L’empereur Qin, chevauchant un tigre, parcourt les huit pôles.
L’éclair de son glaive illumine le vide, le ciel en devient bleu de soi-même.
Xihe frappe le soleil, son de verre.
Cendres des kalpas envolées, l’antique et le présent aplatis.
La tête de dragon verse le vin, invite l’étoile à boire.
Luth à cordes d’or, la nuit, résonne, résonne.
Les pieds de pluie du Dongting viennent souffler dans les flûtes.
Ivre, il hue la lune, la force à reculer.
Nuages d’argent, peigne après peigne, le palais de jade brille.
Le gardien du portail annonce : première veille.
Sur la tour fleurie, le phénix de jade, voix aiguë, féroce.
Étoffe marine, motifs rouges, parfum léger, clair.
L’oie jaune trébuche en dansant, la coupe millénaire.
Bougies des Immortels, arbres de cire, fumée légère.
Luth limpide, yeux ivres, larmes qui s’amassent, profondes.
Poème chinois
「秦王饮酒」
李贺
秦王骑虎游八极,剑光照空天自碧。
羲和敲日玻璃声,劫灰飞尽古今平。
龙头泻酒邀酒星,金槽琵琶夜枨枨。
洞庭雨脚来吹笙,酒酣喝月使倒行。
银云栉栉瑶殿明,宫门掌事报一更。
花楼玉凤声娇狞,海绡红文香浅清,
黄鹅跌舞千年觥。
仙人烛树蜡烟轻,清琴醉眼泪泓泓。
Explication du poème
Dans ce poème, qui est ce « Roi de Qin » ? S'agit-il de l'Empereur Shi Huangdi, qui unifia les Six Royaumes, ou d'un membre de la famille impériale des Tang élevé à titre posthume au titre de « Roi de Qin » ? Les commentateurs des générations passées n'ont pas d'avis unanime. Mais une chose est certaine : le « Roi de Qin » sous la plume de Lǐ Hè n'a jamais été une figure historique concrète, mais un symbole de pouvoir démesurément amplifié — il chevauche un tigre, parcourt les huit extrêmes, la lumière de son épée illumène le ciel, il peut ordonner à Xihe de frapper le soleil, réduire en cendres les kalpas ; ivre, il peut aussi ordonner à la lune de reculer, soumettant tout l'univers à son ivresse. Lǐ Hè, toute sa vie dans la détresse, n'a occupé que trois ans le modeste poste de neuvième rang d'officier des rites, passant ses jours avec les esprits et les sacrifices. Son imagination du pouvoir porte à la fois l'étourdissement d'un lettré de base levant les yeux, et la lucidité d'un observateur froid. Cette contradiction donne à ses poèmes sur les empereurs une tension singulière : d'un côté, il déploie tous les fastes, façonnant l'empereur en une existence quasi mythique ; de l'autre, après l'extravagance ultime, il laisse soudain transparaître le néant et la mélancolie.
Ce poème est précisément l'incarnation typique de cette tension. Le poème entier se divise en deux parties : les quatre premiers vers décrivent la « puissance » du Roi de Qin, chevauchant un tigre, inspectant le ciel, l'épée fendant le vide, pouvant même influencer soleil et lune, apaiser passé et présent ; les dix vers du milieu décrivent la « jouissance » du Roi de Qin, vin s'écoulant de têtes de dragon, luths résonnant la nuit, chants de sheng, danses d'ivresse, ordonnant à la lune de reculer, déployant tous les excès de débauche et d'extravagance ; les deux derniers vers opèrent un revirement soudain, concluant par « la cithare pure, l'œil ivre, des larmes abondantes », transformant toute la majesté et l'extravagance précédentes en un soupir de tristesse. Ces larmes, sont-elles celles du Roi de Qin, ou celles du poète ? Peut-être Lǐ Hè veut-il dire : quand un homme possède le pouvoir de faire « reculer la lune », il perd aussi la capacité d'être en relation réelle avec ce monde. Toute orgie se paie finalement de larmes.
Premier distique : « 秦王骑虎游八极,剑光照空天自碧。 »
Qín wáng qí hǔ yóu bā jí, jiàn guāng zhào kōng tiān zì bì.
Le Roi de Qin, chevauchant un tigre, parcourt les huit extrêmes ;
La lumière de l'épée illumine le vide, le ciel de lui-même devient bleu-vert.
L'attaque établit d'emblée le ton du poème avec deux images extrêmement percutantes. « Chevauche un tigre » et non un cheval, suggérant déjà que ce roi n'est pas un maître ordinaire — le tigre est une bête féroce, celui qui peut le chevaucher doit être celui qui soumet l'univers. « Parcourt les huit extrêmes » étend encore son champ d'action aux huit directions de l'univers, inaccessibles à un empereur humain. Le vers suivant « La lumière de l'épée illumine le vide, le ciel de lui-même devient bleu-vert », avec la lumière de l'épée emplissant ciel et terre, faisant changer de couleur le ciel, décrit à l'extrême l'immensité de sa puissance. Les deux mots « 自碧 » (de lui-même devient bleu-vert) sont particulièrement ingénieux — ce n'est pas la lumière de l'épée qui teint en bleu-vert, mais le ciel et la terre, intimidés par sa puissance, prennent naturellement une teinte bleu-vert, comme si le ciel lui-même s'accordait à l'entrée en scène de ce dominateur.
Deuxième distique : « 羲和敲日玻璃声,劫灰飞尽古今平。 »
Xī hé qiāo rì bō lí shēng, jié huī fēi jìn gǔ jīn píng.
Xihe frappe le soleil, un son de verre ;
Les cendres du kalpa s'envolent, épuisées, passé et présent apaisés.
Ce distique introduit des éléments mythologiques, étendant la puissance du Roi de Qin au fonctionnement cosmique. « Xihe » est le dieu du soleil, censé conduire le char solaire, mais ici il est contraint de « frapper le soleil » — le son de ce choc, semblable à du verre, est clairement audible. Cette image décrit à la fois la puissance du Roi de Qin pouvant ébranler soleil et lune, et contient implicitement une satire de l'arrogance du pouvoir : le soleil, existence sacrée intouchable, est ici frappé comme du verre ordinaire. Le vers suivant « Les cendres du kalpa s'envolent, épuisées, passé et présent apaisés », utilisant l'image bouddhique des « cendres du kalpa » (cataclysmes), décrit la paix universelle — toutes les cendres des désastres sont dispersées, l'histoire désormais retourne au calme. Ce mot « 平 » (apaisé) est à la fois paix et silence mort ; à la fois accomplissement et fin.
Troisième distique : « 龙头泻酒邀酒星,金槽琵琶夜枨枨。 »
Lóng tóu xiè jiǔ yāo jiǔ xīng, jīn cáo pí pa yè chéng chéng.
La tête de dragon déverse le vin, on invite l'étoile du vin ;
Luths aux chevalets dorés, la nuit, tintent, tintent.
On passe de la puissance cosmique des quatre premiers vers à une scène concrète de banquet. « La tête de dragon déverse le vin » décrit à l'extrême le luxe du festin — le vin coule comme une cascade de la gueule du dragon, comme inépuisable. « On invite l'étoile du vin » élève encore le banquet en une scène mythologique d'ivresse avec les étoiles. Le vers suivant « Luths aux chevalets dorés, la nuit, tintent, tintent », avec le son, crée l'ambiance — ces résonances de luths dans la nuit nocturne exaltent à la fois l'orgie du banquet, et préparent l'extravagance à venir.
Quatrième distique : « 洞庭雨脚来吹笙,酒酣喝月使倒行。 »
Dòng tíng yǔ jiǎo lái chuī shēng, jiǔ hān hē yuè shǐ dào xíng.
Les pieds de pluie du Dongting viennent jouer du sheng ;
Ivre de vin, on crie à la lune de faire reculer sa course.
Ce distique porte le banquet à son comble. « Les pieds de pluie du Dongting » compare la pluie au sheng, décrivant à la fois la densité des sons du sheng, et suggérant une atmosphère humide et confuse. « Ivre de vin, on crie à la lune de faire reculer sa course » est le vers le plus extravagant de tout le poème — dans l'ivresse, le Roi de Qin ose crier à la lune de reculer. Ce vers pousse encore plus loin l'arrogance du « Xihe frappe le soleil » précédent : frapper le soleil était déjà une transgression, crier à la lune de reculer bouleverse ciel et terre. Et les deux mots « 倒行 » (faire reculer sa course) sont à la fois une fantaisie ivre, et une métaphore d'un pouvoir incontrôlé — quand un homme peut faire reculer la lune, il fait nécessairement reculer avec elle tout ordre du monde.
Cinquième distique : « 银云栉栉瑶殿明,宫门掌事报一更。 »
Yín yún zhì zhì yáo diàn míng, gōng mén zhǎng shì bào yī gēng.
Nuages d'argent, peigne contre peigne, le palais de jade est lumineux ;
A la porte du palais, l'intendant annonce : la première veille.
Ce distique revient de la fantaisie à une scène réaliste, mais un « réel » déjà déformé. « Nuages d'argent, peigne contre peigne » décrit les nuages épais dans le ciel nocturne, contrastant avec les lumières du « palais de jade lumineux » du vers suivant — la nuit est tombée, le palais ne dort pas. « A la porte du palais, l'intendant annonce : la première veille » est la touche la plus intrigante de ce poème : l'intendant vient clairement annoncer l'heure, voulant rappeler la nuit avancée, mais le Roi de Qin l'ignore, le festin continue. Ces trois mots « 报一更 » (annonce : la première veille), par leur énoncé calme, suggèrent l'écoulement du temps et son mépris, plus puissants qu'une critique directe.
Sixième distique : « 花楼玉凤声娇狞,海绡红文香浅清,黄鹅跌舞千年觥。 »
Huā lóu yù fèng shēng jiāo níng, hǎi xiāo hóng wén xiāng qiǎn qīng, huáng é diē wǔ qiān nián gōng.
Dans le pavillon fleuri, le phénix de jade, sa voix à la fois câline et féroce ;
Etoffe marine, motifs rouges, un parfum léger et limpide ;
Oies jaunes, danse chancelante, coupe des mille ans.
Ce distique de trois vers déploie tous les fastes. Les trois mots « 声娇狞 » (sa voix à la fois câline et féroce) sont les plus étranges — câline et féroce sont opposés, mais placés ensemble pour décrire le même chant, exprimant que ces chants et danses sont à la fois séduisants et chargés de violence. « Etoffe marine, motifs rouges, un parfum léger et limpide », d'un pinceau délicat, décrit la splendeur des vêtements, l'élégance du parfum, contrastant avec la voix « câline et féroce ». Et « Oies jaunes, danse chancelante, coupe des mille ans », avec « danse chancelante » décrivant l'ivresse des danseuses, « coupe des mille ans » pour le toast, porte l'orgie du festin à son apogée. Cependant, le mot « 跌 » (chancelante) révèle déjà le déclin — ces pas de danse titubants sont le présage de cette orgie sur le point de devenir incontrôlable.
Septième distique : « 仙人烛树蜡烟轻,清琴醉眼泪泓泓。 »
Xiān rén zhú shù là yān qīng, qīng qín zuì yǎn lèi hóng hóng.
Arbre à bougies de l'immortel, fumée de cire légère ;
Cithare pure, œil ivre, des larmes abondantes.
Le distique final opère un revirement soudain, passant de l'extrême tumulte à l'extrême silence. « Arbre à bougies de l'immortel » utilise une image mythique pour décrire l'abondance des bougies, mais les trois mots « 蜡烟轻 » (fumée de cire légère) laissent transparaître la dissipation — le festin va se dissiper, la fumée des bougies s'épuiser. Le vers suivant « Cithare pure, œil ivre, des larmes abondantes » est le point d'aboutissement émotionnel de tout le poème : celui qui joue de la cithare pure, qu'il s'agisse du Roi de Qin lui-même ou d'une suivante, dans son œil ivre, s'emplit soudain de larmes. Ces larmes, pourquoi coulent-elles ? Pour le festin sur le point de se dissiper, pour l'orgie qui ne peut durer, ou pour cette arrogance capable de faire reculer la lune, finalement broyée par le temps ? Le poète ne le dit pas explicitement, se contentant de conclure par les trois mots « 泪泓泓 » (des larmes abondantes), laissant une mélancolie infinie dans le cœur du lecteur.
Lecture globale
Ce poème est l'une des œuvres de Lǐ Hè présentant la plus grande tension, la plus dramatique. Le poème entier prend le Roi de Qin pour centre, le festin pour fil conducteur, fusionnant une puissance cosmique et une jouissance extravagante, pour finalement conclure par une larme, achevant le récit complet de l'arrogance au néant.
Structurellement, le poème présente une disposition en « trois parties » marquée. Les quatre premiers vers décrivent la « puissance » du Roi de Qin, avec des images comme chevaucher un tigre, inspecter le ciel, lumière de l'épée, Xihe frappant le soleil, cendres de kalpa dispersées, le façonnant en une existence quasi mythique ; les dix vers du milieu décrivent la « jouissance » du Roi de Qin, avec des scènes comme vin s'écoulant de têtes de dragon, luths résonnant la nuit, sheng du Dongting, ordre à la lune de reculer, nuages d'argent, palais de jade, chants et danses du pavillon fleuri, déployant tous les fastes ; les deux derniers vers concluent par « Cithare pure, œil ivre, des larmes abondantes », transformant toute la majesté et l'extravagance précédentes en un soupir de tristesse. Entre les trois parties, on passe de la puissance à la jouissance, de la jouissance à la tristesse, progression par couches, formant un tout harmonieux.
Du point de vue de l'intention, le cœur de ce poème réside dans la juxtaposition de « l'orgie » et du « néant ». Ce Roi de Qin qui fait frapper le soleil par Xihe, crier à la lune de reculer, qui vit ivre-mort dans le vin des têtes de dragon et les chants féroces du phénix de jade, n'est finalement qu'un pauvre homme aux « yeux ivres, larmes abondantes ». Le poète ne critique pas directement, ne donne même aucun jugement moral, se contentant de juxtaposer cette orgie et ces larmes, laissant le lecteur en ressentir lui-même la profonde signification.
Du point de vue de la technique artistique, ce qu'il y a de plus touchant dans ce poème réside dans l'imagination étrange et l'impact sensoriel intense. Des vers comme « Xihe frappe le soleil, un son de verre », « Ivre de vin, on crie à la lune de faire reculer sa course », « Oies jaunes, danse chancelante, coupe des mille ans », l'étrangeté des images, l'audace de l'imagination, laissent le lecteur stupéfait. Et la conclusion par « Cithare pure, œil ivre, des larmes abondantes » ramène soudain toute cette imagination étrange sur terre, faisant naître, après l'effroi, une profonde compassion.
Spécificités stylistiques
- Utilisation massive d'images mythologiques : L'introduction d'éléments mythiques comme Xihe, l'étoile du vin, l'arbre à bougies de l'immortel, donne au poème des couleurs somptueuses et une envergure grandiose, tout en contenant implicitement une satire de la transgression du pouvoir.
- Procédé d'exagération extrême : Des vers comme « La lumière de l'épée illumine le vide, le ciel de lui-même devient bleu-vert », « Xihe frappe le soleil, un son de verre », « Ivre de vin, on crie à la lune de faire reculer sa course », avec une exagération extrême, décrivent la puissance et la folie du Roi de Qin, étant à la fois une expression artistique et une critique du pouvoir.
- Déploiement sensoriel complet : Vue (lumière de l'épée, nuages d'argent, arbre à bougies), ouïe (son des luths, son du sheng, voix câline et féroce), odorat (parfum léger et limpide), toucher (fumée de cire légère), mobilisant presque tous les sens, créant une forte sensation de présence.
- Agencement structurel soigné : La structure en trois parties, passant de la puissance à la jouissance, de la jouissance à la tristesse, donne au poème une tension dramatique et une profondeur émotionnelle.
- Renversement et sublimation de la conclusion : Conclure par « Cithare pure, œil ivre, des larmes abondantes », transformant toute l'orgie précédente en mélancolie, fait que le poème dépasse la simple critique, pour atteindre une profondeur humaine.
Éclairages
Ce poème, à travers un festin d'une extravagance ultime, dit le néant derrière le pouvoir et l'orgie, offrant un avertissement profond aux générations futures. Il nous fait réfléchir aux limites du pouvoir. Ce Roi de Qin qui fait frapper le soleil par Xihe, crier à la lune de reculer, semble posséder le pouvoir de manipuler l'univers, mais finalement ne peut que conclure par des larmes. Cela nous dit : quel que soit le pouvoir, il ne peut résister à l'écoulement du temps ; quelle que soit l'arrogance, elle finira dévorée par le néant. Plus le pouvoir est grand, plus il a besoin de lucidité et d'introspection, sinon il se perdra dans l'orgie.
La conclusion du poème, « “清琴醉眼泪泓泓 », nous montre la teinte de mélancolie après l'orgie. Ces larmes sont peut-être un écart d'ivresse, peut-être la tristesse avant la fin, peut-être la peur d'une orgie qui ne peut durer. Il nous rappelle : tout bonheur bâti sur l'illusion est voué à ne pas durer ; toute ivresse qui fuit la réalité se paiera d'un vide plus profond.
Plus profondément, ce poème nous fait aussi réfléchir à l'écart entre idéal et réalité. Lǐ Hè, toute sa vie dans la détresse, n'a jamais possédé de pouvoir, mais a écrit un poème sur l'empereur aussi bouleversant. Ces imaginations de chevaucher un tigre, d'ordonner à la lune de reculer, ne sont-elles pas son aspiration à une autre vie ? Et ces larmes finales, ne sont-elles pas son lamentation sur sa propre situation réelle ? Peut-être est-ce là précisément le charme de la poésie de Lǐ Hè — avec une imagination somptueuse, il construit un monde surréel, mais y insuffle l'émotion humaine la plus réelle.
À propos du poète

Li He (李贺 790 - 816), originaire de Yiyang dans le Henan, fut un poète romantique de la période médiane de la dynastie Tang. Descendant de la famille impériale Tang, il se vit interdire de passer l'examen impérial jinshi en raison d'un tabou onomastique (le nom de son père contenait un caractère homophone de "Jin"), ce qui le condamna à une vie de frustrations et de pauvreté. Il mourut à l'âge de vingt-sept ans. Sa poésie, réputée pour sa grandeur étrange, son élégance glaciale et son imagination fantastique, lui valut le titre de "Fantôme de la Poésie". Il fut le pionnier du distinctif "Style Changji" au sein de la poésie Tang, exerçant une influence profonde sur les poètes ultérieurs comme Li Shangyin et Wen Tingyun, et sur l'expansion de l'imaginaire poétique des époques suivantes.