La haie sépare les feux du soir, les voisins parlent des champs au crépuscule.
Près de la cour, les insectes d’automne chantent ; le chanvre clairsemé est silencieux.
Toute la soie des vers à soie est prise pour l’impôt, le métier à tisser reste vide, appuyé au mur.
Le garde du village passe la nuit, on prépare un festin de poulet et de millet.
Ils parlent tous de la sévérité des officiers, des ordres écrits, des pressions nombreuses.
« À l’est du village, le délai des taxes est dépassé, les roues de la charrette sont enfoncées dans la boue.
Les portes du bureau public montrent peu de clémence, les fouets et les bâtons laissent des traces de loup.
Faites bien attention à vos affaires, il serait dommage d’abîmer votre peau. »
Accueillir la nouvelle année arrive en cette saison, on ne craint qu’une chose : suivre les traces des précédents.
Poème chinois
「田家三首 · 其二」
柳宗元
篱落隔烟火,农谈四邻夕。
庭际秋虫鸣,疏麻方寂历。
蚕丝尽输税,机杼空倚壁。
里胥夜经过,鸡黍事筵席。
各言官长峻,文字多督责。
东乡后租期,车毂陷泥泽。
公门少推恕,鞭朴恣狼藉。
努力慎经营,肌肤真可惜。
迎新在此岁,唯恐踵前迹。
Explication du poème
Après l'échec de la Réforme de Yongzhen, Liǔ Zōngyuán passa de haut fonctionnaire de la cour à un sujet « attendant son châtiment » dans des préfectures reculées. Ce changement de statut politique amena un changement de perspective d'observation – il n'était plus au-dessus, regardant de haut la vie du peuple, mais se trouvait sur la même terre que les gens du bas de l'échelle, témoin oculaire de leur labeur et de leurs souffrances. À la fin de l'ère Tang, les gouverneurs militaires régionaux s'étaient taillé des fiefs, les guerres étaient fréquentes, et la cour, pour financer ses armées, imposait des taxes de plus en plus lourdes. Les paysans devaient non seulement livrer la plus grande partie de leur récolte, mais aussi supporter de nombreuses corvées. Et les petits fonctionnaires de base, profitant de leur mission de collecte, extorquaient et s'enrichissaient personnellement. Ce que Liǔ Zōngyuán vit et entendit à Yǒngzhōu et Liǔzhōu était précisément la misère populaire sous cette oppression systémique. Trois poèmes sur les paysans est son témoignage fidèle de cette réalité.
Le premier décrivait la peine du labeur paysan, le second se concentre sur l'oppression et la brutalité dans le processus de taxation, utilisant une description sobre d'un réalisme saisissant pour révéler la nature cruelle de l'administration féodale tyrannique.
Première strophe : « 篱落隔烟火,农谈四邻夕。 »
Lí luò gé yān huǒ, nóng tán sì lín xī.
Derrière les haies, quelques filets de fumée de cuisson s'élèvent ; / Au crépuscule, les paysans des alentours se réunissent pour bavarder.
L'ouverture esquisse un tableau de soirée campagnarde en apparence paisible. « Haies » évoque les clôtures de bambou ou de bois communes dans les fermes, « fumée de cuisson » la fumée des foyers où l'on prépare le repas, l'image est tranquille et chaleureuse. « Les paysans des alentours bavardent au crépuscule » décrit les voisins se rassemblant et bavardant après le travail, ce moment le plus ordinaire et le plus chaleureux de la vie rurale. Pourtant, cette paix n'est qu'une apparence – plus le poète peint cette introduction avec sérénité, plus la misère révélée ensuite paraît lourde. C'est une technique habituelle de Liǔ Zōngyuán : décrire un sentiment de tristesse sur un fond de joie.
Deuxième strophe : « 庭际秋虫鸣,疏麻方寂历。 »
Tíng jì qiū chóng míng, shū má fāng jì lì.
À la lisière de la cour, les insectes d'automne stridulent doucement ; / Les maigres plants de chanvre, désolés, dans le vent.
Cette strophe semble continuer la description du paysage, mais une inquiétude s'y cache déjà. « Les insectes d'automne stridulent » indique la saison – l'automne est la saison des récoltes, mais aussi celle où les autorités font le plus pression pour la collecte des impôts. Et les cinq mots « les maigres plants de chanvre, désolés » révèlent la gêne de la ferme : le chanvre est une matière première pour tisser les étoffes, « maigres » indique leur rareté, « désolés » leur aspect dénudé, triste. Un champ de chanvre qui devrait être luxuriant est si clairsemé, laissant présager une maigre récolte, préparant également l'annonce de « tous les fils de soie livrés pour l'impôt » plus tard. Dans le paysage, on voit déjà l'appauvrissement de la vie du peuple.
Troisième strophe : « 蚕丝尽输税,机杼空倚壁。 »
Cán sī jìn shū shuì, jī zhù kōng yǐ bì.
Tous les fils de soie de la maison sont livrés pour l'impôt, / Le métier à tisser, vide, est appuyé contre le mur.
Cette strophe est la première touche grave du poème. Le mot jìn (tout) dans « tous les fils de soie livrés pour l'impôt » fait écho au jìn shū (livrer tout) du premier poème – ce n'est pas livrer une partie, mais tout est confisqué. Les femmes qui se sont épuisées à élever les vers à soie et à dévider les cocons, espérant tisser l'étoffe pour subvenir aux besoins du foyer, se retrouvent aujourd'hui les mains vides. « Le métier à tisser, vide, est appuyé contre le mur », le métier à tisser reste inactif contre le mur, plus aucun bruit. Le mot « vide » exprime pleinement la désolation d'une maison dénuée de tout, et aussi l'effondrement de l'espoir.
Quatrième strophe : « 里胥夜经过,鸡黍事筵席。 »
Lǐ xū yè jīng guò, jī shǔ shì yán xí.
Les agents de village passent de nuit pour presser l'impôt, / La ferme est obligée de tuer un poulet, préparer le repas, offrir un festin.
« Agents de village » sont les petits fonctionnaires de village chargés de presser le paiement des impôts. Leur passage « de nuit » n'est pas une visite officielle en plein jour, mais une venue nocturne – cela même dégage une atmosphère de sournoiserie et de pression. Face à ces visiteurs inattendus, la famille paysanne n'ose pas négliger, elle ne peut que « tuer un poulet, préparer le repas, offrir un festin ». Poulet et millet sont des plats simples pour recevoir parents et amis, mais aujourd'hui ils servent à nourrir ces suceurs de moelle. Ce détail est extrêmement ironique : les exploités doivent sortir les derniers aliments qu'ils possèdent pour amadouer les exploiteurs.
Cinquième strophe : « 各言官长峻,文字多督责。 »
Gè yán guān zhǎng jùn, wén zì duō dū zé.
Les agents disent tous que leurs supérieurs sont sévères, / Que les documents officiels les pressent fréquemment.
C'est le discours par lequel les agents de village s'excusent – ce n'est pas nous qui voulons vous presser, c'est qu'on nous presse d'en haut, les « supérieurs sont sévères », les « documents officiels pressent fréquemment ». Ils se présentent comme de simples « exécutants » coincés au milieu, rejetant la contradiction vers le haut. Mais Liǔ Zōngyuán tourne la plume et nous fait voir : même s'il y a des pressions à chaque niveau, ceux qui frappent vraiment, qui réclament le festin, ce sont précisément ces agents qui « se plaignent de leurs peines ». Cette strophe décrit leurs paroles, la suivante décrira leurs actes, la confrontation entre paroles et actes révèle leur hypocrisie.
Sixième strophe : « 东乡后租期,车毂陷泥泽。 »
Dōng xiāng hòu zū qī, chē gǔ xiàn ní zé.
À Dongxiang, quelqu'un a dépassé le délai de paiement de l'impôt, / Parce que le chariot de grain s'est embourbé dans un marécage.
Cette strophe décrit un cas concret : une famille de Dongxiang n'a pas pu payer l'impôt à temps, non par mauvaise volonté, mais parce que « le chariot s'est embourbé dans un marécage » – le chemin boueux, la roue profondément enfoncée, des difficultés objectives. Cependant, les autorités ne tiendront pas compte de cela, à leurs yeux, il n'y a que les trois mots « dépassé le délai », sans s'enquérir des raisons, seulement la punition. Ces deux courts vers décrivent pleinement la froideur et l'inhumanité du système.
Septième strophe : « 公门少推恕,鞭朴恣狼藉。 »
Gōng mén shǎo tuī shù, biān pǔ zì láng jí.
À la porte des bureaux officiels, il y a peu d'indulgence, / Fouets et bâtons frappent à l'envie, dans un désordre sordide.
C'est la strophe la plus frappante du poème. « À la porte des bureaux officiels, il y a peu d'indulgence », ces cinq mots décrivent pleinement la froideur de la machine bureaucratique – pas de compassion, pas de circonstances atténuantes, seulement l'application des règles. « Fouets et bâtons frappent à l'envie, dans un désordre sordide », « fouets et bâtons » sont les instruments de torture, « frappent à l'envie, dans un désordre sordide » décrit l'arbitraire et la cruauté de la violence. On peut imaginer ces paysans qui, ayant dépassé le délai parce que « le chariot s'est embourbé dans un marécage », agenouillés dans la salle d'audience, battus à coups de bâton jusqu'à avoir la peau déchirée. Ce n'est plus de la « collecte d'impôts », c'est du pillage pur et simple.
Huitième strophe : « 努力慎经营,肌肤真可惜。 »
Nǔ lì shèn jīng yíng, jī fū zhēn kě xī.
Ils s'efforcent, gèrent prudemment, / Mais leur peau et leur chair, vraiment, font peine à voir.
Cette strophe est le commentaire direct du poète. « Ils s'efforcent, gèrent prudemment » décrit l'assiduité et la prudence des paysans – ils ne sont pas des paresseux, pas des rebelles, mais de braves gens qui travaillent dur et prennent soin d'éviter les ennuis. Mais ce qu'ils obtiennent, c'est « leur peau et leur chair, vraiment, font peine à voir » – cette peau et cette chair battues, frappent l'œil. Les deux mots kě xī (font peine) semblent ordinaires, mais ils sont chargés de l'indignation et de la compassion du poète.
Neuvième strophe : « 迎新在此岁,唯恐踵前迹。 »
Yíng xīn zài cǐ suì, wéi kǒng zhǒng qián jì.
Accueillir la nouvelle année en cette saison, / Ils ne craignent que de suivre les traces de l'an passé.
Cette dernière strophe projette le temps vers l'avenir, révélant le plus profond désespoir. Le Nouvel An devrait être le moment des renouveaux, plein d'espoirs, mais pour ces paysans pressurés, « accueillir la nouvelle année » signifie une nouvelle vague de peur – ils « ne craignent que de suivre les traces de l'an passé », redoutent que la nouvelle année ne soit que la répétition des souffrances de l'ancienne. Les mots wéi kǒng (ne craignent que) décrivent parfaitement l'état d'esprit des paysans : non pas l'attente, non pas l'espoir, seulement la peur. Décrire « l'absence d'espoir » à travers « accueillir le nouveau », le contraste est saisissant, étouffant.
Lecture globale
Ce poème, par la technique de la description sobre, révèle couche après couche le sort tragique des paysans sous l'oppression fiscale. Les deux premières strophes décrivent le paysage villageois, la paix y cache l'appauvrissement ; la troisième et quatrième décrivent les fils de soie tous livrés, le métier à tisser inactif, montrant la faillite économique ; la cinquième à septième décrivent les agents de village pressant l'impôt, les autorités exerçant la violence, portant l'oppression systémique à son comble ; la huitième et neuvième concluent par un commentaire, exprimant directement l'indignation et le désespoir.
La structure du poème est serrée, le récit clair. Le poète ne se lamente pas bruyamment, il laisse les détails parler d'eux-mêmes – ce métier à tisser vide appuyé au mur, ce poulet et ce millet servis de force, cette roue de chariot embourbée dans le marais, ces fouets et bâtons qui frappent à l'envie, chaque image est une accusation sanglante contre l'administration tyrannique. Liǔ Zōngyuán, d'une plume calme, décrit une réalité cruelle, avec retenue, exprime une compassion profonde, faisant de ce poème l'un des chapitres les plus profonds de la littérature chinoise pour dénoncer l'exploitation féodale.
Spécificités stylistiques
- Technique de la description sobre, réelle et rigoureuse : Le poème utilise très peu d'ornements, présentant la dure réalité de la vie rurale d'une manière quasi documentaire, d'un réalisme qui donne le frisson.
- Progression par étapes, structure rigoureuse : Du paysage villageois à l'économie, de l'économie à la pression fiscale, de la pression à la violence, de la violence au désespoir, creusant pas à pas, les anneaux s'enchaînant.
- Détails expressifs, images chargées de sens : « Le métier à tisser, vide, appuyé contre le mur » montre la faillite, « tuer un poulet, préparer le repas, offrir un festin » montre l'humiliation, « le chariot de grain s'est embourbé dans un marécage » montre l'impuissance, « fouets et bâtons frappent à l'envie » montre la cruauté, chaque détail porte une signification profonde et grave.
- Langage simple, émotion profonde : Les vers sont d'un langage courant, mais chargés de compassion et d'indignation, illustrant la maîtrise artistique de Liǔ Zōngyuán à « écrire une douleur extraordinaire avec des mots ordinaires ».
Éclairages
Ce poème nous invite d'abord à voir la froideur du système et la perversion de l'humanité. Ces agents de village qui frappent les paysans étaient peut-être eux-mêmes des fils de paysans ; ces portes des bureaux officiels où « il y a peu d'indulgence » devraient servir le peuple. Mais quand le système lui-même a pour but l'exploitation, ceux qui y sont plongés se trouvent aliénés en outils d'oppression. Avec ce poème, Liǔ Zōngyuán nous rappelle : Un système injuste pervertit toute humanité – il ne brise pas seulement les opprimés, il corrompt aussi les oppresseurs.
La strophe « Accueillir la nouvelle année en cette saison, / Ils ne craignent que de suivre les traces de l'an passé » nous invite aussi à réfléchir à la dialectique de l'espoir et du désespoir. Pour ces paysans, le Nouvel An n'est pas le début de l'espoir, mais la continuation de la peur. Cet état d'esprit de « craindre en accueillant le nouveau » exprime l'impuissance des spoliés face au temps. Dans la société actuelle, connaissons-nous aussi de tels moments – face à une nouvelle année, non pas attendre un changement, mais redouter la répétition des souffrances passées ? Le poème de Liǔ Zōngyuán nous enseigne : Le véritable espoir doit s'appuyer sur l'amélioration du système ; sinon, « accueillir le nouveau » n'est qu'un autre nom pour une nouvelle vague de souffrances.
Ce poème nous enseigne aussi la conscience morale et la responsabilité de l'intellectuel. Liǔ Zōngyuán aurait pu écrire sur les paysages, sur l'oisiveté, mais il a choisi de donner une voix aux humbles. Dans sa position de fonctionnaire exilé, il s'est rangé du côté des opprimés, utilisant sa plume pour enregistrer la vérité, dénoncer les ténèbres. Cette posture d'écriture, « dresser la biographie des gens du peuple, fixer l'image de la souffrance », a établi sa place unique en tant que « poète social ». Aujourd'hui, alors que la littérature tend de plus en plus vers le divertissement et l'individualisme, nous avons encore besoin de telles voix – ces textes qui enregistrent leur époque, révèlent la vérité, transmettent la compassion, sont la véritable littérature porteuse de force.
Enfin, cette retenue de « ne pas tout dire » mérite particulièrement d'être étudiée. Face à une réalité si cruelle, Liǔ Zōngyuán ne se lamente pas, ne déclame pas, il se contente de laisser le lecteur voir le vide de « le métier à tisser, vide, appuyé contre le mur », voir l'humiliation de « tuer un poulet, préparer le repas, offrir un festin », voir le sang de « fouets et bâtons frappent à l'envie », voir la peur de « ne craignent que de suivre les traces de l'an passé ». Cette présentation calme a plus de force pénétrante que toute dénonciation. Elle nous enseigne : face à la souffrance, le calme est parfois plus fort que la véhémence, la présentation parfois plus touchante que le commentaire.
À propos du poète

Liu Zongyuan (柳宗元 773 - 819), originaire de Hedong (aujourd'hui Yuncheng, dans la province du Shanxi), il fut un éminent promoteur du Mouvement pour la prose ancienne sous la dynastie des Tang. Il obtint le titre de jinshi (docteur) la neuvième année de l'ère Zhenyuan. Sa prose se distingue par un style vigoureux et épuré, tandis que sa poésie est marquée par une sobriété et une mélancolie singulière. Avec Han Yu, il forme le duo célèbre "Han-Liu" et figure parmi les "Huit grands maîtres des dynasties Tang et Song". La postérité loue en lui l'adage : "Son écriture reflète sa personnalité : sobre, raffinée et profonde."