La palissade de magnolias de Wang Wei

mu lan chai
                Les monts d’automne recueillent la dernière lueur ;
Les oiseaux en vol poursuivent leurs compagnons d’avant.
Le vert et l’or éclatent, par instants, dans la lumière ;
Le brouillard du soir, lui, n’a point de lieu fixe.

Poème chinois

「木兰柴」
秋山敛余照,飞鸟逐前侣。
彩翠时分明,夕岚无处所。

王维

Explication du poème

Ce poème est un joyau célèbre parmi les vingt pièces du Recueil de la Rivière Wang de Wang Wei, composé durant sa période de maturité créative, alors qu'il vivait en retraite à Wangchuan. Le titre « Le Ruisseau aux Magnolias » (木兰柴) désigne à l'origine un lieu paisible de Wangchuan, une demeure de montagne entourée d'une haie de magnolias. Wang Wei y saisit, par sa plume poétique, les changements fugitifs de la lumière, de l'ombre et des créatures vivantes dans la montagne, au crépuscule. Bien que comptant seulement vingt caractères, ce poème est tel un lavis léger aux nuances progressivement estompées. Non seulement il reproduit avec précision les strates visuelles du paysage montagneux au crépuscule automnal, mais il transmet aussi plus profondément l'état d'esprit du poète, empreint de la joie du Chan, où le moi et les choses s'oublient, et l'on chemine en communion avec l'univers. C'est une œuvre exemplaire incarnant sa philosophie artistique triadique de « la poésie, la peinture et le Chan ».

Premier distique : « 秋山敛余照,飞鸟逐前侣。 »
Qiū shān liǎn yú zhào, fēi niǎo zhú qián lǚ.
Les montagnes d'automne recueillent les dernières lueurs ;
Les oiseaux en vol poursuivent leurs compagnons devant eux.

Ce distique ouvre le tableau dans une perspective macrocosmique, où immobilité et mouvement contiennent le rythme de l'univers. Le caractère « recueillent » (敛) est l'œil du poème. Il confère aux montagnes d'automne une attitude active et douce, comme si la montagne était une accueillante collectrice sereine, rassemblant peu à peu dans ses bras la lumière rosée répandue dans le ciel. La disparition de la lumière n'est plus un déclin, mais un rituel solennel et paisible. « Les oiseaux en vol poursuivent leurs compagnons » (飞鸟逐前侣) insuffle de la vitalité sur ce fond silencieux : la « poursuite » (逐) des oiseaux est à la fois l'empressement du retour au nid et la joie de la compagnie ; l'ombre de leurs ailes traversant le ciel qui s'assombrit devient un trait de pinceau mouvant. Un « recueil » (敛) et une « poursuite » (逐), un retrait et un élan esquissent ensemble l'instant de transition du crépuscule, où la nature passe du jour à la nuit, de l'activité au repos. Entre mouvement et immobilité, temps et espace s'écoulent.

Second distique : « 彩翠时分明,夕岚无处所。 »
Cǎi cuì shí fēn míng, xī lán wú chù suǒ.
Les couleurs éclatantes et vertes sont parfois distinctement visibles ;
Les brumes du soir, nulle part ne se trouvent.

Ce distique concentre le regard sur les changements infimes de la lumière, de la couleur et de l'air, révélant l'étonnante acuité sensorielle et la contemplation philosophique du poète. « Les couleurs éclatantes et vertes sont parfois distinctement visibles » (彩翠时分明) capture l'illumination magique de l'ultime instant avant le coucher du soleil – lorsque les derniers rayons rasants effleurent la forêt de montagne, les strates et couleurs de la végétation sont amplifiées et mises en relief, resplendissantes comme des pierres précieuses. Le mot « parfois » (时) souligne le caractère éphémère et accidentel de ce miracle visuel, un don naturel inattendu. « Les brumes du soir, nulle part ne se trouvent » (夕岚无处所) opère alors un tour de pinceau léger : la brume du soir qui imprégnait la montagne s'est dissipée sans qu'on s'en aperçoive, comme absorbée par l'obscurité grandissante. Les trois mots « nulle part ne se trouvent » (无处所) décrivent à la fois l'absence de trace de la brume, et impliquent subtilement l'idée chan de « la forme n'est autre que le vide, l'être et le non-être s'engendrent mutuellement » (色空不二、有无相生) – les « couleurs éclatantes et vertes » (彩翠) clairement visibles il y a un instant, et les « brumes du soir » (夕岚) introuvables maintenant, ne sont-elles pas le microcosme du monde illusoire et changeant des phénomènes ?

Appréciation globale

C'est un poème de l'instant, sur la disparition et l'apparition, la saisie et le lâcher-prise. La structure du poème est ingénieuse, présentant une séquence d'images en « recueil de la lumière – poursuite des oiseaux – apparition des couleurs – dissipation de la brume », contenant en réalité une profonde contemplation cosmique : le premier distique décrit la « disparition » (les dernières lueurs recueillies, les oiseaux s'éloignant), le second distique décrit l'« apparition » (les couleurs éclatantes distinctes) et la « transformation » (la brume du soir dissipée). En vingt brefs caractères, le poète nous fait vivre une démonstration complète de la naissance et de l'extinction dans la nature.

Wang Wei, une fois de plus, fait disparaître le sujet lyrique dans ce poème. Il n'est plus un observateur attristé par la fuite du temps, mais devient les yeux et le souffle de la nature elle-même. Chaque image dans le poème – la montagne d'automne recueillant la lumière, les oiseaux poursuivant leurs compagnons, les couleurs éclatantes distinctes, la brume du soir dissipée – se présente d'elle-même dans son état originel, reliée aux autres tout en étant parfaite en soi. Cette manière d'écrire, « considérer les choses par les choses elles-mêmes » (以物观物), permet à la poésie d'atteindre une objectivité et une quiétude presque absolues, tout en contenant dans cette objectivité une beauté et une réflexion philosophique qui ébranlent le cœur. Ces « couleurs éclatantes et vertes, parfois distinctement visibles » (彩翠时分明) sont comme l'« éternité dans l'instant » dont parle le Chan, illuminant, dans l'écoulement impermanent, le vrai visage de l'existence.

Caractéristiques d'écriture

  • Spiritualisation des verbes et génération de l'atmosphère poétique : Le caractère « recueillir » (敛) personnifie la montagne, la disparition de la lumière devient un rituel doux ; « poursuivre » (逐) décrit les oiseaux, le mouvement révèle l'affection et le retour ; « distinctement visibles » (分明) et « nulle part ne se trouvent » (无处所) forment une opposition philosophique entre présence et disparition. Chaque verbe est un pivot générateur de l'atmosphère poétique.
  • Aspect pictural de la capture de la lumière et de la couleur : Wang Wei, avec sa double formation de poète et de peintre, traite la lumière et la couleur. Les « dernières lueurs » (余照) sont la retraite des couleurs chaudes, les « couleurs éclatantes et vertes » (彩翠) sont les reflets des couleurs froides, les « brumes du soir » (夕岚) sont l'estompage des tons intermédiaires. Bien que le poème n'utilise pas directement de caractères de couleur comme « rouge » ou « or », des mots comme « dernières lueurs » (余照) ou « couleurs éclatantes et vertes » (彩翠) évoquent chez le lecteur l'imagination de riches strates de couleurs et de transitions subtiles de lumière et d'ombre.
  • Superposition et compression de la perception du temps : Les quatre vers présentent différentes tranches temporelles de la période du crépuscule : des dernières lueurs encore présentes, au retour des oiseaux, puis à l'apparition soudaine des couleurs à un moment donné, enfin à la dissipation de la brume du soir. Le poète comprime le temps linéaire en instants de perception juxtaposés, donnant à ce court poème une épaisseur et une tension temporelles.
  • Technique de création d'atmosphère par « apparition-évanescence immédiates » : Toutes les belles scènes du poème sont au bord de la disparition ou du changement : les « dernières lueurs » sont en train de se recueillir, les « oiseaux » s'éloignent, les « couleurs éclatantes » ne sont que « parfois distinctement visibles », les « brumes du soir » sont déjà « nulle part ». Cette saisie de l'instant présent dans la disparition est au cœur du charme de la poésie paysagère de Wang Wei – elle ne s'attache pas à l'éternel, mais témoigne de l'éternité dans l'instant.

Éclairages

Cette œuvre est comme une fenêtre de l'âme ouverte sur le crépuscule des montagnes d'automne, nous laissant entrevoir la manière dont Wang Wei coexistait avec le monde : non pas résister à l'écoulement, mais apprécier la beauté de l'écoulement lui-même ; non pas saisir l'éternité, mais reconnaître l'éternité dans la « distinction » de chaque instant. Ces « couleurs éclatantes, parfois distinctement visibles » (彩翠时分明) sont peut-être une métaphore de notre vie : les moments les plus brillants, les plus authentiques, sont souvent brefs et accidentels, et c'est précisément à cause de leur brièveté qu'ils nécessitent d'être vus et chéris avec un engagement total.

À notre époque qui recherche l'efficacité et craint la disparition, ce poème nous invite à apprendre de Wang Wei le « recueil » (敛) et la « poursuite » (逐) – apprendre à « recueillir » la poursuite excessive de l'éclat extérieur, pour revenir à la quiétude intérieure ; apprendre à « poursuivre », comme les oiseaux en vol, les compagnons et le retour authentiques de la vie. Plus important encore, apprendre, dans la dissipation et le vide des « brumes du soir, nulle part » (夕岚无处所), à ne pas ressentir de panique, mais à ressentir la révélation de ces « couleurs éclatantes, parfois distinctement visibles » (彩翠时分明) : la véritable clarté et beauté apparaissent souvent après que nous avons lâché prise, lorsque nous cessons d'essayer de saisir quelque chose.

L'œuvre de Wang Wei n'est pas seulement un poème de paysage, c'est aussi une leçon pour l'âme sur comment regarder, comment exister. Elle nous dit que la véritable paix intérieure provient de la résonance avec le rythme de la nature, de la sérénité face à la disparition, et de la croyance et l'attente, dans chaque vide « nulle part », de la prochaine apparition « distinctement visible ».

À propos du poète

Wang Wei

Wang Wei (王维), 701 - 761 après J.-C., était originaire de Yuncheng, dans la province de Shanxi. Ses poèmes de paysages et d'idylles, aux images d'une grande portée et aux significations mystérieuses, ont été largement appréciés par les lecteurs des générations suivantes, mais Wang Wei n'est jamais vraiment devenu un homme de paysages et d'idylles.

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