur subtile et mystérieuse. « Leur silhouette se perd dans le reflet des bambous, personne ne peut les voir » (映竹无人见) est la séparation et la dissimulation spatiales : la bambouseraie devient un paravent naturel, isolant les moines du regard du monde profane, soulignant le caractère privé et transcendant de leur activité. Pourtant, « on entend le bruit d'une pierre posée » (时闻下子声) brise ce silence et cette occultation absolus par le son. « De temps à autre » (时闻) indique un son occasionnel, clair et rythmé. Ce son traverse l'écran de bambous, devenant le seul indice permettant au monde extérieur de percevoir leur existence. Ici est utilisée la technique classique de la poésie chinoise « utiliser le son pour faire ressortir le silence », mais poussée plus loin : ce « bruit de pierre posée » (下子声) ne fait pas qu'accompagner le silence, il est le son de la sagesse lui-même, condensé à partir du silence, l'écho pur que l'esprit zen intangible projette dans le monde tangible. Ne pas voir les hommes mais entendre leur son laisse libre cours à l'imagination infinie, l'atmosphère devient soudain vaste et lointaine.
Appréciation globale
Ce quatrain pentasyllabique est un exemple canonique de création d'atmosphère (意境) par « rechercher l'illimité grâce au trait minimal ». La structure du poème présente subtilement un processus de perception « focalisation visuelle — disparition visuelle — mise en relief auditive » : Le premier vers établit personnages et événement, le second insère l'environnement et l'ambiance avec « l'ombre des bambous » (竹阴), le troisième fait disparaître le sujet visuel (les hommes) dans l'environnement (les bambous), et le dernier vers élève le détail auditif (le bruit de la pierre) en point d'appui de l'atmosphère. En quatre vers, s'accomplit un cycle esthétique allant du « présent » (hommes, échecs, bambous) au « non-présent » (personne ne voit), puis du « non-présent » faisant émerger un « présent » (le son). Le poète est tel un habile metteur en scène : d'abord un gros plan, puis un recul du cadre cachant les personnages dans la profondeur de champ, pour finalement ne laisser que le signe sonore le plus évocateur, guidant le spectateur (lecteur) pour qu'il complète l'image par son imagination, atteignant ainsi le sommet artistique du « le silence ici vaut mieux qu'un son », « voir l'illimité dans le limité ». Le poème saisit merveilleusement l'intérêt du zen : « ne pas s'appuyer sur les mots, pointer directement l'esprit ». La « compétition » du jeu d'échecs s'efface dans la « pureté » de l'ombre des bambous, la « forme » des moines se dissimule dans le « son » des pierres posées, toutes les oppositions se fondent en harmonie dans le silence.
Caractéristiques d'écriture
- Sélection épurée et symbolisme des images : Les images clés du poème ne sont que trois : le moine, les échecs, le bambou. Le moine symbolise le détachement, les échecs symbolisent la sagesse (pouvant aussi métaphoriser les affaires du monde), le bambou symbolise l'intégrité pure. Leur combinaison forme naturellement un royaume idéal empli de métaphores culturelles et de méditation zen. Concis, le sens est riche.
- Sens de la hiérarchie dans la combinaison vision-audition : Les deux premiers vers privilégient la vision (assis, ombre des bambous), les deux derniers l'audition (entendre le son), tandis que « se perdre dans le reflet des bambous » (映竹) relie habilement la vision (bambous) et l'absence de vision (personne ne voit). La transition vision-audition est naturelle, les niveaux sont riches, créant ensemble un sens de l'espace tridimensionnel et du mystère.
- Art du non-dit dans le « entendre le son sans voir l'homme » : C'est la caractéristique artistique la plus marquante du poème. Cacher le sujet pour n'en révéler que le son (bruit de la pierre) stimule grandement l'imagination du lecteur. Ce son est unique, et suffisant. Il donne vie et profondeur à la fois à la bambouseraie silencieuse et aux joueurs d'échecs invisibles. C'est l'utilisation ultime de l'art du non-dit.
- Extrême pureté et retenue du langage : Pas un mot d'ornement, pas une phrase lyrique dans tout le poème, utilisant uniquement les combinaisons les plus basiques de noms et de verbes, presque en langue parlée, pourtant atteignant l'effet de légèreté et de profondeur d'une peinture à l'encre. Ce langage, où « l'extrême magnificence retourne à la simplicité », est la manifestation d'un art poétique parvenu à sa maturité.
Éclairages
Cette œuvre nous montre que l'art suprême et l'atmosphère la plus profonde proviennent souvent de l'intervention la plus minime et de la découverte la plus subtile. Bai Juyi nous enseigne que la véritable « observation silencieuse » (静观) n'est pas de tout voir, mais de savoir à moment voulu « ne pas regarder », et d'utiliser alors d'autres sens (comme l'ouïe) pour saisir la trace infime qui suffit à révéler l'essence. Ce « bruit de pierre posée » traversant la bambouseraie est la clé esthétique perçant les apparences pour atteindre directement le cœur.
À notre époque de surcharge d'informations et d'attention infiniment fragmentée, ce poème est un baume rafraîchissant. Il nous rappelle que l'important n'est peut-être pas de poursuivre plus de « visions », mais d'apprendre la sagesse de ce « se perdre dans le reflet des bambous, personne ne peut les voir » — se créer activement des espaces d'isolement et d'intimité ; en même temps, cultiver l'acuité de ce « de temps à autre, on entend » — pouvoir discerner dans le tumulte les sons véritablement significatifs et beaux (qu'ils soient physiques ou de l'esprit). Cette capacité à se concentrer dans l'occultation, à écouter dans le silence, est peut-être une précieuse discipline pour préserver notre indépendance spirituelle et notre paix intérieure en cette époque. Elle nous révèle que sur l'« étang » de notre esprit, peut aussi se tenir une partie d'échecs de sagesse, invisible, dont on n'entend que l'écho pur.
À propos du poète

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).