La pluie sur le fleuve s’arrête, j’ai envie de marcher au loin.
Soleil à l’ouest, seul je me dirige vers le bac de la Rivière du Fou.
Au débarcadère, l’eau baissée a rendu au sentier du village sa forme.
Débris épars accrochés aux branches hautes, désordre.
Poème chinois
「雨晴至江渡」
柳宗元
江雨初晴思远步,日西独向愚溪渡。
渡头水落村径成,撩乱浮槎在高树。
Explication du poème
Ce poème a été composé sous le règne de l'empereur Xiànzong (ère Yuanhe) des Tang, pendant l'exil de Liǔ Zōngyuán à Yǒngzhōu. Selon les recherches des érudits, il a très probablement été écrit à l'été 811, décrivant la scène observée par le poète au bac de la Rivière de l'Insensé (Yú Xī) après une inondation à Yǒngzhōu. Située dans le sud du Hunan, Yǒngzhōu connaît de fortes pluies au printemps et en été, les rivières débordant facilement. Dans son Écrit pour prier le temple de Shun d'obtenir un temps clair, Liǔ Zōngyuán relate les souffrances infligées au peuple par les pluies : « Du printemps jusqu'à l'été, des pluies torrentielles n'ont cessé, nuisant au millet et au sorgho, provoquant de graves calamités. » On peut ainsi mesurer l'ampleur des inondations de l'époque. Et ce poème décrit précisément ce que le poète, se rendant seul au bac de la Rivière de l'Insensé – l'emplacement de son jardin des « Huit [sites] de l'Insensé » –, voit après une longue période de pluie et l'éclaircie qui s'ensuit.
La « Rivière de l'Insensé » est l'endroit où Liǔ Zōngyuán choisit de s'installer sur la rive ouest de la rivière Xiāo à Yǒngzhōu. Il renomme la rivière Rǎn « Rivière de l'Insensé » et y aménage progressivement les collines, sources, salles, pavillons, etc., formant les huit sites pittoresques dits « de l'Insensé ». Ces paysages constituent le refuge spirituel qu'il a soigneusement bâti durant son exil, l'incarnation de sa volonté de s'éloigner du tumulte du monde et de se contenter d'une vie simple. Pourtant, après une inondation, lorsqu'il se rend à nouveau au bord de la rivière, il découvre que le Pavillon de l'Insensé a été emporté par les eaux – l'image des « radeaux flottants, désordonnés, dans les hauts arbres » décrit précisément le spectacle désolant des poutres du pavillon, arrachées par la crue et accrochées aux branches élevées des arbres. Cette découverte, pour le poète, n'est rien de moins qu'un choc spirituel. Le Pavillon de l'Insensé, construit de ses propres mains, était le lieu de son dialogue avec les montagnes et les eaux, la matérialisation symbolique de son autodérision d'« Insensé ». Désormais, le pavillon détruit, le bois dispersé, tel son idéal de vie, une fois de plus brisé par une réalité impitoyable. Le poème tout entier, avec des mots simples, décrit une douleur profonde, sans le moindre mot de lamentation, laissant pourtant la tristesse résonner entre les lignes.
Premier vers : « 江雨初晴思远步,日西独向愚溪渡。 »
Jiāng yǔ chū qíng sī yuǎn bù, rì xī dú xiàng Yú xī dù.
Au bord du fleuve, après la pluie, le temps s'éclaircit, l'envie me vient d'une longue promenade ; / Au soleil couchant, seul, je me dirige vers le bac de la Rivière de l'Insensé.
Le premier hémistiche décrit l'éclaircie après la pluie. Les trois mots sī yuǎn bù (l'envie me vient d'une longue promenade) trahissent l'état du poète, confiné longtemps à l'intérieur – des jours de pluie, l'humeur sans doute aussi maussade que le temps ; maintenant que la pluie a cessé et que le ciel s'est éclairci, naît en lui l'envie de sortir se promener. Ce mot sī (penser, avoir l'envie) est le point de départ de tout le poème, reliant l'amélioration du temps et le léger ébranlement de l'état d'âme.
Le second hémistiche, rì xī dú xiàng Yú xī dù (Au soleil couchant, seul, je me dirige vers le bac de la Rivière de l'Insensé), précise le moment et la direction. Rì xī (soleil couchant) est le moment du crépuscule, le soleil déclinant à l'ouest ; dú xiàng (seul, je me dirige) décrit à la fois le fait d'avancer seul et implique tacitement l'isolement politique, la solitude de l'âme. Yú xī dù (le bac de la Rivière de l'Insensé) est la destination, là où se trouvent son cher Pavillon de l'Insensé, son Étang de l'Insensé, son foyer spirituel. Un seul mot, dú (seul), enveloppe d'emblée cette excursion d'une atmosphère de solitude.
Deuxième vers : « 渡头水落村径成,撩乱浮槎在高树。 »
Dù tóu shuǐ luò cūn jìng chéng, liáo luàn fú chá zài gāo shù.
Au bac, les eaux se sont retirées, le sentier du village réapparaît ; / Mais des radeaux flottants, désordonnés, sont accrochés dans les hauts arbres.
Ce vers est le cœur du poème, une image étrange exprimant pleinement la stupeur et l'amertume intérieures du poète. Dù tóu shuǐ luò cūn jìng chéng (Au bac, les eaux se sont retirées, le sentier du village réapparaît) décrit le spectacle après le retrait des crues – l'eau baisse, le chemin réapparaît, tout semble revenir à la normale. Cependant, la suite immédiate, liáo luàn fú chá zài gāo shù (Mais des radeaux flottants, désordonnés, sont accrochés dans les hauts arbres), brise complètement cette impression de « retour à la normale ». Fú chá (radeaux flottants) désigne le bois charrié par l'inondation, qui devrait normalement dériver au fil de l'eau ou s'échouer sur la rive, mais qui se trouve ici zài gāo shù (dans les hauts arbres) – projeté par la crue et accroché aux hautes branches. Cette image est extrêmement incongrue, d'un fort impact visuel : les arbres ne devraient pas porter de radeaux, les radeaux ne devraient pas être en hauteur, cette vision contraire à la raison témoigne de la violence de l'inondation.
Et ces fú chá sont très probablement les débris du Pavillon de l'Insensé. Ces poutres dispersées par les eaux faisaient partie du pavillon que le poète avait construit de ses mains ; désormais, elles gisent, éparpillées, accrochées aux branches. Le poète ne dit pas directement « le pavillon est détruit », il n'exprime pas directement la « tristesse », mais cette image des liáo luàn fú chá zài gāo shù dit tout. Ces mots liáo luàn (désordonnés) expriment à la fois l'éparpillement du bois et le désordre intérieur ; ces chá (radeaux) zài gāo shù (dans les hauts arbres) sont à la fois les traces de la catastrophe et le symbole de l'idéal du poète anéanti.
Lecture globale
Ce court poème de vingt-huit caractères seulement concentre une émotion extrêmement profonde dans un trait extrêmement sobre. Les deux premiers vers relatent les faits, indiquant le moment, la direction, la destination de l'excursion, sur un ton neutre ; les deux derniers vers décrivent le paysage, présentant une image contraire à la raison, mais dissimulant une émotion bouleversante. Le poème entier passe de la simplicité à l'étrangeté, du récit au symbolisme, accomplissant une progression émotionnelle par couches dans un espace extrêmement court.
Le poète n'exprime pas directement son chagrin face à la destruction du Pavillon de l'Insensé, il ne déplore pas ouvertement son destin, il se contente de laisser le lecteur voir cette image étrange des liáo luàn fú chá zài gāo shù. Laisser l'image parler d'elle-même, laisser l'image elle-même porter l'émotion – c'est précisément la haute maîtrise de la poésie classique chinoise, qui « sans user d'un seul mot, obtient toute la grâce ». Et cette solitude du dú xiàng (seul, je me dirige), ce désordre du liáo luàn (désordonné), cette incongruité des gāo shù (hauts arbres), composent ensemble l'état d'esprit complexe et douloureux du poète en cet instant.
Spécificités stylistiques
- L'émotion dans le paysage, l'émotion au cœur du paysage : Aucun mot dans tout le poème n'exprime directement l'émotion, pourtant, à travers des termes comme dú xiàng (seul, je me dirige), liáo luàn (désordonné), gāo shù (hauts arbres), la solitude, la stupéfaction, l'amertume y sont pleinement dissimulées.
- Image étrange, pleine de tension : L'image des fú chá zài gāo shù (radeaux flottants dans les hauts arbres) va à l'encontre de la raison, a un fort impact visuel, devient le point focal du poème, inoubliable.
- Langue concise, implicite et profonde : En vingt-huit caractères, il y a du récit, de la description, du symbolisme, les mots sont simples mais riches, laissant une résonance infinie.
- Structure naturelle, progression par couches : Débutant par sī yuǎn bù (l'envie me vient d'une longue promenade), allant vers dú xiàng (seul, je me dirige), puis ce qui est vu dù tóu (au bac), pour finir fixé sur fú chá gāo shù (radeaux [flottants] dans les hauts arbres), le fil est clair, l'émotion progresse couche après couche.
Éclairages
Ce poème nous enseigne d'abord l'attitude de sérénité face à la destruction. La destruction du Pavillon de l'Insensé est, pour Liǔ Zōngyuán, sans aucun doute un choc – c'était le refuge spirituel qu'il avait construit de ses mains, une partie de son jardin des « Huit [sites] de l'Insensé ». Pourtant, dans le poème, point de lamentations bruyantes, point de sanglots, seulement le récit calme des liáo luàn fú chá zài gāo shù. Cette attitude de sérénité face à la destruction est en soi une force de l'esprit. Elle nous dit : la vie connaîtra toujours des destructions inattendues, mais nous pouvons choisir comment y faire face – ne pas être submergés par la tristesse, mais laisser la tristesse se condenser en poésie, laisser la destruction devenir un nouveau point de départ.
L'image étrange des fú chá zài gāo shù nous invite aussi à réfléchir aux traces laissées par les catastrophes. Les eaux se retirent, le sentier du village réapparaît, tout semble revenu à la normale. Mais ces radeaux accrochés aux arbres rappellent aux gens : la catastrophe est passée, le changement a eu lieu. Certaines blessures, même si elles guérissent en surface, laisseront une marque indélébile. Cela nous éclaire : la véritable guérison n'est pas d'effacer les traces, mais d'apprendre à coexister avec elles. Ces cicatrices feront partie de notre vie, nous rappelant les expériences passées et façonnant ce que nous sommes aujourd'hui.
De plus, ce poème nous éclaire sur comment voir la possibilité de la poésie dans la destruction. Ce liáo luàn fú chá zài gāo shù n'était au départ qu'une vue de ruines, un spectacle de délabrement, mais sous la plume du poète, il devient le point focal d'un poème immortel. Liǔ Zōngyuán n'a pas été terrassé par la destruction, il a extrait la poésie de la destruction. Cette capacité à transformer la souffrance en esthétique est le don le plus précieux de la littérature. Elle nous enseigne : même si la vie nous donne des ruines, nous pouvons, avec un autre regard, y découvrir une beauté et un sens différents.
Enfin, cette silhouette dú xiàng Yú xī dù (seul, je me dirige vers le bac de la Rivière de l'Insensé) est particulièrement émouvante. Au soleil couchant, après une longue pluie et l'éclaircie qui suit, le poète se dirige seul vers cet endroit familier – il savait peut-être ce qu'il allait voir, il s'y était peut-être mentalement préparé. Mais il y est quand même allé, il a quand même fait face. Ce courage d'avancer seul vers son destin, de faire face seul à la vérité est l'héritage spirituel le plus précieux que Liǔ Zōngyuán nous lègue. Il nous rappelle : sur le chemin de la vie, bien souvent nous ne pouvons qu'avancer seul, mais tant que nous avons le courage de faire ce pas, nous ne serons jamais vraiment vaincus.
À propos du poète

Liu Zongyuan (柳宗元 773 - 819), originaire de Hedong (aujourd'hui Yuncheng, dans la province du Shanxi), il fut un éminent promoteur du Mouvement pour la prose ancienne sous la dynastie des Tang. Il obtint le titre de jinshi (docteur) la neuvième année de l'ère Zhenyuan. Sa prose se distingue par un style vigoureux et épuré, tandis que sa poésie est marquée par une sobriété et une mélancolie singulière. Avec Han Yu, il forme le duo célèbre "Han-Liu" et figure parmi les "Huit grands maîtres des dynasties Tang et Song". La postérité loue en lui l'adage : "Son écriture reflète sa personnalité : sobre, raffinée et profonde."