Regard vers la capitale de Liu Zongyuan

yu hao chu shang ren tong kan shan ji jing hua qin gu
    Au bord de la mer, les pics aigus sont comme des lames de glaive.
L’automne venu, partout, ils me tailladent les entrailles.
Ah, si je pouvais me multiplier en mille corps,
Pour les disperser sur chaque cime, et de là, contempler mon pays !

Poème chinois

「与浩初上人同看山寄京华亲故」
海畔尖山似剑铓​,秋来处处割愁肠。
若为化得身千亿,散上峰头望故乡。

柳宗元

Explication du poème

Ce poème fut composé à l'automne de la 12e année de l'ère Yuanhe (817) de l'empereur Tang Xianzong, durant l'exil de Liǔ Zōngyuán comme préfet de Liǔzhōu. À ce moment-là, douze ans s'étaient écoulés depuis l'échec de la Réforme de l'ère Yongzhen, et plus de deux ans depuis sa rétrogradation de Yǒngzhōu à Liǔzhōu. Liǔzhōu était situé dans la région occidentale de Guangnan, encore plus reculée et isolée que Yǒngzhōu. En tant que préfet, bien qu'il eût des affaires administratives locales à gérer, Liǔ Zōngyuán ne pouvait se défaire de son identité de lù rén (condamné, exclu) – c'était un homme rejeté par la cour, un exilé qui ne pourrait jamais retourner au nord. Le Hàochū shàngrén (Vénérable Hao Chu) mentionné dans le poème est un moine, ami de Liǔ Zōngyuán. Les deux hommes contemplèrent ensemble les montagnes, émus par le paysage, et le poète composa alors ce poème pour l'envoyer à ses parents et amis de Cháng'ān.

L'image centrale de ce poème est celle des « pics acérés ». Liǔzhōu est entourée de montagnes rocheuses aux sommets escarpés comme des épées, s'élançant droit vers les nuages. Aux yeux du poète, ces sommets ne sont plus de simples paysages naturels, mais des lames acérées qui transpercent son cœur. Qiū lái chù chù gē chóu cháng (À l'automne, de partout, elles tranchent mon cœur en peine) – la mélancolie automnale et l'acuité des montagnes s'entremêlent, rendant une tristesse déjà intense encore plus insupportable. Les deux derniers vers du poème présentent soudain un désir fantastique : Ruò wéi huà dé shēn qiān yì, sǎn shàng fēng tóu wàng gù xiāng (Si je pouvais me multiplier en un millier de corps, / Je les disperserais sur chaque sommet pour contempler ma terre natale). Il souhaite se multiplier en un millier de corps, se tenir au sommet de chaque montagne et regarder vers le nord – là-bas se trouvent sa terre natale, ses proches, le monde auquel il ne peut plus jamais retourner.

Premier vers : « 海畔尖山似剑铓,秋来处处割愁肠。 »
Hǎi pàn jiān shān sì jiàn máng, qiū lái chù chù gē chóu cháng.
Au bord de la mer, les pics acérés semblent des pointes d'épée ; / À l'automne, de partout, ils tranchent mon cœur en peine.

Dès l'ouverture, une métaphore fantastique décrit un paysage fantastique, un paysage fantastique exprime une douleur fantastique. Hǎi pàn (au bord de la mer) indique la position géographique de Liǔzhōu – bien que n'étant pas en bord de mer stricto sensu, dans le contexte des Tang, hǎi pàn désigne souvent la région côtière du Lingnan. Jiān shān sì jiàn máng (les pics acérés semblent des pointes d'épée) compare les sommets à des lames d'épée acérées, décrivant à la fois la morphologie unique des montagnes rocheuses de Liǔzhōu (escarpées, pointues, comme des épées ou des hallebardes) et conférant à ce paysage naturel une forte coloration émotionnelle.

Qiū lái chù chù gē chóu cháng (À l'automne, de partout, ils tranchent mon cœur en peine) – l'automne est par nature une saison qui exacerbe la tristesse, et les mots chù chù (de partout, en chaque lieu) spatialisent cette douleur : chaque sommet est une épée qui tranche le cœur en peine du poète. Le mot (trancher) est extrêmement brutal et lourd, transformant la douleur invisible en sensation physique de douleur, donnant au lecteur l'impression de ressentir la douleur aiguë de la lame traversant le cœur. Ce vers, utilisant l'acuité des montagnes pour décrire la douleur du cœur, fusionne l'objet et le moi, bouleversant l'âme.

Deuxième vers : « 若为化得身千亿,散上峰头望故乡。 »
Ruò wéi huà dé shēn qiān yì, sǎn shàng fēng tóu wàng gù xiāng.
Si je pouvais me multiplier en un millier de corps, / Je les disperserais sur chaque sommet pour contempler ma terre natale.

Ce vers passe de la douleur au désir fantastique, utilisant une hyperbole extrême pour exprimer un désir extrême. Ruò wéi signifie comment pourrais-je, si seulement je pouvais – le poète sait que c'est impossible, mais ne peut s'empêcher d'imaginer ainsi. Huà dé shēn qiān yì (se multiplier en un millier de corps) trouve son origine dans les sutras bouddhiques, où il est dit que le Bouddha peut se multiplier en mille milliards de corps. Le poète, en compagnie du moine Hàochū, inspiré peut-être par les enseignements bouddhiques, conçoit cette pensée étrange. Sǎn shàng fēng tóu wàng gù xiāng (Je les disperserais sur chaque sommet pour contempler ma terre natale) – le mot sǎn (disperser) peint l'image des corps multipliés répandus sur les nombreux pics ; le mot wàng (contempler, regarder vers) exprime cette contemplation éternelle. Le poète ne pouvant aller en personne dans sa terre natale, il veut que ses milliers de corps se tiennent au sommet de chaque montagne, contemplant jour et nuit le nord. Cette posture de wàng (contempler) est son unique lien avec sa terre natale, et l'expression ultime de sa nostalgie inapaisable.

Le désir fantastique de ce vers est à la fois une explosion d'émotion et une révélation de désespoir. Précisément parce qu'il ne peut retourner, il a besoin de se multiplier en un millier de corps ; précisément parce qu'il n'y a aucun espoir dans la réalité, il ne peut que projeter ses sentiments dans l'imagination. Ces milliers de corps, ces milliers de regards, ne peuvent finalement que wàng (contempler) sans pouvoir retourner – derrière cette imagination fantastique se cache une douleur encore plus profonde.

Lecture globale

Ce quatrain heptasyllabique, prenant la « contemplation des montagnes » comme prétexte, avec pour thème la « nostalgie de la terre natale », exprime une douleur profonde à travers une imagination fantastique. Les deux premiers vers décrivent le paysage, utilisant l'épée comme métaphore pour les montagnes, le verbe (trancher) pour décrire la douleur, fusionnant le paysage extérieur et les sentiments intérieurs, créant une atmosphère émotionnelle à la fois mélancolique et aiguë ; les deux derniers vers expriment les sentiments, évoquant soudain un désir fantastique, souhaitant se multiplier en un millier de corps pour contempler la terre natale, amplifiant au maximum la nostalgie personnelle, et rendant cette nostalgie encore plus poignante par son impossibilité.

Le poème entier est structuré de manière compacte, l'émotion intense. Les jiàn máng (pointes d'épée) et gē chóu cháng (trancher le cœur en peine) des deux premiers vers préparent le terrain pour le huà dé shēn qiān yì (se multiplier en un millier de corps) des deux derniers – précisément parce qu'il y a ces pics acérés comme des épées, qu'il faut se multiplier en un millier de corps pour les gravir ; précisément parce que le cœur en peine est tranché, que le désir de contempler la terre natale est plus fort. Antécédents et conséquents se répondent, formant un tout harmonieux.

Comparé aux poèmes plus retenus et intériorisés de Liǔ Zōngyuán, celui-ci montre une émotion plus extériorisée, une imagination plus fantastique. Les pics acérés sì jiàn máng (semblables à des pointes d'épée), la sensation de douleur de gē chóu cháng (trancher le cœur en peine), le désir fantastique de huà dé shēn qiān yì (se multiplier en un millier de corps) montrent tous l'accumulation profonde de l'affliction intérieure du poète et l'intensité de son expression. Cependant, même ainsi, le poème conserve une certaine retenue – il ne crie pas, ne pleure pas à chaudes larmes, il laisse simplement ses milliers de corps wàng (contempler) silencieusement la terre natale. Cette posture de wàng (contempler) est plus émouvante que n'importe quel cri.

Spécificités stylistiques

  • Métaphore audacieuse, imagerie tranchante : La métaphore des jiān shān sì jiàn máng (pics acérés semblables à des pointes d'épée) décrit à la fois la morphologie unique des paysages montagneux de Liǔzhōu et confère aux scènes une forte coloration émotionnelle, devenant l'œil poétique de tout le poème.
  • Imagination fantastique, émotion intense : Le désir fantastique de huà dé shēn qiān yì (se multiplier en un millier de corps) amplifie au maximum la nostalgie personnelle, reflétant à la fois l'attachement profond du poète à sa terre natale et révélant le désespoir de ne pouvoir y retourner.
  • Fusion de l'émotion dans le paysage, union de l'objet et du moi : Les deux premiers vers utilisent l'acuité des montagnes pour décrire la douleur du cœur, les deux derniers utilisent la multiplication des corps contemplant la terre natale pour exprimer la profondeur de la nostalgie, le paysage et l'émotion, l'objet et le moi sont étroitement fusionnés.
  • Langage concis, ambiance profonde : En vingt-huit caractères, il y a un paysage fantastique, une métaphore fantastique, un désir fantastique, les mots sont simples mais riches de sens, la résonance est longue.

Éclairages

Ce poème nous apprend d'abord comment transformer la douleur personnelle en puissance artistique. Liǔ Zōngyuán, exilé à Liǔzhōu, loin de sa terre natale, sa douleur était réelle, lourde. Mais il ne s'est pas arrêté aux gémissements et aux lamentations, il a condensé cette douleur en la métaphore fantastique des jiān shān sì jiàn máng (pics acérés semblables à des pointes d'épée), l'a sublimée en le désir fantastique de huà dé shēn qiān yì wàng gù xiāng (se multiplier en un millier de corps pour contempler la terre natale). Cette capacité à transformer la douleur en art est le don le plus précieux de la littérature, et c'est aussi une attitude spirituelle que toute personne confrontée à l'adversité peut apprendre – ne pas être engloutie par la douleur, mais utiliser la douleur pour forger une lumière.

Le mot (trancher) dans qiū lái chù chù gē chóu cháng (À l'automne, de partout, ils tranchent mon cœur en peine) nous invite aussi à réfléchir à l'acuité et l'inévitabilité de la douleur. La tristesse de Liǔ Zōngyuán n'est pas une mélancolie légère, mais une douleur aiguë de (tranchée). Cette douleur ne peut être évitée, ne peut être dissipée, elle ne peut qu'être endurée. Cela nous enseigne : certaines douleurs sont justement aussi aiguës, aussi inévitables. Face à une telle douleur, nous n'avons pas besoin de nous forcer à la dépasser, à la laisser aller ; reconnaître son existence, reconnaître son acuité, est en soi une forme d'honnêteté.

Le désir fantastique de huà dé shēn qiān yì wàng gù xiāng (se multiplier en un millier de corps pour contempler la terre natale) nous invite aussi à réfléchir à l'essence et les limites de la nostalgie. Le poète veut se multiplier en un millier de corps, se tenir au sommet de chaque montagne pour contempler sa terre natale. Mais ce wàng (contempler) n'est finalement qu'un wàng – il peut contempler, mais ne peut retourner ; il peut se souvenir, mais ne peut atteindre. Cette distance éternelle entre le souvenir et l'atteinte est le dilemme fondamental de l'émotion humaine. La poésie de Liǔ Zōngyuán nous dit : le souvenir lui-même a une valeur, même s'il ne peut jamais être atteint, cette posture de wàng (contempler) suffit à définir qui nous sommes.

La silhouette debout au sommet de la montagne contemplant sa terre natale est particulièrement émouvante. Ce n'est pas une personne, mais un millier de corps, dispersés sur chaque sommet. Ces milliers de silhouettes, ces milliers de regards, sont tous tournés dans la même direction – le nord, la terre natale. Cette image est à la fois l'expression ultime du désespoir et l'expression ultime de la profonde affection. Elle nous enseigne : la vraie affection profonde ne s'affaiblit pas avec la distance, ne s'estompe pas avec l'absence d'espoir ; elle se tiendra sur chaque sommet, contemplera chaque automne, jusqu'à la fin de la vie.

À propos du poète

liu zong yuan

Liu Zongyuan (柳宗元 773 - 819), originaire de Hedong (aujourd'hui Yuncheng, dans la province du Shanxi), il fut un éminent promoteur du Mouvement pour la prose ancienne sous la dynastie des Tang. Il obtint le titre de jinshi (docteur) la neuvième année de l'ère Zhenyuan. Sa prose se distingue par un style vigoureux et épuré, tandis que sa poésie est marquée par une sobriété et une mélancolie singulière. Avec Han Yu, il forme le duo célèbre "Han-Liu" et figure parmi les "Huit grands maîtres des dynasties Tang et Song". La postérité loue en lui l'adage : "Son écriture reflète sa personnalité : sobre, raffinée et profonde."

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