À Liuzhou, en février de Liu Zongyuan

liu zhou er yue rong ye la jin ou ti
    L’esprit de l’exil, le sentiment de l’hôte, unis dans la même désolation.
À mi-printemps, on se croit en automne, et le sens se brouille.
La ville montagneuse, la pluie passée, voit toutes ses fleurs finir.
Les feuilles de banian jonchent la cour, les loriotes crient, en désordre.

Poème chinois

「柳州二月榕叶落尽偶题」
宦情羁思共凄凄,春半如秋意转迷。
山城过雨百花尽,榕叶满庭莺乱啼。

柳宗元

Explication du poème

Ce poème a été composé par Liǔ Zōngyuán durant sa période d'exil comme préfet de Liǔzhōu, vraisemblablement au printemps de la 12e année de l'ère Yuanhe (817). À cette époque, douze ans s'étaient écoulés depuis l'échec de la réforme de Yongzhen, et plus de trois ans depuis sa rétrogradation de Yǒngzhōu à Liǔzhōu. Située dans la région de Guangnan Ouest, Liǔzhōu jouissait d'un climat radicalement différent de celui des plaines centrales. Le deuxième mois lunaire correspondait au plein printemps, mais là-bas, après une averse, les fleurs se fanaient et les feuilles de banian jonchaient la cour – un spectacle qui faisait écho à l'impression du poète, pour qui « 春半如秋 ». Les mots « 偶题 » (composé par hasard) dans le titre indiquent qu'il s'agit d'une œuvre improvisée, née d'un choc visuel et couchée sur le papier sous le coup de l'émotion.

Cependant, derrière ce « 偶题 » se cache l'accumulation pesante de douze années d'exil. « 宦情 » – l'attachement et la désillusion liés à la carrière officielle ; « 羁思 » – la solitude et la mélancolie de l'étranger errant. Ces deux sentiments s'entremêlent, formant un « 共凄凄 » qui définit l'état d'âme du poète à ce moment. Ainsi, le « 春半如秋 » qu'il perçoit n'est que l'extériorisation de l'automne intérieur qui l'habite. Ce poème est le portrait spirituel que Liǔ Zōngyuán dresse, en vingt-huit caractères, de ses douze années d'exil.

Premier distique : « 宦情羁思共凄凄,春半如秋意转迷。 »
Huàn qíng jī sī gòng qī qī, chūn bàn rú qiū yì zhuǎn mí.
Les sentiments de carrière et les pensées d'exil, ensemble misérables ; / Le printemps à moitié, tel l'automne, l'esprit se trouble davantage.

Dès l'ouverture, le poète exprime ses sentiments sans détour. « 宦情 » et « 羁思 » sont les deux grandes douleurs qui le rongent : la première est l'effondrement de son idéal politique, la seconde l'amertume de l'éloignement de sa terre natale. Leur association en un « 共凄凄 » – le caractère « 共 » (ensemble) est crucial – montre qu'elles ne sont pas isolées mais s'enchevêtrent et s'intensifient mutuellement.

« 春半如秋意转迷 » – ce vers constitue le cœur poétique de l'ensemble. Le deuxième mois est le plein printemps, une saison de floraison et de vitalité, pourtant le poète dit « 如秋 ». Ce n'est pas une illusion des yeux, mais une vérité intérieure : lorsqu'un cœur est empli de détresse, même le printemps lui paraît automnal. Le « 迷 » (trouble, égarement) de « 意转迷 » traduit à la fois la confusion de l'âme et le désarroi face au destin. Ce distique fusionne état intérieur et perception extérieure, établissant le ton mélancolique et confus qui imprègne tout le poème.

Second distique : « 山城过雨百花尽,榕叶满庭莺乱啼。 »
Shān chéng guò yǔ bǎi huā jìn, róng yè mǎn tíng yīng luàn tí.
Sur la cité montagneuse, la pluie passée, les cent fleurs sont épuisées ; / Les feuilles de banian remplissent la cour, les orioles crient en désordre.

Ce distique passe de l'intérieur à l'extérieur, dépeignant le paysage sous les yeux, chaque image faisant écho au « 凄凄 » et au « 迷 » du distique précédent. « 山城过雨百花尽 » – une pluie printanière, censée régénérer, n'apporte ici que la fin, le « 尽 » (épuisement, achèvement) des cent fleurs. Ce mot exprime l'anéantissement total et, avec lui, le désespoir du poète : si le printemps lui-même est si cruel, que reste-t-il à espérer ?

« 榕叶满庭莺乱啼 » – la chute des feuilles de banian au printemps est un phénomène typique du climat du Lingnan, mais aux yeux du poète, ce « 满庭 » (cour remplie) de feuilles mortes est la preuve tangible du « 春半如秋 ». Quant aux « 莺乱啼 », ils ajoutent au trouble. L'oriole, messager du printemps au chant mélodieux, est ici affublé du caractère « 乱 » (désordre, confusion), traduisant l'agitation et l'inquiétude intérieures du poète – même le chant de l'oiseau devient un bruit agaçant. Ce distique conclut sur une image, laissant le lecteur percevoir, au travers des scènes de « 百花尽 », « 榕叶满庭 » et « 莺乱啼 », la tristesse ineffable du poète.

Appréciation d'ensemble

Ce quatrain heptasyllabique de vingt-huit caractères seulement exprime une émotion d'une profondeur extrême par un trait d'une extrême économie. Le premier distique expose directement les sentiments, pointant l'enchevêtrement des « 宦情羁思 » et l'illusion du « 春半如秋 » ; le second distique conclut sur une image, utilisant les trois motifs de « 百花尽 », « 榕叶满庭 » et « 莺乱啼 » pour extérioriser la désolation intérieure en une scène à la fois visible et audible.

Le poème est d'une structure serrée et d'une émotion intense. Les deux premiers vers traitent de l'intérieur, les deux derniers de l'extérieur ; les premiers sont abstraits (sentiments), les derniers concrets (paysage). L'intérieur et l'extérieur se répondent, l'abstrait et le concret s'engendrent, formant un monde émotionnel complet. Le poète ne revient pas sur le lyrisme dans le distique final, laissant le paysage parler de lui-même – la déchéance de « 百花尽 », la désolation de « 榕叶满庭 », l'irritation de « 莺乱啼 », chaque motif raconte l'état d'âme du poète. Comparé aux œuvres plus longues où Liǔ Zōngyuán déploie ses sentiments, ce petit poème est plus concentré, plus suggestif. Il ne comporte pas d'accusation directe comme « 一身去国六千里,万死投荒十二年 », mais il permet au lecteur de ressentir, à travers l'illusion du « 春半如秋 », la transformation profonde qu'ont opérée douze années d'exil dans l'âme d'un homme.

Caractéristiques stylistiques

  • Fusion du sentiment et du paysage, écho entre l'intérieur et l'extérieur : Le premier distique décrit l'« 凄凄 » et le « 迷 » intérieurs, le second distique décrit le « 尽 », le « 满 » et le « 乱 » extérieurs, formant un tout cohérent.
  • Description inversée, renforçant le contraste : Évoquer la sensation d'« 如秋 » au moment du « 春半 », décrire le « 百花尽 » alors que les fleurs devraient s'épanouir – le contraste saisissant accentue la profondeur de la mélancolie.
  • Langage dépouillé, sens profond : Le poème ne comporte aucun mot rare ou tournure obscure, mais chaque terme est chargé de force. « 共凄凄 », « 意转迷 », « 百花尽 », « 莺乱啼 » – chacun porte un lourd fardeau émotionnel.
  • Conclusion sur une image, résonance infinie : Le distique final n'exprime pas directement les sentiments, mais se clôt sur trois motifs, laissant le paysage parler de lui-même. Les mots s'arrêtent, mais le sens se prolonge.

Éclairages

Ce poème nous enseigne d'abord comment l'état d'esprit transforme le monde perçu. Un même mois de février sera vu comme un printemps radieux par un optimiste, tandis que Liǔ Zōngyuán y voit « 春半如秋 ». Le monde, inchangé, est modifié par le regard que l'on porte sur lui. Il ne s'agit pas d'une illusion, mais d'une vérité intérieure : lorsque le cœur est empli de détresse, le monde apparaît désolé. Le poème nous rappelle ainsi que nos perceptions sont réelles et méritent d'être reconnues, non niées. Si le printemps vous semble automnal, il l'est pour vous ; si vous ressentez que « 百花尽 », alors elles le sont. Accepter ses propres ressentis est le premier pas pour s'accepter soi-même.

Ensuite, la franchise de « 宦情羁思共凄凄 » nous invite à réfléchir à la manière d'affronter l'enchevêtrement de multiples épreuves. La douleur de Liǔ Zōngyuán n'était pas simple : elle mêlait la désillusion politique à l'amertume de l'exil, l'effondrement des idéaux à la solitude du présent. Ces souffrances s'entrechoquent et s'amplifient, créant un « 共凄凄 » inextricable. Cela nous révèle que les difficultés de l'existence sont souvent complexes, et qu'une solution unique se révèle souvent inefficace. Face à une telle détresse composite, il s'agit d'accepter, de reconnaître, et à l'instar de Liǔ Zōngyuán, de la transcrire pour la rendre visible et compréhensible.

Plus profondément, l'illusion du « 春半如秋 » nous interroge sur la subjectivité de la perception du temps. Douze années d'exil ont altéré le sens temporel du poète : même le printemps est perçu comme l'automne. Ce décalage est commun à tous les exilés, les dépossédés. L'enseignement est clair : le temps ne s'écoule pas uniformément ; il s'accélère, ralentit ou se déforme avec nos états d'âme. Reconnaître cette subjectivité, c'est affirmer notre condition d'êtres sensibles.

Enfin, l'image du poète, immobile dans la cour couverte de « 榕叶满庭 » tandis que résonne le « 莺乱啼 », est profondément émouvante. Il ne fuit pas, ne se dérobe pas. Il demeure, regardant « 百花尽 », contemplant « 榕叶满庭 », écoutant « 莺乱啼 ». Il supporte toute cette réalité par ses propres sens. Cette posture même de résistance passive est une forme de force. Elle nous enseigne que même lorsque le monde devient automne à nos yeux, même lorsque le chant des oiseaux n'est plus que bruit, il faut savoir demeurer, observer, écouter, puis écrire. Car écrire, c'est alors résister ; écrire, c'est affirmer son existence.

À propos du poète

liu zong yuan

Liu Zongyuan (柳宗元), 773 - 819 après J.-C., originaire de Yongji, dans le Shanxi, était un penseur progressiste, un brillant écrivain et un homme politique révolutionnaire de la dynastie Tang.

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