Le Chagrin éternel de Bai Juyi

chang hen ge
                L’empereur rêvait d’une beauté adorée
De tout son empire pendant plusieurs années.
Une belle était sortie de l’adolescence,
Dont on mourrait d’envie de faire connaissance.

Personne n’ignorait un tel charme céleste ;
Le souverain choisit cette vierge modeste.
Tournant le regard, elle souriait avec grâce
Au point que la beauté des six palais s’efface.

Elle se baigna dans le bassin du Printemps,
Et la source tiède rendit son corps plus blanc.
Délicate et par ses suivantes soutenue,
C’est la première nuit d’amour qu’elle ait connue.

Visage en fleur, cheveux en nue charmaient toujours ;
Courtine aux nénuphars voilait leur nuit d’amour.
Le soleil apparut trop tôt, la nuit trop brève,
L’empereur ne donnait plus audience qu’en rêve.

Elle le servait aux festins comme aux plaisirs
Et aux excursions printanières à loisir.
Dans le harem il y avait trois mille belles,
Mais trois mille faveurs se reportaient sur elle.

Parée dans sa chambre d’or, attendant la nuit,
Ivre aux festins, elle l’était d’amour de lui.
Son frère était fieffé et ses sœurs quoique filles ;
Les honneurs s’étendaient sur toute sa famille.

Les pères et mères de toutes les maisons
Aimaient mieux voir naître une fille qu’un garçon.
Le palais effleurait les nuées azurées ;
La musique au vent flottait jusqu’à l’empyrée.

L’empereur ne se lassait pas de contempler
La danse à l’air qu’on a sur les flûtes joué.

Ah ! les rebelles battent les tambours de guerre ;
Le chant “la robe d’arc-en-ciel” s’arrête court.
Dedans les murailles s’élèvent les poussières ;
Au sud-ouest fuient mille cavaliers de la cour.

Ils avancent et s’arrêtent sous les bannières ;
À l’ouest de la capitale, à plus de cent li.
Les six légions refusent d’avancer, que faire ?
Devant leurs chevaux, la belle dame périt.

Ses joyaux jonchent le sol sans qu’on les ramasse ;
Épingle, oiseau d’or, plume de martin-pêcheur.
L’empereur ne peut la sauver, voilant la face ;
Revenant la tête, il voit son sang tout en pleurs.

Le vent triste répand partout sable et poussière ;
Le sentier monte au col d’Épée nuageux en haut.
Au pied du mont Sourcil de passants il n’y a guère ;
Le soleil pâle ternit bannière et drapeau.

Le fleuve et les monts d’ouest bleuissent de douleur ;
Nuit et jour l’empereur songe à sa malheureuse.
La lune vue en exil lui brise le cœur.
Comme la cloche entendue dans la nuit pluvieuse.

Terre et ciel redressés, l’empereur au retour
Passe par le lieu où l’on tuait son amour.
Au pied de la pente, dans la terre funeste,
Il ne peut pas retrouver la beauté céleste.

Souverain et ministres pleurent à grand-peine ;
L’œil vers l’est, ils lâchent à leurs chevaux les rênes.
Au retour il voit les mêmes lacs et jardins,
Les nénuphars auprès et les saules au loin.

En feuilles de saule il voit ses sourcils ; en fleur
De lotus son visage ; et il répand des pleurs
En vue des fleurs au vent printanier épanouies
Où des feuilles d’automne tombées dans la pluie.

L’herbe a envahi le logis sud du palais ;
Les perrons rouges de feuilles nul ne balaie.
Les musiciens ont leurs premiers cheveux blanchis ;
Les eunuques et dames d’honneur ont vieilli.

Au vol des lucioles, l’empereur attristé
Ne peut s’endormir quand la lampe est consumée.
Cloche et tambour ponctuent lentement longue nuit ;
L’aube ne vient pas, toujours la Voie lactée luit.

Les tuiles d’oiseaux sont couvertes de gelée ;
La couverture est froide, non pas partagée.
Longue est l’année : le vivant ne voit pas la morte ;
Il ne rêve même pas d’elle qu’on emporte.

Un taoïste qui passe par la capitale
Peut communiquer avec les esprits des morts.
Ému par la tristesse profonde impériale,
Il va chercher la belle avec tous ses efforts.

Fendant les nues, il s’élève comme l’éclair
En haut dans le ciel et redescend sur la terre.
Il va de la voûte azurée jusqu’à l’enfer ;
Nulle part la belle morte ne se voit guère.

Il apprend qu’il y a une montagne divine
Suspendue dans le vide et surgie de la mer.
Des palais sculptés se dressent sur la colline
Où de belles immortelles vivent dans l’air.

Une d’elles porte le nom de Reine Pure,
Chair de neige et face en fleur ressemblent aux siennes.
Il va frapper à la porte de jade dure
Et se fait annoncer par la dame à la Reine.

Apprenant l’arrivée du messager royal,
Sous le dais aux neuf fleurs la Reine se réveille,
Se lève en hâte et met un manteau matinal.
Ouvrant l’écran d’argent et le rideau-merveille,

Ses cheveux défaits à cause de son sommeil,
Son bonnet de travers ; elle vient dans la salle.
Ses manches flottent au gré du vent en réveil
Comme on danse “Robe d’arc-en-ciel impériale”.

Son pur visage attristé se noie dans les pleurs
Comme la fleur de poirier perlée de la pluie.
Les retenant, elle remercie l’empereur,
Dont la face et la voix lui semblent évanouies.

Leur amour a pris fin au palais impérial ;
Ses jours sont éternels dans l’île solitaire.
Tournant la tête pour trouver son lieu natal,
Elle voit la capitale en brume et poussière.

Elle envoie à l’empereur des objets d’alors :
Épingle d’or et cassette incrustée de gemmes.
Elle garde la moitié de gemmes et d’or
En rompant l’épingle et la cassette qu’elle aime.

Si leurs cœurs comme or et gemmes sont résistants,
Ils se retrouveraient au ciel ou sur la terre.
Elle confie au messager un cher serment
Connu de l’empereur même et d’elle naguère.

Au Double Sept, au palais de Vie Éternelle,
Nous disions sans témoin à minuit, l’âme franche ;
“Soyons deux oiseaux volant l’aile contre l’aile ;
Ou deux arbres s’embrassant de branche en branche !”

La terre et le ciel ne pourront durer sans fin.
Quand pourra-t-on oublier cet éternel chagrin ?

Poème chinois

「长恨歌」
汉皇重色思倾国,御宇多年求不得。
杨家有女初长成,养在深闺人未识。
天生丽质难自弃,一朝选在君王侧。
回眸一笑百媚生,六宫粉黛无颜色。
春寒赐浴华清池,温泉水滑洗凝脂。
侍儿扶起娇无力,始是新承恩泽时。
云鬓花颜金步摇,芙蓉帐暖度春宵。
春宵苦短日高起,从此君王不早朝。
承欢侍宴无闲暇,春从春游夜专夜。
后宫佳丽三千人,三千宠爱在一身。
金屋妆成娇侍夜,玉楼宴罢醉和春。
姊妹弟兄皆列土,可怜光彩生门户。
遂令天下父母心,不重生男重生女。
骊宫高处入青云,仙乐风飘处处闻。
缓歌谩舞凝丝竹,尽日君王看不足。
渔阳鼙鼓动地来,惊破霓裳羽衣曲。
九重城阙烟尘生,千乘万骑西南行。
翠华摇摇行复止,西出都门百余里。
六军不发无奈何,宛转蛾眉马前死。
花钿委地无人收,翠翘金雀玉搔头。
君王掩面救不得,回看血泪相和流。
黄埃散漫风萧索,云栈萦纡登剑阁。
峨嵋山下少人行,旌旗无光日色薄。
蜀江水碧蜀山青,圣主朝朝暮暮情。
行宫见月伤心色,夜雨闻铃肠断声。
天旋地转回龙驭,到此踌躇不能去。
马嵬坡下泥土中,不见玉颜空死处。
君臣相顾尽沾衣,东望都门信马归。
归来池苑皆依旧,太液芙蓉未央柳。
芙蓉如面柳如眉,对此如何不泪垂。
春风桃李花开日,秋雨梧桐叶落时。
西宫南内多秋草,落叶满阶红不扫。
梨园弟子白发新,椒房阿监青娥老。
夕殿萤飞思悄然,孤灯挑尽未成眠。
迟迟钟鼓初长夜,耿耿星河欲曙天。
鸳鸯瓦冷霜华重,翡翠衾寒谁与共。
悠悠生死别经年,魂魄不曾来入梦。
临邛道士鸿都客,能以精诚致魂魄。
为感君王辗转思,遂教方士殷勤觅。
排空驭气奔如电,升天入地求之遍。
上穷碧落下黄泉,两处茫茫皆不见。
忽闻海上有仙山,山在虚无缥渺间。
楼阁玲珑五云起,其中绰约多仙子。
中有一人字太真,雪肤花貌参差是。
金阙西厢叩玉扃,转教小玉报双成。
闻道汉家天子使,九华帐里梦魂惊。
揽衣推枕起徘徊,珠箔银屏迤逦开。
云鬓半偏新睡觉,花冠不整下堂来。
风吹仙袂飘飘举,犹似霓裳羽衣舞。
玉容寂寞泪阑干,梨花一枝春带雨。
含情凝睇谢君王,一别音容两渺茫。
昭阳殿里恩爱绝,蓬莱宫中日月长。
回头下望人寰处,不见长安见尘雾。
惟将旧物表深情,钿合金钗寄将去。
钗留一股合一扇,钗擘黄金合分钿。
但教心似金钿坚,天上人间会相见。
临别殷勤重寄词,词中有誓两心知。
七月七日长生殿,夜半无人私语时。
在天愿作比翼鸟,在地愿为连理枝。
天长地久有时尽,此恨绵绵无绝期。

白居易

Explication du poème

Ce poème est l'une des œuvres les plus célèbres de Bai Juyi, composée en 806, lors de sa nomination comme officier subalterne (县尉) à Zhouzhi. Contrairement aux Cinquante Poèmes du Nouveau Bureau de la Musique qui critiquent les affaires sociales, Le Chant de l'éternel regret est un long poème narratif lyrique. Il s'inspire d'un événement historique majeur — l'amour entre l'empereur Tang Xuanzong et sa concubine Yang Guifei, et la rébellion d'An Lushan qui s'ensuivit — mais transcende la simple narration historique. Guidé par son principe selon lequel « la poésie doit être écrite pour les événements » (为事而作), Bai Juyi ne se contente pas de décrire les faits. Il transforme une tragédie de la cour en une épopée d'amour universelle, explorant les thèmes de la beauté, du pouvoir, de la perte et de la mémoire éternelle. Ce poème marque l'apogée de l'art narratif de Bai Juyi et devient un chef-d'œuvre intemporel de la poésie chinoise, célèbre pour son lyrisme poignant, sa narration fluide et son imagination romantique.

Première partie :

汉皇重色思倾国,御宇多年求不得。杨家有女初长成,养在深闺人未识。天生丽质难自弃,一朝选在君王侧。回眸一笑百媚生,六宫粉黛无颜色。春寒赐浴华清池,温泉水滑洗凝脂。侍儿扶起娇无力,始是新承恩泽时。云鬓花颜金步摇,芙蓉帐暖度春宵。春宵苦短日高起,从此君王不早朝。承欢侍宴无闲暇,春从春游夜专夜。后宫佳丽三千人,三千宠爱在一身。金屋妆成娇侍夜,玉楼宴罢醉和春。姊妹弟兄皆列土,可怜光彩生门户。遂令天下父母心,不重生男重生女。
hàn huáng zhòng sè sī qīng guó, yù yǔ duō nián qiú bù dé. yáng jiā yǒu nǚ chū zhǎng chéng, yǎng zài shēn guī rén wèi shí. tiān shēng lì zhì nán zì qì, yī zhāo xuǎn zài jūn wáng cè. huí móu yī xiào bǎi mèi shēng, liù gōng fěn dài wú yán sè. chūn hán cì yù huá qīng chí, wēn quán shuǐ huá xǐ níng zhī. shì ér fú qǐ jiāo wú lì, shǐ shì xīn chéng ēn zé shí. yún bìn huā yán jīn bù yáo, fú róng zhàng nuǎn dù chūn xiāo. chūn xiāo kǔ duǎn rì gāo qǐ, cóng cǐ jūn wáng bù zǎo cháo. chéng huān shì yàn wú xián xiá, chūn cóng chūn yóu yè zhuān yè. hòu gōng jiā lì sān qiān rén, sān qiān chǒng ài zài yī shēn. jīn wū zhuāng chéng jiāo shì yè, yù lóu yàn bà zuì hé chūn. zǐ mèi dì xiōng jiē liè tǔ, kě lián guāng cǎi shēng mén hù. suì lìng tiān xià fù mǔ xīn, bù zhòng shēng nán zhòng shēng nǚ.

L'empereur des Han, avide de beauté, rêvait d'une femme à perdre un royaume, / De longues années à régner, il ne la trouva point. / Il y avait une fille chez les Yang, qui venait juste de fleurir, / Élevée dans l'intimité de la maison, inconnue du monde. / Beauté céleste, elle ne pouvait se dérober à son destin, / Un jour, choisie, elle vint au côté du souverain. / Un regard en arrière, un sourire, cent charmes naissaient, / Fards et poudres des Six Palais perdaient toute couleur. / Au froid printanier, bain offert dans le bassin Huaqing, / L'eau tiède de la source glissait sur la peau de crème. / Servantes la soutenaient, languissante, sans forces, / C'était l'heure où, pour la première fois, elle recevait la faveur. / Cheveux de nuage, visage de fleur, l'épingle d'or oscillante, / Sous le rideau d'hibiscus, ils passèrent la douce nuit. / Douce nuit, trop brève, soleil haut quand ils s'éveillent, / Dès lors, le prince ne présida plus l'audience matinale. / Plaire, servir aux banquets, nul répit elle n'avait, / Printemps, elle suivait ses promenades, nuit, elle seule était sienne. / Trois mille beautés emplissaient le gynécée, / Les trois mille faveurs se concentraient sur elle seule. / Dans la chambre d'or, parée, elle servait les longues nuits, / Du festin dans le pavillon de jade, ivresse se mêlant au printemps. / Sœurs et frères tous reçurent terres et titres, / Pathétique éclat rejaillissant sur la famille. / Alors, dans l'empire, le cœur de tout parent changea, / Ne plus chérir de naître fils, mais de naître fille.

Le poète ouvre le récit sur un ton épique, posant le décor fastueux et précaire de cette passion. « Avide de beauté, rêvant d'une femme à perdre un royaume » (重色思倾国) installe d'emblée le conflit latent entre le désir amoureux et les devoirs impériaux. La description de Yang Guifei est idéalisée et sensorielle : « Un regard en arrière, un sourire, cent charmes naissaient » (回眸一笑百媚生) capture son pouvoir de séduction instantané, tandis que « L'eau tiède de la source glissait sur la peau de crème » (温泉水滑洗凝脂) est une métaphore tactile devenue célèbre. La vie au palais est décrite comme une succession de plaisirs délicats — bains, nuits d'amour, banquets — qui distraient l'empereur de ses responsabilités (« ne présida plus l'audience matinale » 不早朝). L'accumulation d'hyperboles (« Trois mille beautés… Les trois mille faveurs se concentraient » 三千宠爱在一身) et les conséquences sociales extrêmes (« Ne plus chérir de naître fils » 不重生男重生女) soulignent l'aspect exceptionnel et déstabilisant de cet amour, préparant subtilement sa chute.

Deuxième partie :

骊宫高处入青云,仙乐风飘处处闻。缓歌谩舞凝丝竹,尽日君王看不足。渔阳鼙鼓动地来,惊破霓裳羽衣曲。九重城阙烟尘生,千乘万骑西南行。翠华摇摇行复止,西出都门百余里。六军不发无奈何,宛转蛾眉马前死。花钿委地无人收,翠翘金雀玉搔头。君王掩面救不得,回看血泪相和流。黄埃散漫风萧索,云栈萦纡登剑阁。峨嵋山下少人行,旌旗无光日色薄。蜀江水碧蜀山青,圣主朝朝暮暮情。行宫见月伤心色,夜雨闻铃肠断声。天旋地转回龙驭,到此踌躇不能去。马嵬坡下泥土中,不见玉颜空死处。
lí gōng gāo chù rù qīng yún, xiān yuè fēng piāo chù chù wén. huǎn gē màn wǔ níng sī zhú, jìn rì jūn wáng kàn bù zú. yú yáng pí gǔ dòng dì lái, jīng pò ní cháng yǔ yī qǔ. jiǔ chóng chéng què yān chén shēng, qiān shèng wàn qí xī nán xíng. cuì huá yáo yáo xíng fù zhǐ, xī chū dōu mén bǎi yú lǐ. liù jūn bù fā wú nài hé, wǎn zhuǎn é méi mǎ qián sǐ. huā diàn wěi dì wú rén shōu, cuì qiào jīn què yù sāo tóu. jūn wáng yǎn miàn jiù bù dé, huí kàn xuè lèi xiāng hé liú. huáng āi sàn màn fēng xiāo suǒ, yún zhàn yíng yū dēng jiàn gé. é méi shān xià shǎo rén xíng, jīng qí wú guāng rì sè bó. shǔ jiāng shuǐ bì shǔ shān qīng, shèng zhǔ zhāo zhāo mù mù qíng. xíng gōng jiàn yuè shāng xīn sè, yè yǔ wén líng cháng duàn shēng. tiān xuán dì zhuǎn huí lóng yù, dào cǐ chóu chú bù néng qù. mǎ wéi pō xià ní tǔ zhōng, bù jiàn yù yán kōng sǐ chù.

Le palais de Lishan, haut, touchait les nuages bleus, / Musique divine, portée par le vent, s'entendait partout. / Chants lents, danses nonchalantes, figés sur cordes et bambous, / Tout le jour, le souverain ne pouvait s'en rassasier. / De Yuyang, les tambours de guerre ébranlèrent la terre, / Brisant net la mélodie de la « Robe de Plumes aux Couleurs de l'Arc-en-Ciel ». / Des neuf enceintes de la cité, s'élevèrent fumée et poussière, / Milliers de chars, myriades de cavaliers, vers le sud-ouest s'en allèrent. / Les étendards de jade vert, vacillants, avançaient, s'arrêtaient, / À cent li à l'ouest de la porte de la capitale. / Les six armées refusant d'avancer, que faire, sinon / Laisser, sinueuse, mourir devant les chevaux, la beauté aux sourcils de phalène ? / Fleurs d'or tombées à terre, nul ne les ramassa, / Épingles de jade vert, oiseaux d'or, épingles de jade. / Le souverain, se cachant le visage, ne put la sauver, / Se retournant, mêla ses larmes de sang au flot. / Poussière jaune diffuse, vent mélancolique, / Sur les passerelles de nuages, sinueuses, ils gravirent Jiange. / Au pied du mont Emei, peu de voyageurs, / Bannières sans éclat, lumière du jour pâle. / Eaux du Shu si bleues, monts du Shu si verts, / Le saint maître, matin et soir, était habité de son sentiment. / Dans le palais d'étape, voir la lune, couleur de chagrin, / La nuit sous la pluie, entendre les clochettes, déchirant les entrailles. / Cieux et terre ayant tourné, le dragon impérial revint, / En ce lieu, il hésita, ne pouvant poursuivre. / Au pied de la pente de Mawei, dans la boue et la terre, / Ne plus voir le visage de jade, que le lieu vide de sa mort.

Le rythme bascule brutalement du luxe à la tragédie. La violence soudaine de la rébellion (« les tambours de guerre ébranlèrent la terre » 鼙鼓动地来) déchire le voile de l'idylle (« Brisant net la mélodie… » 惊破霓裳羽衣曲). Le contraste entre l'art raffiné et la guerre brutale est saisissant. La scène de la mort de Yang Guifei est traitée avec un réalisme poignant. L'impuissance de l'empereur face à l'armée (« Les six armées refusant d'avancer » 六军不发) et son chagrin (« mêla ses larmes de sang » 血泪相和流) montrent l'écrasement de l'amour par la raison d'État. Le voyage vers l'exil est peint avec des paysages désolés (« Poussière jaune diffuse, vent mélancolique » 黄埃散漫风萧索) qui reflètent l'état d'âme de l'empereur. La technique du « paysage reflétant l'émotion » (以景写情) atteint son apogée avec la beauté indifférente de la nature (« Eaux du Shu si bleues, monts du Shu si verts » 蜀江水碧蜀山青) qui souligne la douleur subjective de l'empereur. Le retour sur les lieux du drame se conclut par le mot-clé « vide » (空), résumant toute la perte et l'absence.

Troisième partie :

归来池苑皆依旧,太液芙蓉未央柳。芙蓉如面柳如眉,对此如何不泪垂。春风桃李花开日,秋雨梧桐叶落时。西宫南内多秋草,落叶满阶红不扫。梨园弟子白发新,椒房阿监青娥老。夕殿萤飞思悄然,孤灯挑尽未成眠。迟迟钟鼓初长夜,耿耿星河欲曙天。鸳鸯瓦冷霜华重,翡翠衾寒谁与共。悠悠生死别经年,魂魄不曾来入梦。
guī lái chí yuàn jiē yī jiù, tài yè fú róng wèi yāng liǔ. fú róng rú miàn liǔ rú méi, duì cǐ rú hé bù lèi chuí. chūn fēng táo lǐ huā kāi rì, qiū yǔ wú tóng yè luò shí. xī gōng nán nèi duō qiū cǎo, luò yè mǎn jiē hóng bù sǎo. lí yuán dì zǐ bái fà xīn, jiāo fáng ā jiān qīng é lǎo. xī diàn yíng fēi sī qiǎo rán, gū dēng tiāo jìn wèi chéng mián. chí chí zhōng gǔ chū cháng yè, gěng gěng xīng hé yù shǔ tiān. yuān yāng wǎ lěng shuāng huá zhòng, fěi cuì qīn hán shuí yǔ gòng. yōu yōu shēng sǐ bié jīng nián, hún pò bù céng lái rù mèng.

Revenu, bassins et jardins tous demeurés identiques, / Lotus du Taiye, saules du palais Weiyang. / Lotus comme son teint, saules comme ses sourcils, / Devant cela, comment retenir ses larmes ? / Jour de bise printanière où s'épanouissent pêchers et pruniers, / Heure de pluie automnale où tombent les feuilles de wutong. / Palais de l'Ouest, résidence du Sud, foisonnent herbes d'automne, / Feuilles mortes couvrent les degrés, rouges, non balayées. / Disciples du Jardin des Poiriers, cheveux blancs nouveaux, / Eunuques du Poivre, belles d'autrefois, vieillies. / Palais du soir, lucioles volent, pensées silencieuses, / Lampe solitaire, mèche consumée, sommeil ne vient point. / Lent sonnent tambours et cloches, cette première longue nuit, / Brillante, la Voie lactée, l'aube veut poindre. / Tuiles en canards mandarins, froides, givre épais, / Couverture de jadéite, glacée, avec qui la partager ? / Lointaine, la séparation de la vie et de la mort, une année déjà passée, / Son esprit, son âme, jamais ne vinrent en rêve.

Cette partie est une méditation sur l'absence et le deuil. Le poète utilise abondamment le procédé de « l'émotion projetée sur les choses » (移情于物). Le retour dans un palais inchangé (« tous demeurés identiques » 皆依旧) rend le contraste avec l'absence de l'être cher d'autant plus douloureux. Les éléments du jardin deviennent des métaphores de la belle disparue (« Lotus comme son teint, saules comme ses sourcils » 芙蓉如面柳如眉), transformant tout le paysage en un rappel poignant. Le cycle implacable des saisons (« printemps… automne ») souligne la permanence de la douleur face au temps qui passe. La description de la décadence physique du palais (« herbes d'automne… feuilles mortes… non balayées ») et du vieillissement des serviteurs (« cheveux blancs nouveaux… vieillies ») symbolise la fin d'une époque et l'effritement de la splendeur passée. Les longues insomnies de l'empereur sont décrites avec une précision sensorielle remarquable : le son (« Lent sonnent tambours et cloches »), la vue (« lucioles volent… Voie lactée »), le toucher (« froides… glacée »). Tous les sens sont mobilisés pour exprimer l'isolement absolu et le froid intérieur. L'échec même du rêve à apporter une consolation (« jamais ne vinrent en rêve » 不曾来入梦) est l'expression ultime de la séparation, ouvrant la voie à la quête désespérée de la dernière partie.

Quatrième partie :

临邛道士鸿都客,能以精诚致魂魄。为感君王辗转思,遂教方士殷勤觅。排空驭气奔如电,升天入地求之遍。上穷碧落下黄泉,两处茫茫皆不见。忽闻海上有仙山,山在虚无缥渺间。楼阁玲珑五云起,其中绰约多仙子。中有一人字太真,雪肤花貌参差是。金阙西厢叩玉扃,转教小玉报双成。闻道汉家天子使,九华帐里梦魂惊。揽衣推枕起徘徊,珠箔银屏迤逦开。云鬓半偏新睡觉,花冠不整下堂来。风吹仙袂飘飘举,犹似霓裳羽衣舞。玉容寂寞泪阑干,梨花一枝春带雨。含情凝睇谢君王,一别音容两渺茫。昭阳殿里恩爱绝,蓬莱宫中日月长。回头下望人寰处,不见长安见尘雾。惟将旧物表深情,钿合金钗寄将去。钗留一股合一扇,钗擘黄金合分钿。但教心似金钿坚,天上人间会相见。临别殷勤重寄词,词中有誓两心知。七月七日长生殿,夜半无人私语时。在天愿作比翼鸟,在地愿为连理枝。天长地久有时尽,此恨绵绵无绝期。
lín qióng dào shì hóng dōu kè, néng yǐ jīng chéng zhì hún pò. wèi gǎn jūn wáng zhǎn zhuǎn sī, suì jiào fāng shì yīn qín mì. pái kōng yù qì bēn rú diàn, shēng tiān rù dì qiú zhī biàn. shàng qióng bì luò xià huáng quán, liǎng chù máng máng jiē bù jiàn. hū wén hǎi shàng yǒu xiān shān, shān zài xū wú piāo miǎo jiān. lóu gé líng lóng wǔ yún qǐ, qí zhōng chuò yuē duō xiān zǐ. zhōng yǒu yī rén zì tài zhēn, xuě fū huā mào cēn cī shì. jīn què xī xiāng kòu yù jiōng, zhuǎn jiào xiǎo yù bào shuāng chéng. wén dào hàn jiā tiān zǐ shǐ, jiǔ huá zhàng lǐ mèng hún jīng. lǎn yī tuī zhěn qǐ pái huái, zhū bó yín píng yǐ lǐ kāi. yún bìn bàn piān xīn shuì jiào, huā guān bù zhěng xià táng lái. fēng chuī xiān mèi piāo piāo jǔ, yóu sì ní cháng yǔ yī wǔ. yù róng jì mò lèi lán gān, lí huā yī zhī chūn dài yǔ. hán qíng níng dì xiè jūn wáng, yī bié yīn róng liǎng miǎo máng. zhāo yáng diàn lǐ ēn ài jué, péng lái gōng zhōng rì yuè cháng. huí tóu xià wàng rén huán chù, bù jiàn cháng ān jiàn chén wù. wéi jiāng jiù wù biǎo shēn qíng, diàn hé jīn chāi jì jiāng qù. chāi liú yī gǔ hé yī shàn, chāi bò huáng jīn hé fēn diàn. dàn jiào xīn sì jīn diàn jiān, tiān shàng rén jiān huì xiāng jiàn. lín bié yīn qín zhòng jì cí, cí zhōng yǒu shì liǎng xīn zhī. qī yuè qī rì cháng shēng diàn, yè bàn wú rén sī yǔ shí. zài tiān yuàn zuò bǐ yì niǎo, zài dì yuàn zuò lián lǐ zhī. tiān cháng dì jiǔ yǒu shí jìn, cǐ hèn mián mián wú jué qī.

Un taoïste de Linqiong, hôte de Hongdu, / Par la pureté de son cœur, pouvait convoquer les âmes. / Ému par les pensées tourmentées du prince, / Il ordonna au magicien de chercher avec zèle. / Fendant le vide, chevauchant l'air, rapide comme l'éclair, / Montant au ciel, descendant sur terre, il chercha partout. / Jusqu'aux confins du Ciel Bleu, jusqu'aux Sources Jaunes, / En ces deux lieux infinis, il ne vit rien. / Soudain, il apprit qu'en mer était une montagne divine, / La montagne dans le néant, l'impalpable. / Pavillons délicats, cinq nuées s'élèvent, / Parmi elles, nombreuses, des immortelles, gracieuses. / Parmi elles, une nommée Taizhen, / Peau de neige, apparence de fleur, c'était elle, à peu près. / À la porte de jade de l'aile ouest du palais d'or il frappa, / On pria Xiaoyu d'annoncer à Shuangcheng. / Apprenant qu'un émissaire du Fils du Ciel des Han était là, / Dans le lit à neuf ornements, son âme de rêve fut saisie. / Saisissant sa robe, repoussant l'oreiller, elle se leva, allant et venant, / Rides de perles, paravents d'argent, s'ouvrirent l'un après l'autre. / Sa nuée de cheveux à demi défaite, elle venait juste de s'éveiller, / Sa couronne de fleurs mal ajustée, elle descendit dans la salle. / Le vent soulevait ses manches immortelles, flottantes, / Semblables encore à la danse de la « Robe de Plumes aux Couleurs de l'Arc-en-Ciel ». / Son visage de jade, solitaire, ruisselait de larmes, / Une branche de poirier au printemps chargée de pluie. / Regard chargé d'émotion, elle fixa, remerciant le prince, / Depuis l'adieu, voix et traits tous deux estompés, lointains. / Au palais Zhaoyang, l'amour et la tendresse sont rompus, / Dans le palais de Penglai, les jours et les nuits sont longs. / Se retournant, elle abaissa son regard vers le séjour des hommes, / Ne vit point Chang'an, mais brume et poussière. / Seul, de vieux objets pouvaient dire sa tendre affection, / Le coffret d'or incrusté, l'épingle à cheveux d'or, elle les fit porter. / L'épingle garda un brin, le coffret un battant, / L'épingle d'or fut fendue, le coffret, son orfèvrerie fut partagée. / Pourvu que nos cœurs soient d'or et d'incrustation fermes, / Au ciel comme chez les hommes, nous nous retrouverons. / Au moment de l'apdreu, elle le pria instamment de porter ces mots, / Dans ces mots était un serment que seuls deux cœurs connaissaient. / Le sept du septième mois, dans le palais de la Longue Vie, / Au milieu de la nuit, sans témoin, murmurant en secret : / Au ciel, nous voulons être deux oiseaux volant d'une seule aile, / Sur terre, deux rameaux d'un même tronc entrelacés. / Ciel durable, terre longue ont parfois une fin, / Ce regret à jamais sans fin, à jamais sans fin.

La quête désespérée de l'empereur le mène dans le domaine du merveilleux taoïste. La recherche effrénée du taoïste (« Jusqu'aux confins du Ciel Bleu, jusqu'aux Sources Jaunes » 上穷碧落下黄泉) symbolise l'étendue et la profondeur du chagrin impérial. La découverte du « palais de Penglai » (蓬莱宫), demeure des immortels, transfère l'histoire dans une dimension mythique, permettant une résolution symbolique. La description de Yang Guifei, désormais immortelle, conserve les traits de sa beauté terrestre (« Semblables encore à la danse… » 犹似霓裳羽衣舞), créant un lien poignant entre les deux mondes. La célèbre métaphore « Une branche de poirier au printemps chargée de pluie » (梨花一枝春带雨) est un sommet de la poésie chinoise, mêlant la fragilité, la beauté et la tristesse. L'échange des objets-souvenirs (le coffret et l'épingle brisés) est un geste profondément émouvant, matérialisant un lien qui défie la mort. La répétition du serment d'amour éternel (« deux oiseaux volant d'une seule aile… deux rameaux… entrelacés » 比翼鸟…连理枝) ancre l'amour dans l'éternité du mythe. La conclusion, avec son antithèse célèbre entre la finitude cosmique (« Ciel durable, terre longue ont parfois une fin » 天长地久有时尽) et la permanence du sentiment humain (« Ce regret à jamais sans fin » 此恨绵绵无绝期), élève la tragédie personnelle au rang de réflexion universelle sur l'amour, la perte et la mémoire. Le « regret » (恨) devient ainsi non pas un simple remords, mais une mélancolie éternelle, la substance même d'un amour devenu immortel par son intensité et son inachèvement.

Lecture globale

Le Chant de l'éternel regret est une symphonie narrative où l'histoire, l'émotion et la philosophie s'entremêlent. Bai Juyi passe d'une narration quasi-historique et réaliste des fastes de la cour et de la rébellion à une évocation lyrique du deuil, pour culminer dans une vision romantique et transcendante. Ce mouvement ascendant — de la réalité politique au mythe intemporel — est la clé de la puissance durable du poème. Il ne s'agit pas simplement de raconter une histoire d'amour tragique, mais d'explorer comment la mémoire, l'art (la quête du taoïste symbolise aussi la quête poétique) et le serment d'amour peuvent offrir une forme de salut face à l'irréversibilité de la mort et au passage du temps. L'empereur, figure de pouvoir absolu, y est dépeint dans sa plus profonde humanité : vulnérable, aimant, souffrant. Ce poème constitue ainsi l'archétype de la tragédie amoureuse sublime en poésie chinoise.

Spécificités stylistiques

  • Narration épique et lyrisme fusionnés : Le poème maîtrise à la fois la fresque historique aux nombreuses péripéties (rencontre, passion, révolte, exil, mort, deuil, quête) et l'expression d'une émotion intime et intense, créant une tension dramatique continue.
  • Contraste et symbolisme puissants : Contrastes entre la splendeur et la chute, la joie et la douleur, la vie et la mort, l'ici-bas et l'au-delà. Les symboles (la « Robe de plumes », le coffret et l'épingle, les oiseaux inséparables, les branches entrelacées) structurent le récit et enrichissent sa signification.
  • Langage sensoriel et évocateur : Bai Juyi fait appel aux sens (vue, ouïe, toucher) pour créer des images fortes et mémorables (« peau de crème », « larmes comme une branche de poirier sous la pluie », froid de la couverture), rendant les émotions concrètes et palpables.
  • Structure rythmique et musicalité : Bien que non strictement régulier comme un lüshi, le poème utilise la répétition, le parallélisme et un rythme fluide pour guider la lecture, créant des effets de crescendo (la rébellion) et de ralentissement (le deuil).
  • Évolution du registre : Le ton passe du descriptif et fastueux, au dramatique et pathétique, puis au lyrique et élégiaque, pour s'achever dans le merveilleux et le philosophique, montrant une remarquable maîtrise des atmosphères.

Éclairages

La grandeur de ce poème réside dans sa capacité à transformer une histoire particulière — les amours tragiques d'un empereur — en une méditation universelle sur la condition humaine. Il illustre le paradoxe selon lequel l'intensité suprême du sentiment (l'amour, le désir de beauté) porte en germe sa propre perte lorsqu'elle entre en conflit avec l'ordre du monde (la raison d'État, le temps qui passe). La chute n'est pas seulement politique, elle est inhérente à la nature éphémère de toute chose.

Cependant, Bai Juyi ne se contente pas de constater cette finitude. Par le recours au mythe et au merveilleux, il sublime la tragédie en une forme d'éternité. La quête de l'immortelle et le serment final transfigurent l'échec historique en une victoire poétique et sentimentale. Le « regret » (恨) final n'est pas stérile ; il est la substance même d'un amour qui, parce qu'il a été interrompu, devient infini dans le souvenir et dans le chant. Le poème affirme ainsi le pouvoir de l'art et de la mémoire contre l'oubli et la mort.

Enfin, Le Chant de l'éternel regret pose une question profonde : que reste-t-il lorsque le pouvoir, la gloire et la beauté physique se sont évanouis ? La réponse du poème est : le sentiment, la parole donnée, et le poème lui-même. Il nous invite à contempler la fragilité de la condition humaine, non avec désespoir, mais avec la mélancolie lucide qui est le propre d'un amour ayant atteint une dimension mythique.

Traducteur de poésie

Xu Yuanchong(许渊冲)

À propos du poète

Bai Ju-yi

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).

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