Plainte de Meng Jiao

yuan shi meng jiao
    Éprouve mes larmes et les tiennes,
Qu’en deux endroits elles tombent dans l’eau du bassin.
Observe le lotus :
Cette année, pour qui mourra-t-il ?

Poème chinois

「怨诗」
试妾与君泪,两处滴池水。
看取芙蓉花,今年为谁死。

孟郊

Explication du poème

Ce poème est une œuvre d'imitation d'anciens de Meng Jiao, poète de la mi-dynastie Tang, dont le titre alternatif est Ancien ressentiment. Meng Jiao vécut toute sa vie dans la pauvreté et la détresse, échouant à de multiples reprises aux examens impériaux, et ne réussissant le titre de jinshi qu'à quarante-six ans. Vieillissant, il souffrit de la perte d'un fils, et ses poèmes décrivent souvent la misère, la solitude, et la froideur des relations humaines. Connu pour ses « vers âpres » (苦吟), il fut souvent associé à Jia Dao, formant l'expression « le froid de Meng, la maigreur de Jia » (郊寒岛瘦). D'un caractère solitaire et droit, sincère envers les autres, il montre souvent dans ses poèmes une persévérance et une tendresse profonde proches de l'entêtement.

Ce poème exprime la douleur de la séparation amoureuse à travers la voix d'une femme, mais il rejette l'approche traditionnelle des poèmes de boudoir avec la « chambre vide solitaire » ou les « yeux larmoyants ». Il ouvre plutôt par une conception extraordinaire : comparer les larmes en les laissant tomber dans un étang, mesurer la profondeur du sentiment par la mort des fleurs. Cette idée qui matérialise et pousse à l'extrême l'émotion est précisément l'expression de l'esprit de « vers âpres » de Meng Jiao – il refuse de tomber dans la banalité, veut absolument sortir de l'ordinaire pour écrire cette tendresse profonde et inoubliable de son cœur. L'invitation de « Essaie mes larmes et les tiennes » (试妾与君泪), l'attente de « Regardons la fleur de lotus » (看取芙蓉花), la question de « Cette année, pour qui mourra-t-elle ? » (今年为谁死), décrivent la loyauté et l'inquiétude d'une femme envers son mari lointain d'une manière à la fois originale et saisissante. Cette détermination dans le poème à vouloir mourir pour l'amour est aussi l'identification et la quête obstinée de Meng Jiao lui-même envers les sentiments humains sincères.

Premier couplet : « 试妾与君泪,两处滴池水。 »
Shì qiè yǔ jūn lèi, liǎng chù dī chí shuǐ.
Essaie mes larmes et les tiennes, En deux endroits, les laisser tomber dans l'eau de l'étang.

Dès l'ouverture, le poème instaure une hypothèse avec le mot « Essaie » (试). « Essaie mes larmes et les tiennes » (试妾与君泪), la femme lance une invitation à son mari lointain pour comparer la profondeur de leur nostalgie. Les larmes, originellement des supports d'émotion intangibles et immatériels, le poète les fait « laisser tomber dans l'eau de l'étang » (滴池水), devenant ainsi des choses concrètes, mesurables et comparables. Cette conception, extraordinaire et novatrice, matérialise instantanément l'émotion abstraite, frappant le regard du lecteur. Le vers suivant, « En deux endroits, les laisser tomber dans l'eau de l'étang » (两处滴池水), indique que les deux personnes sont en deux lieux différents, ne pouvant que laisser tomber leurs larmes chacune dans l'étang local. Ces deux mots « deux endroits » (两处) décrivent à la fois la séparation spatiale, et préparent le terrain pour la comparaison qui suit. Bien que la femme ne puisse voir son mari, elle veut accomplir dans son imagination cette joute sur l'amour – cette idée fixe est en elle-même la meilleure preuve de tendresse profonde.

Deuxième couplet : « 看取芙蓉花,今年为谁死。 »
Kàn qǔ fúróng huā, jīnnián wèi shuí sǐ.
Regardons la fleur de lotus, Cette année, pour qui mourra-t-elle ?

Ce couplet est l'âme de tout le poème, poussant la conception extraordinaire à son paroxysme. « Regardons la fleur de lotus » (看取芙蓉花), la femme tourne son regard vers le lotus dans l'étang – ce lotus est à la fois l'objet devant les yeux, et contient aussi le double sens de « visage du mari » (夫容, homophone de 芙蓉, lotus), symbolisant le visage et l'affection du mari. Le vers suivant, « Cette année, pour qui mourra-t-elle ? » (今年为谁死), conclut l'ensemble par une imagination extrême : qui aura le plus de larmes pour noyer le lotus de l'étang ; pour qui le lotus mourra prouvera qui aime le plus profondément. Ce mot « mourir » (死) est utilisé de manière extrêmement dure, extrêmement lourde – tant de larmes qu'elles peuvent tuer la fleur ; une nostalgie si profonde qu'elle se mesure à la vie. Cette exagération n'est plus seulement une amplification de l'émotion, mais l'expression ultime de la loyauté en amour : je suis prête à verser toutes mes larmes pour toi, même si ces larmes suffisent à noyer le lotus ; je suis prête à prouver mon amour par la vie, même si la manière de le prouver est si tragique.

Lecture globale

Ceci est une œuvre extraordinaire parmi les poèmes de boudoir de Meng Jiao. Le poème entier, quatre vers et vingt caractères, exprime le sentiment de nostalgie à travers la voix d'une femme, mais rejette l'écriture traditionnelle, matérialisant et poussant à l'extrême la profondeur de l'émotion par une conception extraordinaire, révélant la perspicacité profonde et la quête obstinée du poète envers les sentiments humains sincères.

D'un point de vue structurel, le poème présente une progression de l'hypothèse à la vérification, de l'abstrait au concret. Le premier couplet s'ouvre avec le mot « Essaie » (试), proposant l'idée extraordinaire de « laisser tomber les larmes dans l'étang », transformant la nostalgie intangible en larmes mesurables ; le dernier couplet enchaîne avec « Regardons » (看取), tournant le regard vers le lotus de l'étang, et conclut par la question de « pour qui mourra-t-elle ? » (为谁死), poussant la joute des émotions à son paroxysme. Entre les deux couplets, on passe de l'hypothèse à l'action, du processus au résultat, progressant couche par couche, s'enchaînant de manière cohérente.

D'un point de vue de l'intention, le noyau de ce poème réside dans le pouvoir de choc du mot « mourir » (死). Le poète n'écrit pas comment la femme pense, ni comment elle verse des larmes, il écrit seulement qu'elle est prête à noyer le lotus avec ses larmes – cette imagination en apparence absurde exprime précisément l'état le plus réel de l'émotion : la véritable tendresse profonde n'est jamais rationnelle, mais folle ; elle n'est pas mesurée, mais extrême. Cette question de « pour qui mourra-t-elle ? » est à la fois la mise à l'épreuve de la femme envers son mari, et la confirmation de ses propres sentiments : je suis prête à mourir pour toi, et toi ? Cette question est posée de manière saisissante, laissant sans voix.

D'un point de vue artistique, ce qui est le plus touchant dans ce poème est l'originalité de « l'idée merveilleuse, écrire la tendresse profonde par l'extrême ». Meng Jiao n'est pas satisfait du mode lyrique traditionnel des poèmes de boudoir, mais ouvre une nouvelle voie, utilisant une métaphore quasi-conte de fées pour matérialiser la profondeur de l'émotion en larmes et lotus mesurables et comparables. Cette idée extraordinaire issue des « vers âpres » est précisément la marque distinctive de Meng Jiao par rapport aux autres. Le double sens du « lotus » (芙蓉), la question de « pour qui mourra-t-elle ? », font briller ce petit poème dans l'océan de la poésie Tang, inoubliable.

Spécificités stylistiques

  • Conception extraordinaire, idée novatrice : Avec comme idée centrale « mesurer la tendresse profonde par des larmes tombant dans l'étang », matérialisant l'émotion abstraite, offrant un point de vue nouveau.
  • Symbole ingénieux, double sens : « Lotus » (芙蓉) désigne à la fois la fleur de lotus, et sous-entend « visage du mari » (夫容), comparant la personne à la fleur, écrivant le sentiment par la mort, avec une signification profonde.
  • Émotion intense, tension maximale : L'imagination extrême de noyer le lotus avec des larmes, poussant la douleur de la nostalgie à son paroxysme, lecture saisissante.
  • Langage élégant, implicite et riche : Le poème entier n'écrit pas directement un mot de nostalgie, mais chaque mot évoque la nostalgie, dans l'implicite apparaît la tendresse profonde, dans la banalité surgit l'extraordinaire.

Éclairages

Ce poème, à travers une joute sur les larmes, exprime un thème intemporel – la véritable tendresse profonde a souvent besoin d'être exprimée de la manière la plus extrême.

Il nous fait d'abord voir la « mesure de l'émotion ». La femme veut mesurer la profondeur de la nostalgie avec ses larmes, vérifier la loyauté de l'amour par la vie et la mort du lotus. Cette mesure, en apparence absurde, exprime précisément la psychologie commune de tous ceux qui ont profondément aimé : nous voulons toujours prouver que notre amour est plus profond que celui des autres, faire savoir à l'autre à quel point notre nostalgie est douloureuse. Ce désir d'être vu, d'être confirmé, est précisément la forme la plus réelle de l'amour.

Plus profondément, ce poème nous fait réfléchir à la « sincérité derrière l'extrême ». Les larmes noyant le lotus, bien sûr, c'est impossible. Mais c'est précisément cette impossibilité qui montre l'extrême de l'émotion de la femme – elle n'énonce pas un fait, mais exprime un souhait : je suis prête à verser ma dernière larme pour toi, même si ces larmes suffisent à détruire le monde entier. Cette expression extrême est précisément l'aveu le plus sincère.

Et ce qui est le plus émouvant, est cette détermination de « s'engager jusqu'à la mort » dans le poème. Cette question de « Cette année, pour qui mourra-t-elle ? » est à la fois la mise à l'épreuve envers le mari, et la déclaration envers elle-même : mon amour peut être prouvé par la vie. Cette détermination, dans les relations mondaines superficielles, semble particulièrement précieuse. Il nous rappelle : les sentiments véritablement précieux ne sont jamais des ornements ajoutés à une toile déjà belle, mais la détermination à tout donner pour l'autre.

Ce poème parle de la nostalgie des anciens, mais il permet à chaque personne ayant aimé sérieusement, avec obstination, d'y trouver un écho. Cette invitation de « Essaie mes larmes et les tiennes » est la question que chaque personne nostalgique veut poser ; cette attente de « Regardons la fleur de lotus » est la veille commune de chaque personne qui attend ; cette question de « Cette année, pour qui mourra-t-elle ? » est le monologue le plus profond au fond du cœur de toutes les personnes au sentiment profond. C'est là la vitalité de la poésie : elle parle des soucis d'une femme, mais se lit comme ceux de toutes les époques, de ceux qui sont prêts à tout donner pour l'amour.

À propos du poète

Meng Jiao

Meng Jiao (孟郊 751 - 814), originaire de Deqing, dans la province du Zhejiang, fut un célèbre poète de la dynastie des Tang moyens. Dans sa jeunesse, il échoua à plusieurs reprises aux examens impériaux et n'obtint le titre de jinshi (docteur) qu'à l'âge de quarante-six ans. Il occupa des postes mineurs, comme shérif de Liyang, et vécut dans la pauvreté et les difficultés. Dans ses dernières années, il perdit son fils et mourut en route pour prendre de nouvelles fonctions officielles. Sa poésie est réputée pour son style de "chant amer" et était souvent mentionnée aux côtés de celle de Jia Dao, Su Shi ayant forgé la célèbre phrase : "Jiao est frugal, Jia est maigre". Ses poèmes yuefu (Bureau de Musique) héritèrent de la tradition de Du Fu et ouvrirent la voie à Yuan Zhen et Bai Juyi, établissant une place unique et distinctive dans l'histoire de la poésie des Tang.

Total
0
Shares
Prev
Chant du mont Wu de Meng Jiao
wu shan qu

Chant du mont Wu de Meng Jiao

Sur le Ba, remonter le défilé, pli sur pli

You May Also Like