Son pic altier tutoie le monde des immortels ;
La chaîne des monts s’étend jusqu’à la mer d’azur.
Derrière lui, les nuages blancs se fondent en contours estompés ;
Devant, la brume bleutée se dissipe en ondes légères.
Vu de l’est ou de l’ouest, le paysage change d’humeur ;
Les vallées, tour à tour, rayonnent ou s’assombrissent.
Puis-je, cette nuit même, trouver asile sur ces hauteurs ?
Je lance ma question par-dessus le ruisseau qui chante.
Poème chinois
「终南山」
王维
太乙近天都,连山接海隅。
白云回望合,青霭入看无。
分野中峰变,阴晴众壑殊。
欲投人处宿,隔水问樵夫。
Explication du poème
Le Mont Zhongnan est une œuvre charnière dans l’évolution de la poésie paysagère de Wang Wei, marquant son expansion d’une quiétude sereine vers une grandeur majestueuse. Composée vers la fin de sa vie, alors qu’il vivait en retraite à Wangchuan et se rendait fréquemment au Mont Zhongnan, cette pièce ne se contente pas de déployer, avec un sens pictural de l’espace, l’immensité imposante de la montagne. Dans ce vaste panorama physique, elle dissimule la compréhension profonde du poète concernant l’ordre cosmique, les métamorphoses de la nature et la place de la vie. Les huit vers, semblables à un long rouleau de paysage aux bleus et verts qui se déroule peu à peu, contiennent la force de dix mille lieues dans un espace réduit, et révèlent, dans la contemplation silencieuse, le cœur du Ciel et de la Terre. Elle est la mise en pratique exemplaire de l’esthétique de la poésie paysagère de l’Âge d’or des Tang, qui consiste à « embrasser le petit dans le grand, exprimer le silence par le mouvement ».
Premier distique : « 太乙近天都,连山接海隅。 »
Tài yǐ jìn tiān dū, lián shān jiē hǎi yú.
Le pic Taiyi s’approche de la Cité Céleste ;
La chaîne ininterrompue rejoint les confins des mers.
Dès l’ouverture, adoptant une perspective de géographie mythique, le poète confère au Mont Zhongnan une élévation et une ampleur cosmiques. Le lien vertical entre « Taiyi » (le pic principal du Zhongnan) et la « Cité Céleste » construit un axe sacré vertical où la montagne rejoint le ciel. L’extension horizontale de la « chaîne ininterrompue » jusqu’aux « confins des mers » déploie une vaste fresque traversant la Chine. En utilisant les verbes « s’approcher » (近) et « rejoindre » (接), Wang Wei transforme la forme statique de la montagne en une tension spatiale dynamique, transmettant, par une imagination hyperbolique, la puissance fascinante du Mont Zhongnan en tant que pivot entre le Ciel et la Terre et symbole culturel, établissant ainsi le ton grandiose et transcendant de tout le poème.
Second distique : « 白云回望合,青霭入看无。 »
Bái yún huí wàng hé, qīng ǎi rù kàn wú.
Les nuages blancs, en se retournant, se referment derrière soi ;
Les brumes bleutées, en y pénétrant du regard, s’évanouissent.
Ce distique bascule vers l’expérience microscopique du marcheur en montagne, révélant l’illusion des apparences naturelles et les limites de la perception. « Se retourner pour regarder » (回望) et « pénétrer du regard » (入看) forment un subtil contrepoint temporel et perspectif : le « se refermer » (合) des nuages blancs est la réparation et l’occultation de soi du paysage avec l’écoulement du temps ; le « s’évanouir » (无) des brumes bleutées est la dissolution et l’irréalité de l’essence à l’approche spatiale. Ces deux vers ne dépeignent pas seulement avec vivacité les métamorphoses aériennes des nuages et des brumes montagnards ; en profondeur, ils métaphorisent la frontière de la connaissance : ce que nous voyons comme « réel » devient « illusoire » une fois le dos tourné ; ce que nous poursuivons comme « présence » devient « vide » une fois pénétré. C’est là à la fois le plaisir du paysage et la méditation chan.
Troisième distique : « 分野中峰变,阴晴众壑殊。 »
Fēn yě zhōng fēng biàn, yīn qíng zhòng hè shū.
Sur le pic central, changent les divisions célestes ;
Ombre et soleil diffèrent en chaque vallée et ravin.
Le poète élève son regard à l’échelle cosmique et à la dimension géologique. « Divisions célestes » (分野) est un concept d’astronomie ancienne qui associe les frontières terrestres aux régions du ciel étoilé. Ce vers, utilisant la simple ligne de séparation du « pic central », suggère l’autorité géographique du Mont Zhongnan à « régir le Yin et le Yang, délimiter le Ciel et la Terre ». « Ombre et soleil diffèrent en chaque vallée et ravin » présente, sur une même tranche de temps, le miracle microclimatique créé par la topographie montagneuse – la lumière et l’ombre des nuages librement distribuées entre les gorges, telles le jeu d’encre et de pinceau de la nature elle-même. Ces deux vers, allant du grand récit (les divisions célestes) à l’observation minutieuse (le climat), manifestent la capacité du poète à « embrasser la globalité tout en discernant le subtil ».
Quatrième distique : « 欲投人处宿,隔水问樵夫。 »
Yù tóu rén chù sù, gé shuǐ wèn qiáo fū.
Désireux de trouver un gîte pour la nuit,
Par-delà l’eau, j’interroge le bûcheron.
Après avoir épuisé la splendeur des monts et des eaux, le distique final retombe soudain vers la chaleur de la vie humaine, produisant un effet artistique décisif. « Désireux de trouver un gîte pour la nuit » indique que le poète n’est pas seulement un contemplateur de la montagne, mais aussi un voyageur en son sein, un chercheur d’abri, ramenant l’immensité du paysage à l’échelle de l’existence humaine. « Par-delà l’eau, j’interroge le bûcheron » est comme une minuscule figure discrètement placée dans un coin de la peinture : l’eau est distance, mais aussi clarté sonore ; le bûcheron est un montagnard, mais aussi une partie de la nature. Cette interrogation rompt le silence de la montagne, introduisant une voix humaine et une réponse, faisant passer le paysage poétique d’un « lieu sans homme » à la chaleur et la vivacité d’un « homme et lieu à la recherche l’un de l’autre », laissant une résonance prolongée, pleine d’attente indéterminée et de la poésie simple de la vie en montagne.
Appréciation globale
Ce poème est une double épopée de la conquête spatiale et de l’errance de l’âme. Sa structure est aussi rigoureuse qu’un mouvement symphonique : le premier distique est une ouverture grandiose (vue lointaine et levée des yeux), le second un adagio fluide (expérience à moyenne distance), le troisième un allegro éclatant (vue plongeante panoramique), le quatrième une conclusion paisible (plan rapproché sur l’humain). Avec sa double culture de poète et de peintre, Wang Wei achève en ces huit vers la modélisation multidimensionnelle du Mont Zhongnan – il est mythique, géographique, climatique, perceptif, et finalement humain.
Particulièrement profonde est la tension qui habite constamment le poème : d’un côté, l’expansion infinie de la montagne qui « s’approche de la Cité Céleste » et « rejoint les confins des mers » ; de l’autre, la contraction intérieure de « s’évanouir en y pénétrant du regard » et « interroger le bûcheron » ; d’un côté, les métamorphoses multiples de « diffèrent en chaque vallée et ravin » ; de l’autre, la nature vide de « les brumes bleutées s’évanouissent ». Wang Wei ne tente pas de concilier cette tension, mais la laisse coexister, faisant ainsi du Mont Zhongnan une existence complexe, vibrante de rythmes vitaux et d’illuminations philosophiques. Le poète qui le traverse en est à la fois le mesureur et celui qui est façonné ; à la fois celui qui interroge et celui qui cherche des réponses dans le paysage.
Caractéristiques d'écriture
- Utilisation cinématographique de points de vue mouvants : La perspective poétique passe sans cesse de la « vue levée » à la « vue en se retournant », au « regard de niveau », à la « vue plongeante », à la « vue cherchant », comme l’utilisation d’un langage de caméra, guidant le lecteur dans une traversée immersive de la montagne, renforçant grandement la sensation de dynamisme et de tridimensionnalité de l’image.
- Sauts extrêmes d'échelle : De l’échelle cosmique de la « Cité Céleste » et des « confins des mers », à l’échelle météorologique des « brumes bleutées » et des « nuages blancs », à l’échelle topographique des « vallées et ravins » et de l’« eau » qui sépare, pour finir à l’échelle humaine du « bûcheron ». Cette faculté de zoomer et dézoomer librement dans l’échelle illustre l’extraordinaire capacité de Wang Wei à traiter des sujets vastes avec une apparente légèreté.
- Art de la réserve ponctué par la touche humaine : Le dernier distique est comme les personnages miniatures dans un paysage chinois, minuscules mais essentiels. L’apparition du bûcheron ramène la contemplation philosophique de tout le poème vers le monde humain, offrant à la nature une interface de chaleur, et laissant, entre l’« interrogation » et la « non-réponse », un vaste espace blanc poétique et de l’imaginaire.
Éclairages
Cette œuvre est comme un monument spirituel dressé parmi les sommets de la poésie des Tang. Elle nous révèle que pour apprécier et comprendre véritablement une grande nature (ou tout système vaste), il faut la fusion et la navigation de multiples perspectives – il faut à la fois l’élévation sublime de « s’approcher de la Cité Céleste », et le questionnement profond de « s’évanouir en y pénétrant du regard » ; il faut à la fois l’œil analytique de « diffèrent en chaque vallée et ravin », et le cœur humble d’« interroger le bûcheron ».
À l’ère contemporaine de l’explosion de l’information mais de la perspective de plus en plus unique, ce poème enseigne un mode de connaissance plus complet : errer librement entre le macro et le micro, le sacré et le quotidien, l’éternel et l’éphémère. Nous ne pourrons peut-être pas nous retirer au Zhongnan, mais nous pouvons préserver intérieurement un « Pic Taiyi », lui permettant à l’horizon de notre vie de nous rappeler la grandeur et la profondeur de l’existence ; nous devons aussi nous souvenir de l’appel de « interroger le bûcheron par-delà l’eau » – sur le long chemin de montagne de la quête de la vérité et de la beauté, l’interrogation humble et le lien à la chaleur humaine demeurent nos coordonnées chaleureuses pour ne pas nous perdre.
Par un seul poème, Wang Wei a préservé pour nous l’esprit des monts et des eaux de l’Âge d’or des Tang et toutes les dimensions d’une grande âme. Chaque lecture est une ascension de l’esprit. Et nous, sommes tous ces voyageurs des générations suivantes qui, par-delà l’eau, interrogent et attendent un écho.
Traducteur de poésie
Xu Yuanchong
À propos du poète

Wang Wei (王维), 701 - 761 après J.-C., était originaire de Yuncheng, dans la province de Shanxi. Ses poèmes de paysages et d'idylles, aux images d'une grande portée et aux significations mystérieuses, ont été largement appréciés par les lecteurs des générations suivantes, mais Wang Wei n'est jamais vraiment devenu un homme de paysages et d'idylles.