Le lac penché de Wang Wei

qi hu
                Sur la flûte, un air s’élève jusqu’aux lointains rivages.
Au crépuscule, j’accompagne le seigneur qui s’en va.
Sur le lac, un regard en arrière :
Montagnes vertes qui déroulent des nuages blancs.

Poème chinois

「欹湖」
吹箫凌极浦,日暮送夫君。
湖上一回首,青山卷白云。

王维

Explication du poème

Ce poème est le huitième des vingt poèmes des Recueils de la vallée de Wang, composé en même temps qu’un poème de Pei Di. Bien qu’inscrit dans un cycle de paysages montagnards et aquatiques, il intègre habilement le thème de l’« adieu », révélant comment Wang Wei dissout imperceptiblement le sentiment personnel de la séparation dans l’éternelle quiétude des paysages de la vallée de Wang. Ce n’est pas un adieu exprimant directement les sentiments, mais une scène de séparation transcendante, très cinématographique, construite à partir du son, du crépuscule et d’un regard en arrière, incarnant la quête esthétique de sa poésie tardive où « chaque vers entre en méditation » et où « les apparences et les formes sont également vides ».

Premier distique : « 吹箫凌极浦,日暮送夫君。 »
Chuī xiāo líng jí pǔ, rì mù sòng fū jūn.
Le son de la flûte traverse l’eau immense vers la rive lointaine,
En ce crépuscule, j’accompagne de mon adieu le seigneur, mon ami.

L’ouverture rompt l’espace par un son, établissant le ton éthéré et lointain de tout le poème. « Le son de la flûte » (吹箫) est un rituel d’adieu raffiné, sa note claire et mélancolique traverse l’espace ; « traverse l’eau immense vers la rive lointaine » (凌极浦) donne à ce son un mouvement et une direction, comme s’il suivait la barque jusqu’aux confins de l’eau et du ciel. « En ce crépuscule » (日暮) n’est pas seulement un moment, c’est aussi un filtre émotionnel, teintant la séparation des lueurs vagues et chaudes du soir. « Le seigneur, mon ami » (夫君) est une appellation respectueuse pour un homme dans l’antiquité, désignant ici l’ami qu’on accompagne ; l’expression est archaïque et retenue, l’affection profondément dissimulée. Les deux vers esquissent un instant d’adieu où sons et ombres s’entrelacent, chargé d’un sentiment prolongé.

Second distique : « 湖上一回首,青山卷白云。 »
Hú shàng yī huí shǒu, qīng shān juǎn bái yún.
Sur le lac, un seul coup d’œil en arrière :
Les monts bleus déroulent les blancs nuages.

Ce distique est un trait de génie, élevant soudain l’atmosphère poétique des sentiments humains de l’adieu au domaine méditatif du ciel et de la terre. « Sur le lac, un seul coup d’œil en arrière » (湖上一回首) est un tournant dans l’action, mais aussi un changement de perspective — passant du point de vue de celui qui reste sur la rive à celui de celui qui part, regardant en arrière depuis la barque. Ce « coup d’œil en arrière » (回首) concentre mille paroles, mais n’en exprime aucune. Ce qui s’offre au regard, c’est « les monts bleus déroulent les blancs nuages » (青山卷白云). Les monts bleus sont immobiles, éternels, inébranlables ; les blancs nuages sont mouvants, changeants, indifférents à leur départ ou à leur séjour. Le mot « déroulent » (卷) est merveilleux, décrivant à la fois le mouvement des brumes enlaçant les montagnes et évoquant subtilement l’idée méditative de « se déployer et s’enrouler librement ». Cette image semble dire : les monts bleus demeurent, les blancs nuages s’en vont d’eux-mêmes, tout comme je reste ici et vous partez vers l’horizon, les rencontres et les séparations suivent la loi immuable du ciel et de la terre. Toute mélancolie de l’adieu semble purifiée et sublimée face à cette peinture de paysage, éternelle comme le monde.

Appréciation globale

Ce quatrain pentasyllabique est une œuvre « contemplant les sentiments humains de l’adieu à travers une vision cosmique », parvenue à un état de fusion parfaite. Sa structure est ingénieuse, contenant implicitement tout le processus psychologique de l’adieu : le premier vers est l’expression et l’investissement de l’émotion (confier ses sentiments au son de la flûte) ; le second est l’énoncé de l’événement et la fixation du temps et de l’espace (l’adieu au crépuscule) ; le troisième est l’instant le plus chargé de sens de la séparation (le regard en arrière) ; le dernier est ce que voit ce regard, et aussi l’apaisement final de l’esprit (les monts bleus et les blancs nuages). Les quatre vers réalisent le passage du « sonore » (son de la flûte) au « silencieux » (regard en arrière), de l’« émotion éprouvée » (adieu) à l’« émotion dépassée » (vision des monts et des nuages). Le génie de Wang Wei est de ne pas laisser l’émotion s’enliser dans la tristesse d’« accompagner le seigneur, mon ami », mais, par le « coup d’œil en arrière », de projeter le sentiment personnel et concret de la séparation dans l’éternel, libre et silencieux tableau cosmique des « monts bleus (qui) déroulent les blancs nuages ». La mélancolie de l’adieu est absorbée, résolue par la sublime beauté du ciel et de la terre, transformée en une sérénité profonde et une compréhension transcendante.

Caractéristiques d'écriture

  • Usage subtil du changement de perspective : Le poème dissimule une transition fluide des perspectives. Les deux premiers vers relèvent de ce que voit, entend et ressent celui qui reste (le poète) ; les deux derniers, par le « coup d’œil en arrière sur le lac », passent imperceptiblement à ce que voit celui qui part (le seigneur, l’ami) en se retournant. Ce saut de perspective enrichit non seulement les plans de l’image, mais crée aussi une réciprocité du regard et de l’échange émotionnel, pourtant fondue sur le point de convergence le plus discret : « les monts bleus et les blancs nuages ».
  • Contraste et unité des images : « Le son de la flûte » (voix humaine) et « les monts bleus, les blancs nuages » (harmonie naturelle) ; « le crépuscule » (écoulement du temps) et « les monts bleus » (éternité de l’espace) ; « accompagner » (action volontaire) et « dérouler » (état naturel) forment plusieurs séries de contrastes. Mais ces contrastes finissent par s’unifier dans l’atmosphère poétique : l’activité humaine se fond dans le rythme naturel, l’émotion passagère se dissout dans l’éternité du paysage.
  • Concision des verbes et évocation de l’atmosphère : Le mot « traverse » (凌) exprime la puissance de pénétration et la hauteur du son de la flûte ; « accompagner » (送) révèle une affection profonde dans la tranquillité ; « coup d’œil en arrière » (回首) est la condensation et l’inflexion de l’émotion ; « déroulent » (卷) est l’âme du poème, unissant parfaitement le mouvement des nuages et l’immobilité de la montagne, l’impermanence et la permanence, plein de poésie picturale et d’enseignement méditatif.
  • L’art de la réserve poussé à son comble : Après « sur le lac, un seul coup d’œil en arrière », que voit celui qui part ? À quoi pense-t-il ? Le poète ne donne que cinq mots : « les monts bleus déroulent les blancs nuages ». Les émotions, les souvenirs, le réconfort ou le détachement qui s’y rattachent sont laissés à l’imagination et à l’interprétation du lecteur. Cette expression qui « ne suit pas le chemin de la raison, ne tombe pas dans le piège des mots » est la qualité la plus envoûtante de la poésie tardive de Wang Wei.

Éclairages

Cette œuvre nous montre comment, face au problème émotionnel éternel de la séparation, Wang Wei propose une solution esthétique orientale unique : au lieu de s’abîmer dans le tourbillon des sentiments, il s’en extrait pour se placer dans un cadre naturel plus vaste, plus éternel, et contempler. Lorsque le chagrin personnel de l’adieu rencontre la vision cosmique des « monts bleus (qui) déroulent les blancs nuages », le premier ne disparaît pas, mais est contenu, dilué par le second, acquérant ainsi une certaine paix et transcendance.

Dans la société moderne, les séparations et les changements fréquents demeurent la norme de la vie. Ce poème nous révèle que nous pourrions peut-être apprendre de l’attitude du « regard en arrière » de Wang Wei : dans les moments d’émotion intense, nous pourrions aussi, spirituellement, jeter un « coup d’œil en arrière », et considérer les joies et peines présentes à la lumière d’une perspective de vie ou de nature plus vaste. Cette image des « monts bleus (qui) déroulent les blancs nuages » peut être la nature réelle, mais aussi une conviction intérieure, la sagesse de l’histoire ou l’éternité de l’art. Par cette « fusion dans le paysage » et cette « sublimation », nous pourrions peut-être affronter plus sereinement les rencontres et les séparations, et trouver, entre affection profonde et détachement, l’équilibre et la paix de notre propre esprit. Ce poème de Wang Wei est précisément un remède pour l’âme, puisé aux sources des paysages classiques et de la méditation.

À propos du poète

Wang Wei

Wang Wei (王维), 701 - 761 après J.-C., était originaire de Yuncheng, dans la province de Shanxi. Ses poèmes de paysages et d'idylles, aux images d'une grande portée et aux significations mystérieuses, ont été largement appréciés par les lecteurs des générations suivantes, mais Wang Wei n'est jamais vraiment devenu un homme de paysages et d'idylles.

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