La plaine d’herbe s’étend à perte de vue,
Elle croît et se fane, d’année en année.
L’incendie peut la consumer,
Au vent printanier, elle renaît.
Son parfum envahit les vieux chemins ;
Sa verdure décore les cités en ruine.
Elle accompagne au loin mon ami ;
Son vert, partout, semble baigné de tristesse.
Poème chinois
「草」
白居易
离离原上草,一岁一枯荣。
野火烧不尽,春风吹又生。
远芳侵古道,晴翠接荒城。
又送王孙去,萋萋满别情。
Explication du poème
Cette célèbre poésie ancienne fut composée en 787, la troisième année de l'ère Zhenyuan de l'empereur Dezong des Tang, alors que Bai Juyi était âgé de seize ans. Cette pièce est un exercice préparatoire de l'auteur pour l'examen impérial ; selon les règles de ces examens, tout poème dont le titre commence par « Fude » (赋得, sur le thème imposé) doit coller étroitement au sujet, avec introduction, développement, transition et conclusion. Le jeune Bai Juyi, avec ce sujet imposé, a cependant transcendé le cadre du poème d'examen, fusionnant la poésie descriptive (des objets), la peinture du paysage, l'adieu et la philosophie de la vie, révélant un talent poétique précoce et une profonde perception de l'existence. Le distique « Feu de brousse… » est non seulement devenu un vers immortel, mais a aussi posé la première pierre de sa carrière de grand poète.
Premier distique : « 离离原上草,一岁一枯荣。 »
lí lí yuán shàng cǎo, yī suì yī kū róng.
Herbe de la plaine, exubérante et dense, / Une année, un cycle, se fane puis renaît.
Le poème s'ouvre sur un arrière-plan vaste, « la plaine » (原上), et avec « exubérante et dense » (离离) dépeint la profusion de l'herbe, le tableau s'ouvrant soudain. Puis est énoncée la loi naturelle, « une année, un cycle, se fane puis renaît » (一岁一枯荣), d'un ton aussi simple qu'un proverbe, mais contenant une observation profonde de l'écoulement du temps et du cycle de toute chose. Ce vers ne décrit pas seulement l'herbe, il établit aussi pour tout le poème la base philosophique de l'éternel renouvellement de la vie.
Second distique : « 野火烧不尽,春风吹又生。 »
yě huǒ shāo bù jìn, chūn fēng chuī yòu shēng.
Le feu de brousse ne peut l'épuiser, / Le vent de printemps souffle, elle renaît.
Ce distique est l'âme du poème entier. Avec les images extrêmement opposées du « feu de brousse » (野火) et du « vent de printemps » (春风), il construit une puissante tension entre destruction et renaissance. « Ne peut l'épuiser » (烧不尽) et « souffle, elle renaît » (吹又生), l'une négative, l'autre affirmative, d'un ton catégorique, portent la ténacité indomptable de l'herbe printanière à son paroxysme. Ce vers transcende la simple poésie descriptive pour s'élever en une déclaration symbolique sur la résilience de la vie et l'éternité de l'espoir ; sa hauteur philosophique et son pouvoir artistique sont inégalés à travers les âges.
Troisième distique : « 远芳侵古道,晴翠接荒城。 »
yuǎn fāng qīn gǔ dào, qíng cuì jiē huāng chéng.
Son parfum lointain envahit l'ancienne route, / Sa verdure claire rejoint la cité en ruine.
Le point de vue passe du cycle temporel longitudinal à l'expansion spatiale horizontale. Les mots « envahit » (侵) et « rejoint » (接) sont extrêmement dynamiques et puissants, conférant à l'herbe printanière une volonté d'expansion active. « L'ancienne route » (古道) et « la cité en ruine » (荒城) introduisent un sentiment d'histoire, de vicissitudes, mais le « parfum lointain » (远芳) et la « verdure claire » (晴翠) de l'herbe insufflent à ce temps et cet espace désolés une vitalité actuelle et débordante. L'éternité de la végétation et les changements des affaires humaines forment ici un contraste subtil.
Quatrième distique : « 又送王孙去,萋萋满别情。 »
yòu sòng wáng sūn qù, qī qī mǎn bié qíng.
À nouveau, je vois le noble ami partir, / Son exubérance est pleine des sentiments de l'adieu.
Le dernier distique indique enfin le thème de « l'adieu », utilisant habilement l'allusion aux Chants de Chu, L'ermite rappelé : « Le noble ami erre, ne revient pas, / L'herbe de printemps croît, exubérante et dense. » « À nouveau » (又) suggère la fréquence et l'impuissance face aux séparations ; « exubérante » (萋萋) décrit à la fois concrètement l'apparence de l'herbe et métaphoriquement l'intensité des sentiments de l'adieu. À ce stade, l'image de l'herbe printanière accomplit sa sublimation parfaite, passant d'image naturelle à symbole de vie, pour finalement devenir support d'émotion, fusionnant sans heurt poésie descriptive, philosophie et lyrisme.
Lecture globale
Le génie de ce poème réside dans la précision de sa structure et la progression de sa conception. Le poème entier prend l'« herbe » comme fil conducteur à travers les quatre distiques : le premier distique donne le ton, énonçant la loi constante du cycle végétal ; le second distique sublime, exprimant la force grandiose de la renaissance ; le troisième distique développe, dépeignant l'ampleur de l'expansion dans l'espace et le temps ; le quatrième distique conclut, exprimant le sentiment universel de la séparation humaine. De l'ordre cosmique aux affaires humaines, de l'éternel à l'instant, la structure est vaste et la progression claire. Le jeune poète a parfaitement fondu en quarante caractères la perception des lois naturelles, la célébration de la force vitale et le prix de l'amitié humaine, montrant une profondeur philosophique et une maîtrise artistique dépassant de loin son âge.
Spécificités stylistiques
- Fusion parfaite de la poésie descriptive et de la philosophie : L'« herbe » dans le poème est à la fois une image concrète et un symbole abstrait de la force vitale. À travers des descriptions contrastées comme « se fane puis renaît » (枯荣), « ne peut l'épuiser » (烧不尽), « elle renaît » (又生), une profonde philosophie cosmique et humaine est intégrée dans des phénomènes naturels intuitifs.
- Antithèse rigoureuse mais flux énergétique : Les deux distiques du milieu présentent une antithèse extrêmement rigoureuse : « feu de brousse » face à « vent de printemps », « ne peut l'épuiser » face à « souffle, elle renaît » ; « parfum lointain » face à « verdure claire », « envahit l'ancienne route » face à « rejoint la cité en ruine ». Mais la rigueur de l'antithèse n'entrave pas la poésie, au contraire, dans la forme stricte, elle libère une puissante dynamique vitale et spatiale.
- Utilisation d'allusions, naturelle et fluide : Le dernier distique reprend une formule des Chants de Chu sans laisser de trace, correspondant au thème de l'adieu, et avec « exubérante » (萋萋) fait écho à la description précédente de l'herbe printanière, permettant à l'élégance classique, au paysage sous les yeux et aux sentiments présents de fusionner parfaitement.
- Langage simple mais signification profonde : Le poème entier ne comporte aucun caractère rare, aucune phrase ornée, mais grâce à la puissante conscience vitale et au sens du temps et de l'espace qu'il porte, il possède une force émouvante, véritablement « l'intention est profonde et l'expression délicate ».
Éclairages
Ce chef-d'œuvre transcende le simple poème d'adieu ou de poésie descriptive ; c'est un hymne solennel à la vie, au temps et à l'espoir. Il nous dit : la vie individuelle peut connaître le cycle du « se fane puis renaît » (枯荣) et l'épreuve du « feu de brousse » (野火), mais la communauté vivante (ou la transmission spirituelle) possède la force éternelle du « souffle, elle renaît » (吹又生) ; le monde humain connaît peut-être les vicissitudes semblables à « l'ancienne route » (古道) et à la « cité en ruine » (荒城), et l'impuissance face aux départs des « nobles amis » (王孙去), mais la « verdure claire » (晴翠) et le « parfum lointain » (远芳) de l'éternel renouveau de la nature peuvent toujours apporter réconfort et espoir au cœur des hommes.
Ce poème nous enseigne que face aux difficultés de la vie (le « feu de brousse ») et aux séparations ( « voir l'ami partir »), il faut posséder la résilience de l'herbe – s'enraciner profondément dans la terre (la foi et les fondements) et attendre patiemment le « vent de printemps » (l'opportunité et le tournant). Le jeune Bai Juyi s'est fait un nom avec ce poème ; l'opiniâtreté, l'optimisme et la profondeur qu'il contient n'ont pas seulement éclairé le début de sa carrière officielle, mais traversent les millénaires, apportant continuellement une force spirituelle aux personnes en situation difficile. Il nous rappelle que la véritable force, c'est de reconnaître les cycles et les épreuves, et de croire encore en la foi vitale du « souffle, elle renaît ».
Traducteur de poésie
Xu Yuanchong(许渊冲)
À propos du poète

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).