La fontaine des nues blancs de Bai Juyi

bai yun quan
                Voyez, sur la montagne, la Fontaine des Nuages blancs :
Elle aime à couler libre, et les nuages, à flotter sans dessein.
Pourquoi ce torrent soudain se précipite-t-il vers la plaine ?
D’un seul élan, il se rue dans le monde des hommes.

Poème chinois

「白云泉」
天平山上白云泉,云自无心水自闲。
何必奔冲山下去,更添波浪向人间。

白居易

Explication du poème

Ce poème fut composé entre 825 et 826 (de la première à la deuxième année de l'ère Baoli sous l'empereur Jingzong des Tang), pendant que Bai Juyi occupait le poste de gouverneur de Suzhou. Le poète avait alors dépassé la cinquantaine, ayant connu de nombreuses vicissitudes dans sa carrière officielle. La fougue de ses jeunes années, animée par l'idéal de « secourir le monde » (兼济天下), s'était progressivement atténuée, tandis que la pensée de « se perfectionner soi-même dans la retraite » (独善其身) devenait de plus en plus claire. Bien que gouverneur d'une importante région, dans le contexte des provinces militaires autonomes et des troubles politiques des Tang du milieu, le poète ressentait profondément les limites du pouvoir individuel et la vanité de la carrière officielle. L'« absence de dessein » (无心) et la « quiétude naturelle » (自闲) de la Source des Nuages Blancs du Mont Tianping reflétaient précisément son profond désir intérieur de se libérer des filets de la fonction publique et de retourner à la nature. Ce quatrain heptasyllabique, d'une langue extrêmement simple et d'une atmosphère très dépouillée, est en réalité un manifeste philosophique sur le choix entre vie publique et vie retirée, et sur la manière d'apaiser sa vie.

Premier distique : « 天平山上白云泉,云自无心水自闲。 »
Tiānpíng shān shàng bái yún quán, yún zì wúxīn shuǐ zì xián.
Sur le Mont Tianping, la Source des Nuages Blancs ;
Les nuages, sans dessein, voguent ; l'eau, d'elle-même, tranquille, coule.

Le début nomme le lieu et l'objet sur un ton paisible, presque familier. « Le Mont Tianping » (天平山) est une référence réelle, mais porte aussi la symbolique de « l'équilibre du Ciel et de la Terre ». « La Source des Nuages Blancs » (白云泉) désigne directement le sujet de la poésie, son nom même étant poétique – la source reflétant les nuages blancs, nuages et source d'une même teinte. Le vers suivant enchaîne immédiatement, utilisant deux fois le mot « d'elle-même/naturellement » (自) pour révéler l'état originel des nuages et de l'eau : « sans dessein » (无心) et « tranquille » (闲). Ce n'est pas une personnification, mais la synthèse essentielle du poète après une observation pénétrante de la nature des choses. L'« absence de dessein » des nuages est leur nature spontanée, non soumise à la volonté, se rassemblant et se dispersant librement ; la « quiétude naturelle » de l'eau est son rythme interne, non contraint par les choses extérieures, s'écoulant avec sérénité. Ensemble, ils forment une vision cosmique d'autonomie, d'autosuffisance et de parfaite aisance, offrant un contraste saisissant avec les sentiments sur la condition humaine exprimés ensuite.

Second distique : « 何必奔冲山下去,更添波浪向人间。 »
Hébì bēn chōng shān xià qù, gèng tiān bōlàng xiàng rénjiān.
Pourquoi te précipiter en dévalant la montagne,
N'ajouter que vagues supplémentaires au monde des hommes ?

Ce distique passe de la description à la réflexion ; c'est là que réside l'idée maîtresse du poème. Par une interrogation et un conseil adressés à la source, le poète révèle ses propres sentiments. « Pourquoi » (何必) est un questionnement lucide, un changement de perspective détaché. Pour le poète, la source pourrait, comme les nuages, reposer haut dans la montagne, jouissant de sa nature « tranquille ». Une fois qu'elle se « précipite en dévalant la montagne » (奔冲山下去), elle entre dans le domaine du « monde des hommes » (人间) ; son écoulement n'est plus « naturellement tranquille », mais risque de se transformer en « vagues » (波浪), devenant une force qui trouble et ajoute aux tourments. Ici, le « monde des hommes » désigne clairement la poussière du monde, la mer des mandarinats, le champ de la renommée et des profits ; les « vagues » symbolisent les disputes, la compétition, les labeurs et les tracas. En conseillant à la source, le poète s'interroge et examine en réalité sa propre conscience : lui-même (et tous les lettrés) ne sont-ils pas comme cette source ? Pourraient-ils préserver l'« absence de dessein » et la « quiétude naturelle » de l'esprit, mais s'obstinent à se « précipiter » dans les affaires du monde, pour finalement « n'ajouter que vagues supplémentaires », perturbant les autres et s'inquiétant eux-mêmes ?

Appréciation globale

Le charme de ce petit poème réside dans sa vision pénétrante qui « exprime la vérité suprême par des mots simples, et reflète le cœur humain par la nature des choses ». La structure du poème est claire : les deux premiers vers « établissent un monde », dressant un paradigme idéal d'existence naturelle, harmonieux, ne dépendant de rien d'extérieur (les nuages sans dessein, l'eau naturellement tranquille) ; les deux derniers vers sont une « réflexion », utilisant ce paradigme comme miroir pour reconsidérer et interroger l'aliénation et le fardeau que peut entraîner l'engagement actif dans le « monde » et l'« action » (ajouter des vagues). Les quatre vers forment une boucle de pensée complète, révélant le cœur de la pensée de Bai Juyi dans ses dernières années : la véritable sagesse ne réside pas à « ajouter » activement quelque chose (comme des accomplissements, de la renommée), mais à savoir « soustraire » les compétitions et attachements inutiles, pour retourner à l'état de parfaite aisance originel de la vie. La Source des Nuages Blancs dans le poème est à la fois un objet esthétique et une image philosophique, symbolisant un idéal d'existence transcendant l'utilitarisme, en communion avec l'esprit du Ciel et de la Terre.

Caractéristiques d'écriture

  • Beauté rythmique de la répétition et de la reprise : « Les nuages, sans dessein, voguent ; l'eau, d'elle-même, tranquille, coule » (云自无心水自闲) utilise deux fois le mot « naturellement/d'elle-même » (自), mettant non seulement en valeur l'autonomie de la nature des choses, mais créant aussi un rythme langagier circulaire et serein, en parfaite harmonie avec le thème de quiétude du poème.
  • Simplicité et profondeur du système symbolique : Le poème n'utilise que quelques images clés – « nuages », « eau », « montagne », « monde des hommes », « vagues » – mais construit un monde symbolique riche en niveaux. Les nuages et l'eau symbolisent le cœur originel détaché et libre ; le monde des hommes au pied de la montagne symbolise la poussière troublée du monde ; les vagues symbolisent les tracas apportés par l'engagement dans le monde. Les relations entre les images sont claires, la signification profonde.
  • Tension intellectuelle de la phrase interrogative : « Pourquoi… n'ajouter que… ? » (何必…更添…?) Cette interrogation ne cherche pas une vraie réponse, mais exprime avec une forte intonation une illumination soudaine et un choix. Elle force le lecteur (et le poète lui-même) à reconsidérer la valeur et le sens de l'acte en apparence naturel de « se précipiter en dévalant la montagne » (métaphore de l'avancement dans la carrière, de l'action).
  • Style langagier retournant à la simplicité originelle : Le poème ne contient aucun caractère rare, aucune allusion, utilisant uniquement la description pure et une argumentation de ton familier, atteignant le sommet artistique de « l'extrême floraison retournant à la simplicité ». C'est la manifestation d'un art poétique parvenu à sa maturité dans les dernières années de Bai Juyi.

Éclairages

Cette œuvre est la cristallisation poétique de la philosophie de la « retraite modérée » (中隐) de Bai Juyi. Elle exprime une sagesse de vie profonde : En dehors de la tradition culturelle qui pousse à l'« action » et à l'« engagement dans le monde », il existe une valeur élevée d'« non-agir » et de « quiétude naturelle ». Cette « quiétude » (闲) n'est pas de la paresse, mais la liberté d'un esprit non asservi par les choses extérieures ; cette « absence de dessein » (无心) n'est pas de l'indifférence, mais une attitude de vie sans recherche effrénée, en accord avec sa nature authentique.

Les enseignements de ce poème sont particulièrement profonds pour l'homme moderne. Dans une société contemporaine qui vénère la compétition, l'efficacité et la « précipitation » constante, ne devrions-nous pas, occasionnellement, nous aussi nous demander : « Pourquoi te précipiter en dévalant la montagne, n'ajouter que vagues supplémentaires au monde des hommes ? » N'avons-nous pas, dans une quête sans fin, perdu la « quiétude des nuages et de l'eau » originelle de la vie ? Bai Juyi nous rappelle que la véritable paix et la véritable force résident peut-être moins dans la conquête de « vagues » extérieures que dans la capacité à protéger et à retrouver cette « Source des Nuages Blancs » sur le « Mont Tianping » de notre cœur intérieur, à retrouver ce visage originel « sans dessein » et « naturellement tranquille ».

Il nous encourage, au cours du voyage de la vie, à préserver des moments d'arrêt et de réflexion, à examiner la direction et le sens de notre « précipitation », et, quand c'est nécessaire, à avoir le courage et la sagesse de choisir de « ne pas descendre de la montagne », pour que la vie ait moins de « vagues » vaines et plus de « quiétude nuageuse ». Cette vision vieille de mille ans est, sans aucun doute, un remède limpide et doux pour soulager l'anxiété et l'aliénation de l'homme contemporain.

Traducteur de poésie

Xu Yuanchong(许渊冲)

À propos du poète

Bai Ju-yi

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).

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